99 métaphores

J’ai envie de crever de la médiocrité du monde. J’ai envie de crever de ma propre flemme, de mes compromissions, de mes incapacités à tout lire, à tout comprendre. J’ai l’impression de m’enfoncer dans un trou de boue, elle me colle partout, elle empêche même les tâches les plus banales, je suis coincée et chacun de mes mouvements est un nouvel empêchement. J’ai perdu l’entrée au Cercle du Jeu Vertueux, j’ai dans le crâne une patinoire un samedi après-midi, y’a trop de mauvaise musique et de gens que je ne veux pas croiser, y’a la honte d’être incapable d’être gracieux sur la glace comme dans la vie, des chaussettes mouillées et des grands rêves qui ne se concrétisent jamais. Je m’accroche au bord mais je ne sais plus pourquoi, est ce que j’ai peur de tomber ou est ce que j’ai fini par arrêter d’essayer, parce que le milieu de la patinoire c’est pour ceux qui savent, glisser et rire et s’habiller et se faire des amis en 13 secondes, au bord au moins y’a ma bande. J’ai plus envie d’être au milieu de la glace parce que la boue avale tout, et que c’est pire en fait quand tu crois que la patinoire existe et que la glace ne fond jamais. La patinoire n’existe pas et pourtant je voudrais m’y faire une place, quand est-ce que j’arrête, quand est ce que ça s’arrête ?

Faut que je crame la patinoire. Faut que la boue sèche et qu’elle finisse de remplir le trou dans mon bide, qu’on y plante des fleurs et des plants de basilic pour qu’ils y crèvent tranquille, c’est pas grave, ça serait chez moi, ça serait vraiment moi. Y’a pas longtemps je me suis fait tatouer « j’habite une maison en moi ». Je crois qu’il est temps de m’avouer que cette maison n’est pas confortable, qu’elle est impersonnelle, remplie d’objets censés me représenter au monde mais qui ne sont que posture et mécanisme de défense, urgence à être aimé de quelque manière que ce soit, pelletées de boue collante et charognes décomposées des vies que j’aurai essayées sans jamais trouver ma taille, caillou dans la chaussure, étiquette qui gratte à m’en faire saigner. 40 ans pour en arriver là, 40 encore pour continuer à trier, à décider ce que je suis, ce que j’aime, ce que je veux, qui me plait, des piles de linge sale devant mon lit, des photos sur lesquelles je ne me reconnais jamais, quand tu crois que c’est plié, y en a autant derrière la porte à gérer.

C’est pas tout le temps un souci d’avoir toutes ces questions. C’est même un endroit plutôt incroyable. Y’a 10 ans, je connaissais même pas la route pour y arriver. J’ai de la chance. Je suis privilégié. J’ai souvent de la joie, une grande et incroyable joie, à regarder d’où je viens. Ce qui est douloureux et génial, c’est de ne plus trouver d’aires de repos. On est partis, on y va. No turning point from here. Ca va trop vite. Ça secoue. Se regarder en face du dedans, c’est pas une position de yoga que je conseille aux sportifs du dimanche. J’apprends à être souple. J’essaie de m’aimer vraiment. Pas pour rentrer dans un énième moule, une déclinaison pseudo radicale de l’avant-dernier, j’essaie de m’écouter. Je savais pas comment ça faisait. J’avais jamais essayé.

8 mars 2021

Je me demande depuis quelques semaines ce que nous devons faire pour le 8 mars. Nous, c’est Gras Politique. Quelles sont nos revendications ? Quelle est notre place dans cette journée ? Quelles associations nous feront la grâce de nous accorder quelques lignes sur leurs tracts ? Les féministes se saisiront-elles enfin de la question de la grossophobie ? Cette année, l’époque est particulière. La pandémie révèle ce que nous savions déja : on est mieux soigné.e.s en France, on meurt moins dans notre “pays républicain”, si on est blanc, riche,et mince. L’impact du virus dans les territoires les plus défavorisés, et donc les plus gros, fait tâche dans les discours de guerriers triomphants de nos dirigeants. La classe, la race et le genre se rappellent à tou.te.s les militant.e.s. Il n’est plus question de rester dans un entre-soi bonhomme, toujours affamé idéologiquement à force de s’auto-digérer. La crise sanitaire nous pousse à l’urgence d’une pensée radicale. Les attaques multiples faites à la justice, à la survie même de celles.ceux qui pâtissent le plus du patriarcat, du racisme, et du capitalisme pèsent lourd dans nos décisions militantes. L’ennemi ne se masque plus, nous ne pouvons plus nous tromper de cible. 

