Chère Marlène

Mai 18 2017

Tu m’excuseras la familiarité de cette interpellation. On vient du même endroit il paraît, de la blogosphère. De la même ville, mais pas de la même rive, tu entreprends, tu réseautes, tu start-up, je gueule et je m’essouffle à être la grosse féministe de service. Et puis je ne peux pas te donner du Madame la Ministre, ton patron n’a pas voulu. Alors ça sera Marlène.

La dernière fois que j’ai parlé de toi ici, c’était pour ton livre à la Musardine. En 2011, tu mettais ton nom sur la couverture d’un opus particulièrement grossophobe et sexiste. Tu as lu mon article, tu m’as envoyé plusieurs messages où tu m’accusais de l’écrire uniquement pour faire le buzz sur ton dos. J’ai l’habitude. Tu ne t’es pas excusée, tu n’as pas décidé de revoir ta copie. Sans doute étais tu déjà occupée à bâtir le reste de ta carrière, et tu estimes sans doute avoir réussi, puisque te voilà aujourd’hui au gouvernement  secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, placée auprès du Premier ministre.

Quand j’ai appris ta nomination, je n’ai pas été surprise. Tu corresponds j’imagine au modèle de femme que notre président aime. Tu es dynamique, tu aimes la valeur travail, tu pourrais faire la couverture d’un magazine pour cadres supérieurs avec une banderole « ces femmes qui gagnent ». C’est chouette pour toi. Pas étonnée donc, mais tout de même un peu déçue. On ne vas pas se mentir, tu n’incarnes pas tout à fait mon féminisme, celui que j’ai envie de voir grandir. Je me réjouis néanmoins de lire que tu n’es pas abolitionniste, j’espère donc te voir à l’oeuvre pour les droits des travailleur-ses du sexe. Je suis aussi heureuse que tu défendes le droit des femmes à porter un foulard si elles le désirent, dans l’espace public comme à l’école. J’espère donc te voir te battre pour l’abrogation de la loi sur le foulard à l’école. Et puis tu connais bien la double journée des femmes qui travaillent, l’effort constant que demande la gestion d’une carrière avec des grossesses, je me dis donc que tu vas mettre ton expérience au service des femmes. Tu vois, je ne te diabolise pas. J’espère que tu feras honneur à ton poste, même si j’ai peu confiance dans le gouvernement et l’état en général.

Depuis ta nomination, on me demande de réagir, de dire ce que je pense de toi, moi la grosse énervée derrière mon ordinateur. Je me demande bien à quoi je peux servir. Mais comme on me donne l’opportunité de l’ouvrir un peu publiquement sur des sujets qui me tiennent à coeur, j’en profite.  Tu vois, je fais le (petit) buzz, comme tu me le reprochais. Je parle de grossophobie et de sexisme, ces deux oppressions que j’ai reconnu si fort dans ton livre. Je dis que j’ai peur que tu ne sois pas la secrétaire générale chargée de l’égalité de toutes les femmes. J’ai peur que tu ne travailles que pour les femmes comme toi, que tu oublies que tu es aussi là pour ouvrir les droits à d’autres femmes, à celles qui cumulent d’autres oppressions en plus de celle du sexisme, à celles qui ne se reconnaissent pas dans ton modèle de réussite. J’ai peur que tu n’identifies même pas les oppressions subies par les femmes, puisque tu refuses d’admettre à quel point ton livre est insultant pour les personnes grosses directement concernées.

Je ne me sens pas très à l’aise avec l’idée de te taper dessus, de fournir aux journalistes des billes contre toi. Tu es une femme, et même si elle est illusoire, j’aime l’idée d’une certaine sororité. Et je me rends bien compte que les articles contre toi alimentent aussi les réseaux de la fachosphère. Je suis désolée. Tu n’as sans doute pas besoin d’autres ennemis. Mais tu comprends que je ne peux pas me taire alors que ta position te confère le pouvoir certain d’initier un changement dans la vie des femmes oppressées. Que tu as le pouvoir de mettre en place les éléments systémiques d’un mieux vivre. Il faut que tu saches, il faut qu’on te rappelle, c’est trop important.

Il n’est faudrait pas beaucoup pour que j’arrête d’avoir peur. Que tu reconnaisses que ton livre était une erreur par exemple. Des excuses, ouais. Ca serait bien. Parce qu’en 2011, moi aussi, j’ai du dire et écrire un paquet de conneries. Et à chaque fois qu’on me le fait remarquer, j’essaie de comprendre ce qu’on me reproche, et de faire des excuses sincères. Ca m’a appris ça aussi, le féminisme. Qu’on devait laisser la parole aux concerné-es. Que fermer sa gueule, c’était souvent opportun quand on ne savait pas. Que tu assures que tu seras la porte parole des droits de tousTes les femmes (oui, même celles qui ne sont pas né-es avec un utérus), de celles qui se font refuser l’accès à la PMA à cause de leur poids ou de leur orientation sexuelle. Que tu n’imposeras pas à tousTes ton rêve d’entrepreneuse au détriment de nos vies. Que tu sauras t’entourer des collaborateurs – trices qui sauront t’orienter vers un féminisme plus offensif, plus intersectionnel si j’ose le mot.

Je lis qu’une de tes premières mesures sera de permettre la verbalisation des insultes sexistes par les forces de l’ordre. Je grince des dents. Et je te laisse lire l’article de Joao, qui articule bien le problème de ta proposition.