 

Alors que faire, que dire, pour cette journée pour la défense des droits des femmes ? Est ce que nous, les gros.se.s, sommes des femmes ? C’est la question qui m’anime en ce moment. Je ne connais pas une féminité heureuse. Toutes les injonctions à être femme sont des violences subies, clouées dans mon ventre depuis l’enfance. Je ne me suis jamais sentie appartenir au groupe des femmes. Je n’ai jamais pu en partager les codes. J’étais au lycée dans un établissement non-mixte, entouré.e uniquement de femmes. Mon corps me désignait déjà comme étrangère à ce clan. Ma grosseur m’a exclue de la sororité implicite, celle qu’on partage autour des soucis de l’adolescence, des histoires de cœur, des fringues, du corps qui devient désirant et désiré.J’ai longtemps courru après l’idée que je me faisais de la femme grosse idéale. Je me suis faite “jolie”, j’ai pris soin de ma peau, de mes ongles, j’ai déployé une énergie folle à trouver des vêtements qui mettaient mes seins en valeur, car j’ai compris que seule ma poitrine me permettait de sortir du brouillard du genre orchestré par mon poids. J’ai ainsi négocié ma place chez les femmes, adopté leurs signes distinctifs, je me suis rendue reconnaissable comme telle aux autres. Je ne me suis vraiment reconnue femme que dans la violence de mes relations aux hommes cisgenres, que dans une hétérosexualité obligatoire. Comme le négatif d’une pellicule, me confronter à leurs corps, à leurs désirs, à leur violence, me permettait de créer un espace où j’étais sûr.e de ne pas être un homme, j’étais donc rassurée, à ma place. J’ai accepté de me déguiser, de me faire pénétrer, de me faire violence, de nier toute forme d’identité propre à mon histoire, à mon esprit, pour participer à la course à la validation. Celle des hommes, bien sur, mais celle des femmes rendues folles par le patriarcat aussi. Oui, j’en viens à me dire que le système patriarcal rend fou, rend folle. Qu’on organise massivement le silence des femmes en leur imposant un carcan tellement contraignant qu’on ne peut rien faire d’autre de son cerveau que de s’éreinter à trouver l’illusion d’un confort.  Ma rencontre avec le féminisme aurait dû me sauver. Mais là encore, j’ai dû accepter que mon corps ne serait jamais pensé par mes sœurs de lutte. J’ai dû accepter d’être invisible. Bien sur, d’autres questions politiques m’ont empêché de rejoindre les grandes associations féministes existantes. Mais l’impensé de ma réalité de personne grosse a toujours été un frein massif à mon adhésion à ces groupes. Et puis il m’a fallu des années pour organiser le grand tri, celui qui m’autorise aujourd’hui à me poser la question de mon genre, de ma féminité, de l’arrêt de ma course au bonheur genré.

 

Je crois que le féminisme doit penser pour celles et ceux qui ne sont pas des hommes cis. Pour moi, qui ne sait plus vraiment ce qu’elle est. Pour les femmes grosses, pour les femmes racisées, pour les femmes vieilles, pour les femmes et les hommes trans, pour les personnes non-binaires, pour les personnes victimes plus que les autres de violences patriarcales, raciales, économiques et médicales. Il ne s’agit plus de résumer nos combats à une lutte contre les hommes. Il faut que le féminisme soit le lieu d’une existence possible, quand elle est rendue infâme au dehors. Il faut que le féminisme devienne la chambre à soi que l’on prête à celle.celui qui n’en a pas. La solidarité qui nous unit face au patriarcat, voilà ce qui doit faire la base de notre communauté. Être une femme, cela ne m’importe plus vraiment. Et je ne me suis jamais sentie aussi féministe.