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La plaque

Mar 06 2017

Depuis toi, depuis deux ans, j’ai comme une plaque d’égoût sur le coeur. Quelque chose de lourd et de noir, qui empêche les humeurs de passer, quelque chose de fonctionnel et de pratique, qui ne donne pas envie d’être soulevé. Quelque chose gronde pourtant, à l’intérieur, dans les tuyaux et les valves, quelque chose pousse la fonte, mais la plaque ne bouge pas. Elle me garde à distance du torrent, de ce qui m’emportait avec toi, elle m’empêche les grands moments niais, les gestes amoureux transis, elle me ramène sans cesse à la raison, à la patience, au raisonnable. Elle ne me permet plus de m’abandonner, de m’imaginer tout quitter pour quelqu’un comme je l’aurai fait pour toi, elle me prive du scénario parfait, je ne rêve plus les yeux ouverts, je ne rêve plus d’ailleurs, je vois venir, je fais des paris, j’attends. J’ai cassé quelque chose en restant avec toi trop longtemps, tu n’es pas le seul fautif. Tu m’as brisé, cent fois, tu m’as laissé croire, tu t’es défendu, tu m’as laissé t’aimer, je n’aurai pas du. Je n’ai dit à personne les longues semaines de solitude à ne vivre que pour toi. Je n’ai dit à personne ta violence, tes non choix. J’ai protégé ton image pour les autres, parce que je refusais de me la salir, à moi. J’avais choisi ma peine, j’assumais pleinement ma croix. J’ai vécu de quelques moments magiques, de promesses et d’un espoir un peu sot, croire que tout irait bien puisque nous étions fait l’un pour l’autre, puisque nous nous étions reconnus, ce soir là, parmi tant d’autres, parce qu’il n’y avait que toi dans cette soirée, que tu n’avais vu que moi, que tout finirait par s’arranger. Mon coeur s’est arrêté quand je t’ai vu. Cela a suffit à me porter toutes ces années. Je me suis nourrie d’escapades de notre réalité, de milliers de textos, de ton odeur que tu laissais partout, je me suis mentie, je me suis gâchée, je nous ai inventés.

Je ne sais pas ce que tu t’es raconté toi, toutes ces années. Je ne sais pas ce que tu as inventé pour tenir. Bien sur tu m’as trompé, bien sur tu m’as menti, bien sur tu m’as déçu, bien sur tu m’as fait violence. Je ne t’en veux pas. Je ne m’en veux pas non plus. Je constate, je ne regrette pas. Je suis comme ces conducteurs qui ralentissent pour regarder les accidents, je suis aussi morte sur le bas côté. Il y a les corps, les lumières, le sang, et les secours qui s’activent pour me réanimer. De battre mon coeur s’est arrêté. Pourtant je me regarde du dehors, et je continue à avancer. J’ai juste ralenti pour me regarder réapprendre à respirer. Nous sommes liés à tout jamais dans ce grand accident, dans ce grand incendie qui nous a animé. Il me reste les débris, les eaux usées, et cette plaque si lourde qui m’empêche encore de vibrer. Je ne t’aime plus mon amour tu sais, cette fois je suis guérie, mais je suis trop abîmée. Ma tête m’interdit les embardées, je sens pourtant que je tremble, je me sens vivre, je me sens désirer, mais la plaque retombe sur mes doigts crispés au bord du bitume, je reste tout dessous, dans la pénombre avec ma peur, mes regrets, la lumière n’est pas franche, je devine à peine les marches qu’il me reste à grimper, je m’accroche, je vais y arriver. J’ai cherché les explosifs, les sensations, les expériences, pour me faire exploser, mais ca ne fonctionne pas. J’ai besoin de temps, pour la première fois, moi qui fait tout vite, moi qui suis toujours pressée. Je te quitte chaque jour un peu, petit morceau par petit morceau, souvenir par souvenir, je t’abandonne un peu plus chaque minute, deux ans après. Je règle à présent ce que j’aurai du affronter avant. J’étais trop occupée à faire semblant.

Bien sur on m’aide à soulever la plaque. Avec bienveillance, avec douceur, avec patience. Et elle devient plus légère. J’apprends à être moi, à dire ce dont j’ai vraiment besoin. Je ne joue plus à être parfaite pour toi. Ca a été long. Arrêter de me demander ce que tu penses, si tu aimes, et si tu me voyais. Commencer à trouver qui j’étais sans toi, juste moi, sans déguisement et sans pression. Cultiver mes bizarreries, loin de ton jugement, de ta volonté de bien présenter, m’autoriser à explorer, à ne pas avoir de plan, à me laisser aller à moi sans avoir peur de ce que je vais trouver. Je reste persuadée que tu me connais mieux que quiconque. Mais tu n’as jamais voulu me connaître en entier, elles ne t’intéressent pas, mes pulsions et mes envies, tu avais trop peur des tiennes pour me les laisser partager. Je me suis façonnée à ton moule, cela n’a pas suffit, je me suis oubliée, ce n’était pas assez. J’ai compris, plus jamais. J’ai de la peine pour celle que j’ai été. Je l’embrasse et je la prends contre moi dans les moments de doute, je la rassure, elle a pris le devant de la scène pendant 10 ans à tes côtés, c’est notre tour maintenant, c’est elle et moi, et toutes mes insécurités, c’est mon histoire douloureuse, mes daddy issues, c’est ma peur panique de n’être jamais bien aimée, ce sont mes compulsions, mes qualités, mon humour et mes grands yeux, on est tous là, on y va, on est presque prêts.

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Les routes

Fév 20 2017

Je n’arrive pas à méditer. Ou alors pas quand il le faudrait, pas pendant le cours de yoga, pas lorsque l’angoisse arrive et qu’il faudrait débrancher. Je n’arrive pas à faire le vide, tout prend vie quand je demande à mon cerveau de s’éteindre, les craquements s’intensifient, les douleurs se réveillent, je pense si vite qu’il m’est impossible d’attraper une idée pour la garder. Les minutes semblent des heures, les respirations des autres prennent l’allure de basses mal réglées, toute ma partition interne joue forté. Se détendre mais pour quoi faire, quand tu fonctionnes sur les nerfs depuis des années, j’imagine mon réseau sensitif parcouru de rails rouillés, de cordes qui ne tiennent plus qu’à quelques fils, des autoroutes hystériques liées et déliées dans des noeuds infinis et embouteillés. Je respire par le nez, je pense à tous les soucis au même moment, je les passe en revue et je les classe par ordre de malaise, puis par ordre de taille, puis par ordre chronologique, j’oublie d’expirer, je m’étouffe, j’angoisse car j’étouffe, je me souviens qu’il faut expirer, je ne sais plus respirer.