Un an

On rentre dans la salle, ton corps est là, derrière un muret, le cercueil est ouvert. Je me tiens aussi loin que possible. Je savais que tu serais là, c’est ton enterrement. Je n’avais pas imaginé que je pourrais te voir, j’ai fait l’impasse de la réalité de ton corps défunt. Je ne t’ai pas vu depuis 25 ans. J’ai décide de ne pas te regarder mort. Je ne veux pas me souvenir de ton cadavre. J’ai du mal à rappeler un souvenir de ton visage. Je fais défiler la dizaine d’images qu’il me reste de toi dans ma tête. Je n’ai pas de son, pas de vidéo disponible, tout est figé, trop ancien. Nous sommes une petite douzaine en arc de cercle autour d’une télévision accrochée au mur. C’est le plus grand de tes fils qui mène la cérémonie, l’autre ne dit rien, il ne pleure pas, il est momifié dans sa peine. Il lance un diaporama de photos de toi. Le son ne fonctionne pas. Il faut faire venir un employé du lieu. Nous restons de longues minutes à attendre. Pendant ce temps je te regarde sur l’écran, toi le cadavre. Je ne te reconnais pas. C’est très douloureux. Chaque photo de toi me présente un visage encore inconnu. Tu es parfois très gros, comme je me souviens de toi, parfois très maigre. Tu n’es jamais le même. Rien n’est cohérent. Tu m’apparais comme déguisé sur chaque cliché. Je ne te retrouve pas. Tu étais un autre, avec eux. Tu n’étais plus celui que j’ai connu. Tu aimais toujours naviguer. Tu aimais toujours lire. Mon frère prend la parole. Il vante ta carrière de soignant. Il dit que tu t’occupais bien d’eux quand ils étaient malades. Ta putain d’ambition. Ton putain de rôle de médecin. Celui-là tu aimais le jouer. On répare le son. Ils ont choisi la symphonie de l’inachevé. Je ne sais pas si tout le monde saisit à quel point ce choix est symbolique. Evidemment, ta vie est inachevée, parti trop vite, et tous ces poncifs. Mais surtout, ta vie est ratée. Symphonie pour ta vie ratée Papa, pour ta famille sacrifiée, pour tes enfants abîmés, pour tes amours tristes, pour cet internat qui te déçut tant, pour cette cérémonie sans amis, sans vrais discours. Je pourrais rire, si je n’étais pas si triste. Il demande si quelqu’un veut parler. Nous sommes si peu, le silence s’installe vite. Je me lance. Je ne veux pas dire ma peine, je ne veux pas dire mon malaise. Je raconte un souvenir de toi, un souvenir d’été. Nous étions en Grèce, nous adorions nager toi et moi, on plongeait. Je te revois bronzé, souriant. Nous nous promenions le long d’une jetée. Tu as vu quelque chose dans l’eau, ca ressemblait à une amphore. Nous nous sommes jetés à l’eau. Le fond était loin, nos oreilles douloureuses sous la pression, mais nous avons réussi à remonter ce morceau de poterie. Tu as inventé une histoire, tu m’as raconté que ce morceau de jarre nous arrivait de l’antiquité, tu m’as dit les marins et les commerces sur la Méditerranée, nous sommes restés longtemps là, trempés, les pieds dans le vide, à contempler avec adoration ce morceau de terre cuite. Et tu m’as expliqué qu’il fallait le rendre à la mer. Que son histoire ne nous appartenait pas, à nous, qu’il serait égoïste de la garder, que ce qui comptait, c’était de raconter l’histoire, de la partager. Ensemble, nous avons doucement rendu notre trésor à l’eau, nous l’avons regardé s’enfoncer et rejoindre le sable. Tu savais raconter les histoires. Tu savais m’emporter, me transmettre le goût des grands voyages intérieurs. Nous étions allés au cinéma regarder le Grand Bleu, notre film préféré. J’avais 8 ans, et je croyais que tu étais comme Enzo, ce personnage viril et caractériel. Il m’a fallu longtemps pour réaliser que tu était Jacques Mayol, un enfant qui grandit sans sa mère, traumatisé par le manque d’amour, incapable de gérer ses émotions autrement que dans une fuite éperdue vers le fond, et vers la mort. Est-ce que mes frères connaissent ce film ? Est-ce que tu leur as dit ce que tu allais chercher dans l’alcool et le fond des mers ? Ma belle mère ensuite, comme trempée dans la cendre, si grise qu’elle se fond dans le mur, déblatère des poèmes nuls que tu aurais détesté. Tu récitais Apollinaire et Mallarmé quand j’étais petite, tu chantais des opérettes sous la douche, tu aimais les tragédies grecques, tu m’avais emmené au théâtre pour que je puisse approcher mes idoles. Tu avais du goût, tu aimais les jolis mots, tu m’as transmis ton amour de la versification, des arias mélancoliques. J’avais parfois la chance que tu aies le temps de me raconter une histoire pour m’endormir, je pouvais choisir, je me souviens d’Ulysse et du cyclope, des brebis de Polyphème, de la sorcière Circée, du métier à tisser de Pénélope. Tu partais toi aussi pour des aventures que tu racontais parfois hilare autour du dîner, gardant les histoires les plus tristes pour la solitude de ton bureau. Tu passais de longues heures enfermé dans cette pièce aux volets fermés, où personne n’avait le droit d’aller.

Retour de séminaire, Paul B. Preciado, une nouvelle histoire de la sexualité

Pourquoi il m’a fallu tant de temps pour comprendre la grossophobie comme un problème de validisme ? Qu’est ce que ça dit de ma propre peur de l’invalidité, cette construction institutionnelle monstrueuse dont il faut s’éloigner à tout prix pour avoir le droit d’exister, que de temps perdu à hurler que je suis grosse mais que je peux faire ceci, que je suis grosse mais que je n’ai pas telle pathologie, que de mots blessants et dangereux pour mes adelphes gros, pour mes adelphes en situation de handicap. Ce temps perdu à fuir le validisme de la société, parce qu’au fond, je le savais, je le sentais sans me l’avouer, que c’est bien la performance de mon corps qui est jugée et attaquée dans la grossophobie. Performance au travail d’abord, on ne veut pas de vous ici, vous ne faites pas dynamique, vous devez tomber souvent malade, vous aurez du mal à tenir le rythme, mon corps incapable de servir le capitalisme.  Performance amoureuse, je veux bien te baiser mais pas m’afficher avec toi, je ne pourrais jamais te prendre la main dans la rue, l’incapacité de performer mon role de femme sac à main, celle qu’on prend sous le bras pour se montrer dans des endroits comme il faut, celle qu’on ne peut pas exhiber comme marchandise signifiante de la réussite. Performance sexuelle, mon corps fantasmé comme incapable de jouir, coupé de mon sexe par ma graisse, mon ventre comme barrage à l’orgasme, mon corps désiré pour sa gourmandise supposée, engloutir le sexe de l’homme comme qualité intrinsèque à mon état de grosseur, bonne bouffeuse de bite, bonne cochonne gourmande, celle qui performe mieux au lit parce qu’elle est reconnaissante d’etre pénétrée, celle qui en fait plus que les belles, que les jolies, et donc que les minces, pour faire oublier sa monstruosité. Performance domestique, femme grosse bien docile, qui fait tout pour etre à la hauteur de son ménage, performance reproductive, des hanches faites pour porter des enfants, voilà ce qu’on me dit depuis l’enfance, légendes de fertilité des vénus préhistoriques, balayées par une médecine de performance, il faut enfanter vite et bien, il faut avoir des grossesses parfaites, sans risques et sans incidents, il faut avoir un corps efficace, facile à manipuler pour les médecins, facile à sonder, à découper, à coudre et à recoudre. Performance de la féminité, pour peu qu’on trouve enfin une définition à ce mot, mon corps fantasmé comme trop femme, trop de seins, trop de fesse, trop trop trop, proie pour les prédateurs pédophiles qui se cachent derrière l’excuse d’une maturité précoce de ce corps qui déborde dans leurs mains ignobles, performance de l’hétérosexualité obligatoire des corps divergents, ne jamais avoir l’espace de réfléchir sur son désir, aller vite, performer la victoire sur une société normative par l’accouplement normatif lui aussi “C’est mon choix : ils aiment les femmes rondes et elle le leur rendent bien!”. Performance du genre, les vetements comme des costumes, gros tas en jogging jugé masculin, grosse pin up au décolleté plongeant jugée grosse putain, pas de place pour la nuance, pas de place pour nos gros cerveaux, toutes nos vies sont consacrées à la fuite, à la planque, revendiquer l’acceptation des violences comme seul lieu sur, dire qu’on sait que c’est pas normal, qu’on se sait maltraitée, mais que c’est comme ca, on ne changera pas le monde, alors autant s’y mettre bien, s’y trouver une place la moins douloureuse possible, puisque le confort nous est interdit, tout est trop petit. Se contorsionner le corps et l’esprit des années durant, devenir les grosses et les gros invisibles, ou avancer en pointant du doigt nos masques, entrer dans chaque pièce toute nos vies en hurlant JE SUIS GROSSE de peur qu’on vienne nous reprocher ensuite de nous être travesties comme non monstrueux, comme normaux. La peur d’être découvertes dans nos différences, dans les adaptations multiples que demandent nos corps pour affronter une réalité qui ne ne calcule pas nos volumes, échanger des astuces sous le manteau comme des pestiférées, telle marque contre le frottement de cuisses, tel médecin qui ne nous fera pas pleurer. Survivre en apnée, courir derrière l’idée qu’on arrivera à performer comme les autres, c’est la seule solution, pas le loisir d’imaginer d’autres vies possibles, pas le temps de faire communauté. 

 

Se réveiller. A cause des violences, pas grâce aux violences, à cause d’une énième consultation, de la dernière micro agression, à cause d’une lecture, à cause d’un endroit en soi où l’on cultive dans le noir les derniers espoirs d’une vie sans la contrainte de la norme, un jardin fantasque et révolutionnaire où l’on peut s’imaginer s’asseoir dans un fauteuil à notre taille pour prendre le temps de penser nos corps comme nos alliés. Un endroit de douleur aussi, où nos corps se racontent, ces corps qu’on fait taire depuis nos naissances, nos peaux qui pleurent l’inceste et la violence, la pauvreté et la maltraitance, l’indignité apprise par coeur pendant nos parcours scolaires, nos os broyés par la machine institutionelle, par la machine travail, qui les brise pour nous faire rentrer dans les cases des autres, comme les os des gros morts dans leurs cercueils trop petits, rabotés et reboutés pour rejoindre la terre comme des morceaux désarticulés. Un endroit où le corps prend le temps de se vivre souffrant, sans que cela soit grave, sans que cela engage notre dignité, un endroit où les genoux peuvent grincer sans qu’on vous hurle que c’est de votre faute, que vous n’aviez qu’à jeuner, un endroit où les ovaires dévorées par les kystes de mes adelphes polykystiques sont enfin soignées, comprises et soulagées, un endroit où nos corps peuvent remiser leurs armures, prendre le temps de se regarder dans un miroir qui ne menace pas de vous couper l’estomac puis de vous l’agrafer pour votre bien, parce que vous allez mal performer la vieillesse, ou que vous ne correspondez pas aux attentes esthétiques des mâles en rut. Un endroit où je pourrais, peut-être, comme je l’ai commencé pendant ce morceau de séminaire, commencer à me débarrasser de ce validisme ingéré dès ma naissance comme une bouillie bien pensante et rassurante, où je peux envisager que l’inadaptation de mon corps, c’est aussi son seul moyen de refuser de participer à la grande messe mi néolibérale mi spartiate du corps sain et bronzé. Je ne pense pas qu’on puisse naître grosse, comme pour ma sexualité, je refuse le born this way, de cet endroit de confiance et de paix il me semble que je peux envisager que mon corps grossissant est la meilleure réponse aux violences justement, je peux remercier ce corps souffrant de m’avoir protégé de bien pire, de m’avoir enrobé et embrassé, de m’avoir porté à travers les ravins de la mort psychique bien des fois. Reconnaître que je ne suis pas grosse par hasard, et que mon gras est une réaction sensée et intelligente à l’horreur, aux traumas, à l’impossibilité d’être autrement, qu’il n’est pas qu’une matière jaune à éliminer, qu’il garde entre ses plis le secret qui me garde en vie. Mon corps gros, mon corps qu’il me faudrait quitter pour rejoindre celui des happy people, des gens des magazines et de la normalité, ce corps difficile et massif à manoeuvrer, il m’apporte joie et questionnements, il est mon baromètre et mon gouvernail, il me met joyeusement à l’écart des autres, de ceux à qui je ne veux plus ressembler. 