C’est quand je roule qu’il me semble m’approcher le plus de ce qu’on m’a raconté de l’état méditatif. Rouler, c’est un grand mot, je suis calée à 40 sur une file de droite quelque part sur les maréchaux, une clope se consume dans mes doigts, j’oublie de la fumer, je tire une latte au feu. J’ai le temps avant d’arriver, je connais la route par coeur, il ne pleut pas, je n’ai rien d’autre à faire que d’avancer, assurer les réflexes, ma tête peut arrêter de tourner. Là, je ne pense à rien. J’ai l’impression d’être mon passager. Je me conduis, mais j’ai le temps de regarder le paysage, Paris qui change, ce qui sort de terre et ceux qui y rentrent, je me transporte dans les quartiers de mon enfance, je me souviens des odeurs, elles n’ont pas changées, la ville sent toujours la même chose, la saleté épicée des sorties de métro, le bitume trop chaud des fins de journées. Je pourrais me souvenir du pire, je pourrais pleurer en passant devant ce café, mais ça n’arrive presque jamais. Je visite mon musée personnel, rien n’est effrayant, rien n’est étranger. Si mon cerveau n’est pas arrêté, il bloque les mauvais souvenirs et m’empêche les détours déprimants. J’avance, doucement mais surement, et si personne ne m’attend, ce n’est pas grave, j’ai plaisir au voyage, je fais la paix avec les rues et les quartiers, je respire à plein gaz l’air vicié mais rassurant, familier. Je suis bien.

Quand j’étais petite, les trajets en voiture étaient des moments précieux. Bébé, maman m’endormait en me faisant faire des tours en voiture. Mon père et ma mère travaillaient beaucoup, les heures passées dans les embouteillages me permettaient de profiter d’eux. Dans les fumées mentholées ou ambrées, fenêtres ouvertes sur le périphérique, mes parents se confiaient, se racontaient, la radio en fond sonore. Il n’y avait pas de téléphone, pas de tablette, pas de films à regarder, juste mes parents pour moi pendant des heures. Les trajets avec mon père étaient importants, ils étaient le seul moment où j’avais l’impression de compter, la sensation que mon existence impactait la sienne, il prenait du temps pour moi, pour me conduire. Il était obligé. Et puis il a dérogé à cette unique obligation. Il m’a planté devant un RER en m’expliquant qu’il n’avait pas le temps. J’ai cru que j’aimais l’indépendance, la clé autour du cou, les trajets seule trop tôt, j’avais 10 ans, je me rassurais. J’ai détesté être oubliée, à la sortie de l’école, quand il ne se souvenait pas que j’existais. Alors c’était mieux que rien, j’étais sure d’arriver en ne comptant que sur moi, j’étais sure de le retrouver. Je déteste encore le métro le RER. Mais je me suis trouvée, et j’aime encore avancer.

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L’atelier Zinzolin a besoin d’aide

Fév 16 2017

En partant bosser le matin, je passe une tête à Zinzolin, pas longtemps, juste quelques minutes, dire bonjour, se saluer, faire le point sur l’urgence et sur les progrès, se donner du courage, s’embrasser. Ils sont déjà là, autour de la table, sortis des camps ou des hôtels, ils attendent les professeurs, cahier, bic, bonnet. Ils parlent pachto, ourdou, dari, arabe, anglais, ils boivent du café et trouvent que le français c’est plutôt compliqué, mais que ca vaut le coup, que c’est la clé. Ils sont une bonne soixantaine à venir tous les jours passer la porte de l’atelier, avec leurs histoires, leurs silences, leurs espoirs, leurs échecs, mais surtout avec leurs rires, leurs jeux de mots incompréhensibles, leurs blagues en franglais, leur terrible volonté de survivre à tout, partout, quelles que soient les conditions, les souvenirs, les cauchemars, la faim, l’ennui. Ca sort parfois de manière incontrôlable, entre deux exercices de prononciation, l’air de rien, tu sais ma femme est morte en Autriche sur le chemin, tu sais ils ont poignardé ma mère alors je suis parti, et puis ils reprennent comme si rien, les hon et les han, les b et les ba, et toi tu ne sais pas quoi faire de la confidence, alors tu fais comme eux, tu la ranges pudiquement et tu continues, survivre, verbe du 3eme groupe, futur, je survivrai, tu survivras, ils survivront, nous survivons.