 

 

Texte écrit au retour de 2 journée du séminaire à Pompidou

Corps pandémie

Depuis le confinement, depuis le début de l’épidémie, il y a l’angoisse, celle de mourir, celle de la mort des autres, celles des alertes sur le téléphone et des mauvaises nouvelles qui s’entassent si lourdes qu’il est impossible de les trier, tout est horreur, tout sonne l’arrêt définitif des activités, il ne faut pas sortir, voir, rencontrer, aimer, baiser, il faut rester chez soi, le cerveau directement dans la prise, le corps déconnecté. Depuis six mois, depuis 24 semaines, depuis autant de jours et de nuits passées à étouffer sous le poids d’un énième bandeau égrenant comme un chapelet rompu le nombre de cadavres entamant leur décomposition dans les salles anonymes d’hôpitaux forteresses, mon corps s’est détaché de moi, il marche à côté de ma tête sans vouloir la rejoindre. Ce corps, qui a pris l’habitude de définir son volume entre les tables d’un même café depuis des années, ce corps qui sait se recroqueviller, tout géant qu’il soit, dans les creux et les contours précis des autres pour se faire oublier, ce corps n’a plus les frontières des autres pour le contenir, pour le serrer. Ce corps, mon corps, cet étranger, n’est plus bousculé dans le bus, n’est plus embrassé, n’est plus aimé, mon corps ne sait plus qui être, ne sait plus jouir, il sait à peine marcher, il n’a pas oublié les jours sans sortir, les jours d’attestations, les jours où les baies vitrées du balcon semblaient dangereuses ; le virus et la mort comme des détraqueurs sournois dans mon imagination qui fait tourner en boucle les courbes et les chiffres, l’eau de javel et les lingettes à l’alcool, pas de quatre macabre pour cygne boursouflé, dehors tout est mort, demain j’y passerai.

 

Mon corps, ce vieil ennemi montré du doigt, c’est sa faute si je meurs, c’est ma faute si je l’habite, ma maison se fissure sous le gras, il s’infiltre, tout le monde le dit, les gens comme moi, les gros, les IMC supérieurs à, nous allons tous crever, et c’est pas faute de pas nous avoir prévenu, et c’est quand même pas compliqué de manger bouger, t’auras donc tout raté, même ta mort suffoquée par ton goitre, tes poumons remplis de sucre caramélisé. Alors foutu pour foutu, je me réveille pour engloutir, je me rendors quand mon ventre va éclater, juste avant c’est pas assez, juste après c’est trop tard, j’ai le temps de contempler l’ironie sordide de mes troubles, réveillés par le désir insensé de perdre 40 kilos en une nuit, pour me sauver de la mort, pour échapper à la grossophobie, si je maigris peut-être que le virus sera fier de mes efforts et qu’il m’épargnera. Être boulimique c’est avoir 4 ans et demi toute sa vie, c’est croire aux promesses des adultes, aux voeux magiques et aux plus jamais ca, c’est se convaincre qu’on peut acheter du chocolat, qu’on est capable d’en goûter un carré sans en baffrer le reste dans une tentative désespérée d’arrêter sa tête de tourner. C’est aussi retrouver le confort du gras, du sucre, du sel, quand rien ne fait sens autour de soi, quand Paris est silencieux et que les hurlements des ambulances sont les seuls sons à parvenir dans ma chambre, c’est accueillir une vieille amie toxique qu’on a tellement aimé et qu’on peine à renvoyer. 

 

J’essaie depuis quelques jours de retisser un lien avec l’étranger. Je l’emmène marcher, nous reprenons notre vélo. Il n’a rien oublié, il peine un peu plus qu’avant, mais nous avançons. Il est capable, ce gros corps, de faire, de suer, de désirer. Il faut juste qu’on retrouve notre groove, qu’on s’emboîte correctement, ma tête et mes bras, mes angoisses et mes pas. Je me rappelle qu’à quelques variations près, à quelques cicatrices ou à quelques vergetures, ce corps a été célébré, adoré, qu’il m’a conduit sur scène, qu’il m’a permis de rencontrer, de voyager, de me baigner. Cette machine solide, décriée à l’argus, elle tient, elle goûte la sauce tomate et le soleil sur sa peau, promène son chien, se réjouit des petits riens, les petites choses en plus, elle fait un peu la différence entre le jour et la nuit, enfin. Il a fallu 6 mois, 24 semaines, et autant de jours, pour que nous en arrivions là. 

Dernière séance

Mon père est mort.

Mon père, que je n’avais pas vu depuis 26 ans, est mort.

Mon père est mort il y a 6 mois. Je ne sais pas trop pourquoi. Je ne sais pas trop comment. Je ne sais pas s’il pensait à moi. Je ne sais pas si j’aurais du me précipiter à son chevet. Je ne sais pas si, toute sa vie, il a regretté d’avoir été un ignoble connard avec moi. Je ne sais pas lui pardonner. Je ne sais pas non plus arrêter de l’aimer. Mon père est mort, et son enterrement était pitoyable, triste. Mon père est mort et j’ai tellement mal que mon corps se casse en deux, se noue et se brise, que ma tête explose et que je me réveille toutes les heures. C’est mon premier vrai deuil. Je n’en parle qu’à mon psy. Personne ne comprend vraiment. Personne ne trouve les mots qui pourraient m’apaiser. Rien ne fonctionne. Je fais semblant, je mets le masque. Si tu me vois sourire, tu te trompes. Je vomis à l’intérieur. Je pleure et je tremble et je voudrais écarter mes côtes pour laisser un peu de place à mon coeur. Je suis toute vide, mais toute pleine des histoires que je me raconte pour le combler. Je suis remplie de questions, de rancoeurs, d’émotions, d’impatience, de haine. Je me réveille en pensant à son visage dans son cercueil. Je me réveille et je vois son visage mort. Je me réveille et je me déteste d’avoir regardé son cadavre. Je ne reconnais pas mon père, je le cherche partout, sur les photos qui défilent lors de la cérémonie, je ne sais pas qui est cet homme. Je le cherche à l’intérieur de moi, dans mon humour, dans ma noirceur, dans mes excès, dans mon hyper sensibilité. Je le porte dans mon gras, dans mon ventre, mon gros papa, je le mange, je le vomis. Je le cherche dans les visages de ces demi-frères que je ne connais pas, je voudrais tellement leur ressembler, ils sont mon exact opposé. Mon père est mort et j’ai du mal à faire semblant, pourtant rien n’a changé, il était déja le grand absent de ces 30 dernières années, je devrais faire semblant, me dire que tout est pareil, il continue juste à m’abandonner, un peu plus chaque année. Mais j’ai vu le corps, froid et déformé, j’ai vécu la semaine d’attente, la mort cérébrale et l’oxygène qu’on arrête de lui donner. Tout n’est pas comme avant. Je ne regrette pas d’avoir grandi sans lui. Je ne regrette pas d’avoir choisi de me sauver. Je regrette son orgueil, et son malheur, je regrette sa lâcheté. Mon père est mort et je ne sais pas quoi faire de cette information, des papiers qu’il faut signer, du rendez-vous chez le notaire, des additions et des soustractions, des photocopies et des montres à choisir, tout m’est si difficile, je voudrais m’enfuir, faites sans moi, c’est bien ce qu’il se passait jusque là. Mais je tiens bon, et je photocopie, et je suis à l’heure, et je signe, et je pleure dans mon masque, et je vois pour la première fois nos paraphes rassemblées au bas d’un papier, nos initiales, presque les mêmes, nous faisons famille pour la première fois, c’est officiel, c’est tamponné. Mon père est mort et il emporte avec lui 30 ans de silence, d’énergie dépensée à m’empêcher d’hurler qu’il me manque et que je mérite d’exister, c’est la fin de mes espoirs secrets de réconciliation ou de vengeance, de mes envies de me blottir dans la chaleur de son ventre et de sentir son eau de cologne sur sa chemise. Mon père est mort, et je fais le deuil de la petite fille qu’il oubliait de venir chercher à l’école, mais qu’il récompensait avec une épée de Zorro la semaine d’après, cette petite fille qui voulait seulement être aimée. Salut, petite, c’était rude, c’était triste, c’était solitaire, mais peut-être que maintenant tu peux être heureuse quelque part, dans une dimension parallèle où les adultes ne veulent que ton bonheur, où ils sont à l’heure à la sortie de l’école, et où personne ne te laissera tomber.

8 mars 2020

Depuis quelques jours, depuis les Césars, depuis l’assassinat de Jessyca Sarmiento, ou peut-être depuis plus longtemps, depuis qu’un homme s’est arrêté près de moi pour me demander si je voulais prendre une douche avec lui alors que je remontais du Club Mickey à 8 ans, depuis qu’un homme a forcé en moi ses doigts quand j’en avais 19, depuis longtemps je me demande pourquoi nous nous entêtons à rester vivant-e-s, pourquoi nous créons encore, pourquoi nous écrivons, pourquoi nous embrassons encore des inconnu-e-s en écoutant de la musique trop forte.