A midi ils sont quelques-uns autour de la table, des familles confinées dans les chambres vétustes des hôtels sociaux, sans cuisine, sans rien pour faire cuire, sans espace et même sans air. Les enfants voudraient tout savoir et tout comprendre immédiatement, comment ca s’appelle, courgette, fourchette, chourchette, les parents sont exténués, les yeux vides. M. aura bientôt un bébé, elle a fait une partie du voyage à pied, enceinte, elle a dormi à même la terre pour se cacher à la frontière, elle a traversé la mer accrochée à l’espoir d’accoucher ici, elle a laissé là-bas sa famille et son premier né. A la PMI, hier, elle a entendu le cœur de son bébé pour la première fois, jusqu’ici elle ignorait s’il était encore en vie. Tout va bien dans son ventre, c’est son dos qui lâche, mais le médecin pense que c’est normal, après toute la route, après toute la nuit. C’est l’AMAP de la ville qui donne des légumes, ce sont les volontaires qui cuisinent, ce sont les grands-mères qui font les gâteaux, il faut un village pour faire corps autour du leur, il faut une armée de petites mains bienveillantes et discrètes pour les porter sans les étouffer, pour les accompagner sans les commander. Les adultes traînent autour du thé, il faut doux, les enfants ne veulent pas jouer dehors, ils sont comme les vôtres, devant l’écran, fascinés. La semaine prochaine ils retournent à l’école. Ils viendront faire leur devoir ici, les bénévoles iront chercher les plus petits à 16h pour les faire goûter. Pendant ce temps, Papa est en bas qui court au CAFDA, Maman est en haut et fuit le CAO. Chaque semaine, le temps se suspend en attendant les décisions de placement et d’hébergement, on fait pression comme on peut, mais ils peuvent être envoyés à l’autre bout de la région, assignés à résidence ou convoqués en rétention. Nos solutions sont des pansements, des inventions dans l’urgence, mais nous ne pouvons rien contre l’administration. On voudrait pouvoir les installer juste à côté de Zinzolin. Ils y ont leurs repères, leurs ami-es, leurs cours, leurs formations, mais ca ne suffit pas. La semaine prochaine, Formule 1 de Cergy pour F. et ses deux enfants, à 1h30 de l’école en transports, sans aucune allocation ou possibilité d’acheter des tickets de transports. Manger ou s’instruire il faut choisir. Liberté, égalité, fraternité vous disiez ? Les exilé-es sont des numéros sur des fichiers, des pions qu’on déplace au gré des politiques, des avis, des experts en humanité, sans jamais les écouter.

En rentrant du travail, Zinzolin est encore plein. C’est la fin du dernier cours de français, R. rentre juste du karaté, c’était son rêve depuis l’Afghanistan, il vient juste de commencer. Il préfère son prof à sa maîtresse, difficile de rester 6 heures sans bouger quand on est venu de Kaboul à pied. Il retrouve son père, qui a passé sa journée entre le commissariat pour pointer et à faire la queue pour récupérer son courrier. Tout est long quand on n’a pas de papiers. Dans le bureau, on essaie de traduire en franglais-dari les étapes nécessaires à la cuisson des bolanies, des chaussons afghans aux pommes de terre et aux épices. Dans la salle principale, des enfants du quartier sont venus prendre une leçon de dessin, chut, il faut les laisser travailler. M. passe chercher les médicaments qu’un bénévole a pu passer acheter, elle repart avec un colis de nourriture, ca tombe bien, ils n’avaient plus grand-chose à manger. Le téléphone sonne, c’est A. qui annonce une bonne nouvelle, il vient d’être accepté dans une formation au CAP, il va être logé et même un peu payé ! Il ne parlait pas français il y a quelques mois, il traduit maintenant à Zinzolin pour ceux qui viennent d’arriver. Le week-end arrive, ceux qui restent iront au cinéma grâce aux dons de tickets, d’autres seront reçus au vestiaire pour leur trouver des chaussures et des bonnets, dimanche c’est art thérapie, on se lance des bulles imaginaires pour apprendre à se parler, on pleure de rire de se comprendre mieux par onomatopées que par dictionnaires interposés. Zinzolin ferme cette nuit, mais pas toutes les nuits. Parfois il faut préparer un recours au tribunal administratif en urgence, parfois il faut trier des dons, parfois il faut cuisiner, parfois il faut refaire le monde ensemble, bénévoles et exilé-es pour imaginer ce qu’on pourrait faire de mieux ensemble, ce qu’on pourrait inventer.

L’atelier Zinzolin est le point de repère de centaines d’exilé-es et de réfugi-és dans le Sud de Paris. Nous avons besoin de votre aide pour continuer à le faire vivre, et principalement pour faire les travaux nécessaires à la réfection et à l’installation de sanitaires aux normes. Si vous le pouvez, merci de faire votre don. Tous les euros comptent !

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La râle de janvier

Jan 16 2017

L’obligation au bonheur est un peu passée de mode, plus personne n’a plus les tunes pour aller au Club Med, et la dépression saisonnière a raison des plus optimistes. Si je veux, quand je veux, le bonheur mon cul, on nous vend à présent le hygge, aspartam danois pour accros à la gratification immédiate, moins bling-bling et plus champêtre, le bonheur d’une vie c’est foutu, tant pis, reste la possibilité de pouvoir faire la sieste sous un plaid. On aspire plus au bonheur mais on prend soin de soi, on cultive son jardin, on se tricote sa petite chemise de contention maison, renforcée aux œillères pour éviter de se prendre la réalité en face, dès fois qu’on se rendrait compte que la vie est une tartine de merde et qu’il faudrait vivre avec, épée de Damoclès du pauvre, tu sais qu’elle tombe toujours du mauvais côté et souvent sur ta gueule, faut pas se louper. Alors plantons des succulentes dans des bacs en béton brut, nourrissons nous de porridge et de bols de bouffe molle, investissons nos canapés comme des enfants qui refusent de s’endormir dans leurs lits, chiants et épuisés. Le bonheur est mou et mouillé, comme des feuilles pourries à la fin d’automne, édulcoré à grands coups de pastel dans les cheveux et de bébés licornes sur les cahiers, plus rien n’a de saveur dans ce ragoût triste et fadasse de mignonneries usées.

Moi je préfère le bonheur en fluo, qui te gueule dans les oreilles et qui t’explose le tympan, même si cela ne dure que 3 secondes, même s’il faut en chier des années pour rien. Je préfère les contrastes, même s’ils crament la pellicule, même s’ils déforment les images. Attraper le bonheur comme on chope la gastro, sans vraiment savoir comment, pas longtemps et intensément. Chercher à faire de l’économie durable des sentiments de joie, c’est de la branlette intellectuelle pour universitaire frustré, il n’y a pas de banque à bonheur, pas de coffre-fort où l’enfermer, il n’obéit à personne, il se manifeste sans que tu puisses l’emprisonner ou l’acheter, il se casse quand tu t’y attends le moins, sans demander la permission et sans s’assurer que t’as le cœur bien accroché dans ton baudrier. Tu peux préparer ton champ, vidanger tes eaux usées, lui construire un petit matelas bien douillet en plumes vintages de canards arc-en-ciel, c’est pas toi qui a la main, c’est pas toi qui décide. Être heureux c’est accepter de ne pas l’être en majorité, se contenter des grandes lumières qui éclairent jusqu’au bout de l’hiver, se réjouir d’apercevoir la fin de la nuit quand t’arrives à te réveiller. Pas de formica, pas d’aggloméré, tu te prends tout en plein cœur et t’essaie d’en retenir le souvenir, puisque l’essence va s’évaporer.

Je déteste aussi qu’on force les gens à se trouver belles. T’es belle, on s’en fout non. Pourquoi il faudrait être belle ? Pour qui ? A force de chercher la beauté obligatoire partout et tout le temps, on la porte comme valeur essentielle au respect, comme si on ne pouvait pas en accorder aux vrais moches, à ceux dont on arrive vraiment pas à sublimer les attraits. C’est ok de ne pas s’extasier sur la beauté des choses et des gens, de laisser de côté la recherche méticuleuse des compliments à faire sur les attributs physiques de quelqu’un. T’es trop mignonne, ca va trop marcher. Et si t’étais moche, comment on ferait ? Et nos critères de beauté, malgré nos déconstructions à la dynamite, restent si imprégnés des autres, des attentes sociales et de l’avis de la rédac chef de Vogue US, qu’il est presque insultant de se faire appeler belle. Bien sur j’aime les compliments, en faire et en recevoir, ce n’est pas cela qui m’agace, mais de placer la beauté comme seule monnaie d’échange pour confiance en soi défaillante. En quoi soumettre quelqu’un-e à la grille de lecture biaisée de nos normes culturelles et oppressives sur le beau est-il un service à lui rendre ? En quoi est il rassurant d’être validée, même un petit peu, même sur un détail, dans son apparence par un système qui détruit nos particularités tout le reste du temps ?

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31 décembre

Jan 03 2017

C’était le dernier jour de l’année et c’était le plus étrange. Le 31 décembre à 08h du matin, devant le tribunal administratif, nous étions tous mal-peignés, mal réveillés. Tous, sauf celui qui devait passer devant le juge, bien sûr. Celui-là n’avait pas dormi de la nuit. Il serrait contre lui une chemise transparente remplie de papiers froissés, ses yeux scrutaient le ciel, puis ses pieds, puis le ciel, puis la porte du tribunal, puis ses pieds. A la queue-leu-leu, nous présentons nos papiers aux forces de l’ordre, tous, sauf lui bien sûr, il n’en a pas, c’est bien pour ça qu’il est là. Son fils se faufile contre moi, les policiers ne l’arrêtent pas, tant mieux, c’est ça de moins à subir. A 10 ans il sait déja marcher des jours durant, se cacher, présenter son identité, dormir sur des draps qui ne sont jamais les siens, se cramponner à l’espoir de faire du karaté, il a vu sa maman assassinée, les talibans, les chiens tués, les coups de couteaux, Papa devant le juge, la faim, le froid, les refuges crades et les promesses qui ne se réalisent pas. Alors pour aujourd’hui c’est bien qu’on l’oublie, qu’on le laisse passer sans rien lui demander.

On attend dans la grande salle, pas perdus et tronches défaites. Les papiers sont sortis du plastique, ils s’étalent sur une table en formica, il y a un avocat, ca parle français-pachto-anglais, il a de la chance, les autres attendent serrés sur un banc sans rien vraiment comprendre, les pupilles dilatées par le faste de la république, jolies pierres et moulures, c’est beau, c’est sinistre. On joue sur un téléphone avec le petit, je le bats au skate-board entre les trains, ca l’énerve, on rit, on se fait des farces, il a 10 ans mais je vois bien qu’il sait qu’on fait semblant. Qu’on se distrait pour ne pas penser à ce qui arrive. On joue chacun notre rôle, il est le petit garçon courageux et souriant, je suis l’adulte optimiste, tout va bien se passer, voilà ce qu’on se ment. Il est l’heure de descendre dans la salle d’audience, du bois, du velours, l’estrade, les micros, d’un côté les prévenus, de l’autre les accompagnants. Le petit est avec nous, et puis on lui demande de rejoindre son père. De l’autre côté. J’ai envie de chialer. C’est seulement 5 mètres de différence. C’est seulement toute sa vie qui peut changer.

Les affaires se succèdent. Ce n’est pas un très joli métier, avocat du ministère de l’Intérieur. Même le diable, voilà ce que je me répète pour ne pas exploser. Même le diable a le droit de causer. Il ne s’en prive pas. Il exige, il demande, il requiert, il doute, il expose. Il nie, la réalité, les récits, les demandes, les larmes, les suppliques. C’est à eux. Le père tout droit derrière son avocate, tête baissée devant la juge impassible, main croisée dans le dos, la peur tatouée sur la colonne. L’interprète susurre à son oreille, il entend, il encaisse, il se tait. Une remarque ignoble de la juge. Affaire mise en délibérée. Nous sortons, petite marée rose sur tapis rouge, accolades maladroites au papa, sourires forcés, on écoute l’avocate raconter ce que l’on savait déjà. Ca sent pas bon. Il faut refaire semblant, vite. Rire trop fort, chatouiller, jouer à chat dans le couloir. Tout est normal, tu vois, tout est comme avant. En délibéré.