D’où nous vient, à nous, les femmes, les minorités de genre, la force de redire toujours les mêmes mots alors que rien ne change, d’où nous vient la rage, d’où nous vient la patience, comment réussissons-nous chaque année à nous rassembler le 8 mars, comment nous lavons nous de cette violence sans trêve, comment pansons-nous nos plaies, comment trouvons-nous le temps de pleurer nos mort-e-s et nos blessé-e-s, nos enfants mutilé-e-s sur l’autel de la norme. Quand viendra pour nous le temps du repos, celui de nos corps sans cesse performés, taillés, coupés, jugés, amaigris, modifiés, épuisés par une norme lourde de milliers de tonnes, noyés et sacrifiés dans le charniers marins de nos frontières honteuses, disséqués, automatisés et uberisés par des patrons insolents, fantasmés, exotisés, fétishisés par le vice et le pouvoir de ceux qui les désirent.

Nous n’avons pas la paix, jamais, pas moi, pas les autres, pas celles qui dégustent bien pire que moi, nous n’avons pas le luxe de l’entracte, pas de pouce dans le jeu, c’est pour de vrai, tout le temps, partout. Dans la rue, dans ton foyer, pour trouver un travail, pour le garder, quand tu commences juste à marcher, quand tu vieillis, ca n’arrête jamais, et il faudrait garder bonne figure, il faudrait encore se maquiller, bien présenter, se taire surtout. La fermer, dix fois par jour, ne pas répondre à celui qui vient te siffler, à la main sur la cuisse dans le métro, au patron qui plaisante sur la taille de tes seins, au flic qui te traite de gouine en manif, au mari qui rentre saoul et qui s’oublie sur ton arcade, demain il sera désolé, c’était pour rire, c’était un compliment, vraiment, on ne peut plus rien dire.

Si tu parles, tu seras terroriste, tu seras celle qui brise le silence, on tire toujours sur le messager, tu viens briser la concorde, tout fonctionnait bien avant que tu ne te mettes à hurler, tu gueules parce que ton corps se rend, qu’il n’en peut plus, qu’il n’est plus capable de se taire, parce que chaque humiliation, chaque mot, chaque grognement, chaque coup de rein, tout remonte dans une lave immonde qui te déchire le larynx, ca sort, ca y est.

Avec des fumigènes, en grands tremblements, avec des cris de haine, tout t ‘échappe, ces secrets qu’on t’avait fait promettre de garder, toutes les fois où tu te mets à chialer, ca résonne, et ta voix se mêle à celle de tes sœurs, regarde comme nous nous tordons de douleur et de rage, regarde comme nous sommes fortes, ensemble nous sommes le cœur, écoute nous battre, encore. C’est ce rythme qui nous ramène chaque fois, même quand on voudrait arrêter de voir, d’entendre, oublier, si l’un-e crie, alors les autres répondent, nous sommes lié-e-s.

Ce 8 mars encore, nous serons là, dans la rue, chez nous, dans les écoles, dans les syndicats. Nous répéterons encore que ce n’est pas la journée de la femme, que nous voulons des droits. Cette année, on pensera un peu plus fort aux grand-e-s humilié-e-s des Césars, les victimes de violences sexuelles, à toutes celles qui s’attendent désormais à voir leur violeur récompensé d’une statuette. Cette année encore, nous compterons nos allié-e-s, nous compterons nos mortes.

Like antennas to heaven

Je ne dors plus, ca fait un mois maintenant. Mes nuits n’existent pas. Je n’en fais rien. Je ne dessine pas, je n’écris pas, je ne rêve pas, je ne sors pas. Je me contente de rester là. Immobile. Concentrée. Faire taire l’intérieur de la tête. Un moment d’inattention et tout pourrait sortir, les monstres, la peur, les regrets, la culpabilité, ils sont là, juste derrière. On se regarde, eux et moi. Ils se cachent dans les plis de mon crâne, ils se planquent derrière mes yeux, prêts à bondir, ils m’attrapent le pied qui dépasse de la couette et me dévorent en silence. Mes monstres, recette personnelle, mélanges de visages, de souvenirs, de solitude et d’abandon. Mes affreux, mes chéris, j’ai oublié qui j’étais sans eux. Je les aime, tout simplement car ils sont les seuls témoins, mes seules vigiles. Personne ne me connaît aussi bien qu’eux. Personne ne sait.

Ils sont agités ces temps-ci, car je travaille dur à les laisser s’en aller. A regarder la réalité, sans fantômes et sans effets spéciaux. Alors ils s’accrochent, ils font des caprices, les sorciers. Je me force à pleurer, clous rouillés dans les tempes, je me force à avancer, ils zonent quelque part dans mon système nerveux, mes paupières tremblent. Tout bouge, trop vite pour que mes pupilles s’adaptent, je ne peux plus me regarder. J’ai la nausée, le manège s’est emballé, je veux descendre mais j’ai payé pour le grand frisson, serre les dents, ca va passer. Mon visage m’apparait flou dans la glace, je me trouve changée. Je ne sais plus qui je suis, je reconnais bien mes traits, mais je ne sais plus les animer. Qui-suis-je au fond, sans mes traumas qui font si bien mon identité, qui-suis-je sans ma légende, qu’est ce qu’elle me veut, cette grosse dans le miroir sale, tout est si compliqué.