Plus tard, champagne, bonne année, meilleurs voeux. Et surtout la santé.

Et surtout des papiers.

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Jour 0

Sep 28 2016

Ca se finit sous la pluie, bien sûr. Avec les yeux mouillés et le trottoir pareil. Ca se finit bêtement, avec un silence si lourd que même la ville se tait. Ca se finit dans tes yeux aussi secs que les miens sont humides. Je ne sais pas comment tu fais. Moi je pleure, et je sanglote, je cherche mon souffle à travers l’eau, je suis en apnée, pendue à tes lèvres qui ne veulent plus m’embrasser. Ça pourrait être romantique si ça n’était pas la tragédie ordinaire, la même que pour des milliers d’autres, les mêmes mots, les mêmes serments, les mêmes nuits. Jamais rien d’ordinaire avec toi, jamais rien de commun, j’aime ton bruit beaucoup plus que ton silence, j’aime tes soubresauts nerveux, tes tics, tes colères. Je déteste ce silence et tes yeux qui se posent dans les miens, tu joues bien le froid.

Il m’a fallu trois chansons pour tomber amoureuse de toi. J’ai le coeur difficile pourtant. Un peu blindé. Pas bien aménagé. Mais pour toi j’ai trouvé de la place, sans rien casser, sans rien abîmer. Tu es venu vite, fort, te lover dans ma poitrine, dès nos premiers échanges, dès ton premier baiser. Je n’ai pensé qu’à toi. Avant pendant après. Obsédée. Accrochée à mon téléphone. Je décrypte tes messages, je me demande ce que tu veux, je m’imagine t’apprivoiser. J’ai cru, un soir, y arriver. Un moment, tu t’es laissé approcher, vraiment. Mais tu repartais te cacher, derrière ton masque blindé. J’aime ton masque, et si tu choisis de le porter, je l’aime d’autant plus qu’il te protège, qu’il te permet d’encaisser. Je voudrais t’envelopper de moi, mais tu n’en as pas besoin. Tu es superbe. Tu es entier. Tu es incroyable de milliers de détails que je note pour mieux m’en souvenir. Ta façon de tenir ton verre, ta façon de plaire à tout le monde, ton culot, ta manière de plier là couverture, tes yeux quand tu fais une photo, ta rage quand tu parles, ta pudeur aussi, tes histoires, ta manière d’aimer le plus petit ou le plus laid par principe, ta lumière particulière sur le monde, ton prisme, toi, en entier.

Tout va s’arranger.

Je ne sais pas comment je rentre. Il pleut fort. Je ne me retiens pas pour pleurer. Les bruits des moteurs cachent les bruits de ma gorge. Je suis trempée. Les larmes, la morve, la pluie, la Seine, pourquoi je m’en vais, pourquoi je te laisse, pourquoi je ne t’attends pas, la, sous la pluie. Je voudrais que tu viennes me chercher, dans ma tête, c’est joli. La réalité est plus grise, Paris n’est pas jolie ce soir, elle degueule de voitures pressées et de piétons agacés, tu ne viendras pas me chercher. Je me raconte cette histoire sur le chemin, ça me réchauffe un peu, je n’y crois pas mais ce n’est pas grave. Ça ne compte pas, c’est juste une comptine que je me répète pour me bercer, tu vas venir, tout va s’arranger, tu vas me retrouver, tout va changer. Tout va s’arranger ? Je sais bien pourquoi tu me quittes. Je ne t’en veux pas. Je m’en veux. A moi, à tout le monde. Pas à toi. Tu me quittes c’est terrible. Il y a une heure encore tu ne me quittais pas, et je n’avais même pas compris que cela soit une possibilité. Je suis bête. Je crois fort aux jolies choses, aux belles histoires, mêmes les plus mal barrées. Tout partait mal. Tout partait fort. Tout allait bien. Et puis plus rien. Ni tes bras ni ton sourire ni ta chaleur ni ton odeur ni tes mots ni tes lèvres qui se tordent. Rien. Tu ne seras plus jamais celui que tu étais il y a une heure. C’est une loi physique. Cet état la disparaît. Il se transforme. Rien ne se perd. Sauf nous.

Tu ne viendras pas.

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La rentrée

Sep 06 2016

Tiens c’est la rentrée, j’y crois plus qu’au premier janvier, ca recommence pour de vrai, les programmes àla radio, les horaires de piscine et les assos, ca sent la copie double et la ligne 8, tu te prends à dire que ca sera pas pareil, qu’on s’organisera mieux et qu’on fera mieux la vaisselle, t’es encore un peu bronzée, tu refuses de remettre des chaussettes, faudrait accepter les feuilles qui commencent à tomber, l’été se casse si vite que t’as déja la morve au nez. J’ai du mal à m’y remettre, ce septembre, du mal à monter sur la barricade, à m’indigner, à polémiquer, à débattre, à organiser, j’ai du mal à sortir de la torpeur bienveillante de mon climat de vacances, j’ai colmaté ma bulle au béton armé, verrou triple sur les horreurs du monde et surtout sur celles qui pourraient me faire chialer. Pourtant ca se casse la gueule, les belles résolutions de zen, de méditation et de réfléxion, je vois rouge déja, déja envie de casser des burnes à coup de batte, déja envie d’aller menstruer à poil devant l’assemblée, mais ca retombe comme une vieille crèpe molle, comme si j’étais devenue frileuse, comme si je craignais de m’abîmer. Peut-être que c’est l’âge, peut-être que c’est le cerveau mou comme mes fesses, peut-être que j’en ai marre d’en prendre plein la gueule, va savoir. Ce que je vois c’est que c’est septembre et que je peine à faire semblant que c’est juillet.

Faudra y aller pourtant, parce que tout ceci n’est pas supportable, parce que je n’oserai pas me regarder à poil dans le miroir sans celles qui ont gueulé avant moi, parce que j’y crois, parce que je le veux, pour le meilleur et pour le pire, dans la maladie ou dans la santé. Parce que j’ai passé ma journée d’hier à bloquer les commentaires insultants sur les réseaux sociaux, à cause d’une photo, à cause de mon utérus, à cause de mon gras. Parce qu’on a refusé de prescrire une contraception à une copine parce qu’elle était trop grosse pour se faire  baiser. Parce que la société chie à la gueule des gens que j’ai choisi d’aimer. Parce que je voudrais qu’elle soit juste, même pour ceux que je n’ai pas choisi d’aimer. Parce que ca fait partie de mon identité maintenant, que je ne sais plus faire autrement. Il faudra y aller et j’irai, comme on se traîne au premier cours de maths, en oubliant mon manuel et ma calculatrice. Faudra y aller, sans félicitations, sans fleurs ni couronnes, puisque c’est mon plaisir aussi, l’adrénaline, les coups à boire, apprendre, comprendre, avancer, aider. Se jeter dans le tas en sachant déja qu’on va en chier, qu’on va passer par les mêmes doutes et les mêmes cycles, ca ressemble à la définition de l’insanité, mais le reste est tellement joli, je refuse de m’en priver.

J’y vais mais j’ai mis mes genouilleres et mon casque de Derby imaginaire, ma cape d’invisibilité et mon badge Prozac Nation, on m’y reprendra pas. Moins de réseaux sociaux, moins de débats stériles, moins d’agacement systématique, plus d’écoute, plus d’actions concrétes, plus de Gras Politique, plus de yoga pour tousTes, plus de chasse aux fachos et aux empêcheurs d’avorter, plus de fête, plus de convivialité. Plus de temps pour moi aussi, arrêter de courir, prendre le temps de me poser, d’écrire aussi, mais plus long, plus dense, moins me disperser. Je me souhaite tout de même de belles crises de rage, de belles nuits à coller, des cordes à tenir et des coeurs à serrer, je me souhaite des journées pas assez longues, des alliances et des heurts, je me souhaite d’aller là où mon coeur et ma tête s’accordent à désigner comme juste, de sauter dans le train même si c’est long à en crever. Si je ne me bats pas pour moi , personne ne le fera. Alors imagine, si personne ne se bat pour les autres. Etc.

 

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Guide du non militant : comment supporter les militant-es, ces hippies-punk-blousons-noirs

Juin 24 2016

CW : ironie sur les liens entre militant-es et non militant-es

Félicitations ! Tu as dans ton entourage quelqu’un-e de militant-e ! Mais tu en as assez de le-la suivre sur les réseaux sociaux car il-elle parle toujours de la même chose ! Marre d’entendre sa rage sur l’injustice ? Assez de ses pleurs sur ses discriminations vécues ? Ras le cul d’écouter sa souffrance ? Pas envie de l’encourager dans son combat pour un monde plus juste ? Envie de légèreté sur son fil, plutôt que le rappel permanent du monde sexiste, raciste et homophobe qui nous entoure ? Trop des témoignages relayés de situations affreuses et pourtant réelles ? Pas de souci, ce guide te permettra de rester confortablement dans ta bulle de privilège sans te soucier du reste du monde !

1/ MUTE LE

Pourquoi s’embarrasser d’un Unfollow dramatique alors qu’on peut simplement faire taire de manière hypocrite les proches qui l’ouvrent trop ? N’hésite pas à employer cette tactique simple, le bouton existe sur Twitter, et sur Facebook, il suffit de choisir de ne pas voir les publications apparaître dans ta ligne d’info ! Et voilà ! Sans remous, sans engueulade chiantes et politiques, tu peux rester dans le confort de ton ignorance sans heurter l’hyper sensibilité hystérique de ton-ta proche militant-e !

 2/ ARRÊTE DE LE VOIR

Pourquoi ne pas y penser avant ? C’est simple non ? Arrête de voir cette personne toxique qui cague sur ton arc en ciel avec ses idées révolutionnaires ! Pourquoi diantre devrais tu te fader les diatribes enflammées et certainement utopiques de ce jeune blouson noir ? Cesse simplement de l’inviter le dimanche midi pour le poulet rôti traditionnel (il-elle est surement vegan de toute façon).

3/ SOIS OUVERTEMENT TOI-MEME

Mais oui alors ! quelle bonne idée ! y’a pas que ces excité-es de la manifestation qui ont le droit de dire ce qu’ils-elles pensent ! Tu n’es pas raciste, mais quand même, tu trouves qu’il y a pas beaucoup de blancs dans ta rame de métro ? Mais dis le bon sang ! Tu n’es pas de droite, mais quand même, ces syndicats de merde, ils bloquent tout le pays et ils empêchent les braves gens d’aller au turbin ? Affirme-toi ! Tu n’es pas privilégié-e, tu crois à la méritocratie, mais ton seul souci c’est de savoir si tu pars aux Baléares ou en Croatie cet été ? Défends ton droit à la richesse ! Ils ont qu’à bosser après tout ! Avec un peu de chance, le-la hippie-punk qui te sert de proche décidera par lui-même de ne plus te fréquenter ! Et hop ! Problème réglé !

4/ CHANTE DU FLORENT PAGNY

Marre de cette énième querelle familiale autour des allocations familiales ? Tu n’en peux plus d’entendre ton-ta militant-e de cousin-e défendre les pauvres ? Mets-toi simplement à hurler du Florent Pagny ! ET VOUS N’AUREZ PAS MA LIBERTE DE PENSER ! EN BOUCLE ! Parce que merde, chié, crotte, on ne peut plus rien dire dans ce pays, marre de la police de la bienveillance, si j’ai envie de dire de la merde et de chier sur l’humanité, J’AI LE DROIT. TU M’EMMERDES MAURICE AVEC TA LIGUE DES DROITS DE L’HOMME D’ACCORD ?