Je voudrais bien l’été. J’oublie qu’on est aussi très malheureux, l’été. Je voudrais bien la paix en tout cas, ne plus trembler. Tout passe. Tout ira bien, c’est écrit sur la grosse bouée. Je ne me laisse plus le choix, je n’ai pas le temps de laisser passer. J’accepte de chanceler, sans bien savoir comment je vais me relever. Cette fois, c’est juste moi, j’ai compris que c’est une chance de m’avoir dans mon camp, d’avoir arrêté d’espérer qu’on vienne me sauver. C’est joyeux, mais c’est terrible, c’est vieillir. Je porte le deuil, j’en reconnais les étapes, j’en suis à la colère. Un jour les monstres devront se taire, et je vais les pleurer. Sans eux, je suis seule à pouvoir m’accompagner. Sans eux, je n’ai plus rien pour me cacher.

L’incendie

Je veux me débarrasser de mon ancienne peau. Commencer doucement, à la lame, gratter mes bras, écorcher mes mollets. Inciser ensuite, à la hâte, sans gants et sans alcools, dépecer. Me dévêtir en entier de cette couche surnuméraire, elle en a trop vu, tu vois. Elle a trop subi, elle a trop encaissé, elle a trop pardonné, elle a trop cicatrisé, elle s’est trop distendue, elle s’est trop abîmée. Elle a le droit de partir, elle a assez donné. Je veux m’en défaire, puis la brûler. Avec mes sœurs et ceux qui me ressemblent surtout, avec celles et ceux qui portent une peau parchemin, une peau qui raconte, qui accroche aux coudes et aux pieds, qui se strie rouge et violet sur le ventre, qui se rétracte lorsqu’elle repense aux heures d’avant, une peau collée de force à un mur ou à un drap.

 

Une peau encore vivante, mais qui supplie de se laisser calciner. Une peau qui abdique, une peau qui craquèle et qui soupire, une peau noire sous les aisselles, derrière le cou, entre mes fesses, une peau qu’on a voulu laver, grattée à la pierre ponce, exfoliée à l’acide, piquée à l’encre pour mieux se raconter.

 

Ma peau m’appartient, à moi et à moi seulement, pas à maman, pas à papa, pas à ceux qui voudraient la toucher mais qui ne font que l’entamer à grands coups de serpe, ma peau m’appartient et je suis juge et maître, j’ai droit de vie et de mort, j’ai choisi le feu. Ni sorcière ni martyre, ni suicidaire ni maso, je répare mon dehors en l’abandonnant aux flammes. Je veux brûler et regarder les volutes noires monter vers le ciel sans étoiles, je veux brûler et pouvoir le raconter, dire qu’il est possible de décider et de survivre aux plus grands incendies.

 

Dans une liturgie bien ordonnée, chaque partie de mon corps se rend, enfin. Et je me remplis de joie, et j’exulte de me voir crue, de me voir nue. Mon corps hurle, ma gorge est déformée, mon cri est animal, il rebondit partout, il recouvre la ville, tout est cri, rien n’y échappe, chacun verra ma peau, chacun saura pourquoi je m’en débarrasse, nul ne pourra ignorer le mal qu’il m’a causé.

 

Nous formons un cercle, autour de ma peau qui râle. Nous formons un cercle, et dans ce cercle il y aura un feu. Et mes sœurs et ceux qui leurs ressemblent, tour à tour viennent soulever les lambeaux de ma chair qui exhale les humeurs et les horreurs, et mes sœurs la chérissent une dernière fois, et mes sœurs la portent au feu pour moi. Et je suis exsangue, et mes organes rouges et vifs brillent sous le gras jaune et dur, et mes sœurs autour de moi forment ma nouvelle peau, et me sœurs autour de moi brodent à même mon sang une armure solide, leurs aiguilles sont enchâssées de rubis et de pavés, de tissus sales et de rage, elles renouvellent mon sang et consolident mes os.

 

Du dehors le cercle effraie ceux qui passent. L’odeur âcre de ma peau qui se consume fait suffoquer les plus lâches, alors que d’autres deviennent fous, ils perdent le sens de la marche et leurs visages s’écrasent sur le sol, leurs yeux se baignent dans mon sang, et mon sang les attaque et les brûle, et mon sang ronge leurs chairs et attaque leur cerveau, et mon sang finit son œuvre alors qu’il se régénère, et mon sang nettoie la rue salie de leurs ignobles faces, poils et dents balayés vers le caniveau.

 

 

Mes sœurs sont à l’ouvrage, je suis protégée et nouvelle, ma nouvelle peau est armure, armée, machine de guerre, nous chantons sans paroles pour ma peau léchée par les flammes, nos bouches énormes vibrent et dirigent la fumée. Certaines me soutiennent, d’autres me caressent, ensemble elles sont le trône et l’autel, et si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car elles sont avec moi. J’habiterai la maison de mes sœurs pour la durée de mes jours. Je ne manque de rien.

 

Texte écrit pour le merveilleux fanzine It’s been lovely but I have to scream now

Grosse féministe