5/ DEDOUANE TOI DE TOUT LIEN AVEC L’INDIVIDU SUS MENTIONNE ET NON DES OUTRES

Lui ? Avec le keffieh là ? Non non, je ne connais pas. Sûrement un hurluberlu qui s’est perdu dans notre quartier cossu. Huhu. Elle ? La dame avec la pancarte qui me fait des grands signes. Non non. Elle doit me reconnaître, j’ai eu un encart dans Stars et Couronnes récemment. Hihi. Et voilà. En quelques petits mensonges sans conséquences, vous n’êtes plus affligé-es du boulet noir et rouge, votre image vous appartient à nouveau, vous êtes libéré-es, délivré-es, vous ne sentirez plus jamais la merguez et vous n’écouterez jamais plus Bella Ciao au réveil. La vie est belle non ?

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Pas pleurer

Juin 15 2016

A force de pas pleurer j’ai cassé mes yeux. Pas pleurer, quand ton histoire de 10 ans se fait la belle, quand ton monde s’écroule et qu’il faut continuer. Pas pleurer, quand t’as peur pour tes proches et qu’il faut lever le menton toujours plus haut pour eux, pour qu’ils surnagent au dessus de la bouée. Pas pleurer pour le quotidien, parce que ca se fait pas, parce qu’il y a plus important, parce qu’on vaut mieux que ca. Pas pleurer pour les gens qui trahissent, qui blessent ou qui salissent, pas pleurer pour les idiots, pas pleurer sur du lait renversé, pas pleurer parce que c’est la vie, pas pleurer parce que pleurer ca sert à rien. J’ai pas pleuré assez cette année, j’ai mangé mes joues de l’intérieur, j’ai tenu sur les nerfs, si fort que mon corps tremble parfois, j’ai un fil électrique entre les deux épaules, grandes décharges dans les côtes. J’ai cassé mes yeux, ils ne veulent plus donner, alors l’eau sort en filet moche le matin quand je me réveille, quand j’ai pas encore eu le temps d’être triste pour quelque chose, c’est le trop plein, le ressac pollué qui s’échappe par les orifices disponibles, je laisse couler. Je pense à des choses tristes, exprès. En espérant que mes yeux se mettent à pleuvoir, qu’ils retrouvent leur belle humidité, qu’on chiale un bon coup, mes rétines et moi, et qu’on puisse passer à autre chose, allez, dégage la boule dans la gorge, on va te recouvrir, t’inonder. Mais mes yeux sont cassés, et mon corps se rebiffe, j’ai le sourire qui se tord à l’envers, mais pas une goutte en plus pour ma soif, juste quelques kilos de plomb supplémentaires sur les nerfs, développé-couché de stress, je suis culturiste.

Il en faudrait pas beaucoup pourtant, je sens bien, pour m’enlever le sec des yeux. Au yoga, à la fin, je pleure. Sans savoir pourquoi, parce que j’ai laissé parler quelque chose dans mon corps sans chercher à le maîtriser tout à fait, je pleure tordue entre le tapis et le béton, je pleure comme un bébé, mais je ne suis pas triste, c’est presque thérapeutique, c’est la fin de la séance, c’est physique. Un exercice supplémentaire de souplesse et de concentration, fermez les yeux, respirez, pleurez, encore, plus loin, c’est bien. Je pleure quand je croise le vieux chien et la vieille dame dans la pente qui monte vers mon bureau, c’est le plus vieux chien du monde et le plus joli aussi, il se dandine avec toute la grâce de son âge vers le parc, au ralenti, très digne. Et puis parfois, il s’arrête au milieu de la route, parce que c’est trop raide, parce qu’il n’y arrive plus, mais sa queue continue à battre l’air, et sa vieille maîtresse l’encourage alors qu’elle peine elle aussi à gravir les derniers mètres. Je pleure derrière la vitre de mon bureau en les regardant, parce qu’il n’y a rien de plus touchant que cette répétition d’amour, tous les jours à la même heure, cette discipline du cœur. Je pleure quand j’ai joui parfois, comme si mon ventre s’ouvrait tout à fait, comme si mon sexe faisait exploser le système nerveux sympathique, l’ivresse puis le vide, je pleure d’avoir trop ressenti en une fois, en trop grand pour moi, je pleure du choc des orgasmes incontrôlés, violents, désarticulés, mes jambes se soulèvent, mon bassin s’oublie, je ne me regarde plus baiser, j’ai récupéré mon corps, pour quelques secondes je l’habite entièrement, il colle à mon ombre et nous pleurons de nous retrouver.

Je me souhaite de lâcher prise et de réussir à pleurer. Je me souhaite de parvenir à abandonner l’illusion de contrôle pour plus de sérénité. Je me souhaite de retrouver le goût des larmes fraîches, des larmes pour rien, je me souhaite de pleurer de joie, je me souhaite de pleurer de rire, je me souhaite de me laisser tomber dans les bras moelleux et accueillants de mes amours, je me souhaite de me laisser porter un instant, je me souhaite d’être libre de ressentir la peine et de la laisser venir, sans lui construire de mur ou de mausolée. Je me souhaite de ne plus avoir peur de paraître faible, de paraître fatiguée, je me souhaite d’être entière dans mes bonheurs comme dans mes peines, dans mes luttes comme dans mes difficultés. Je me souhaite des torrents de larmes, de gros hoquets, je me souhaite des soubresauts mouillés, des joues creusées, je me souhaite la morve et les mouchoirs, je me souhaite le sommeil de l’après. Je vais réparer mes yeux, et les coudre entre mon cœur et ma tête, à points serrés, pour ne plus les perdre, je vais rétablir les connexions flottantes, laisser dériver, ouvrir le barrage, enfin, pleurer.

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