Prophylactique prophétie

mai 28 2012

Je la regarde haleter. Je m’emmerde. Je sens les coups de reins de l’autre qui se voudrait viril, mouvements tectoniques des chairs, son ventre empaqueté dans le mien, sa cuisse reposant mollement sur mon genou, position compliquée pour threesome vulgaire. Je suis trop mesquine pour baiser à plusieurs, ou alors il me faudrait des centaines de partenaires, puisque personne ne jouit vraiment lors d’orgies grandioses, on regarde les autres qui regardent les culs nus et transpirants des autres, on fait de la performance, on se crée des souvenirs, les partouzes sont aussi sexuelles que des premières communions, on fait la queue pour recevoir son quart d’heure de gloire, on finit avec quelque chose d’aigre coincé entre les dents, une capote sérigraphiée comme souvenir au fond du goodie bag, la tête farcie des hurlements surjoués d’une trainée écartelée, écervelée. Je regarde les gens baiser et tout me paraît violent, tout me paraît grotesque, je glousse sous mon aube de dentelle cheap, les poses et les mots sont copiés de vidéos trop courtes et de films mémorisés à grand renfort de boîtes de kleenex premier prix, poubelle remplie de fantasmes morts et de sexualité sur fond de musique d’ascenseur, sur le troisième orgasme, j’envoie un bon beat sale de funk qui casse, qu’est ce que je fous là.

C’est un peu comme baiser devant la télé, quand tu t’emmerdes et qu’il fait trop pauvre pour sortir boire des coups, que tu secoues mollement la queue tiède de ton amant dépité devant une énième coupe du monde au rabais, que tu suces sans croiser son regard, parce que tu ne le fais pas pour lui, pas de mise en scène de fellation putesque,, les yeux dans les siens, la langue sur le frein, tu lâches tes cheveux et tu la colles à ton palais, tu te demandes en combien de secondes tu le feras bander, tu sais pas si tu le feras jouir, mais c’est toujours un bon quart d’heure de niqué sur cette nuit qui n’en finit pas de coller, la chaleur, Ruquier qui va commencer, est-ce qu’il reste du pain pour demain, le chat miaule sur le balcon, les tâches soudain phosphorescentes du canapé, lumière bleue, police scientifique, c’est du propre, acheter du Fabulon, finir de lui lécher le gland et puis prétexter une envie de pisser, arrêter sans s’excuser. C’est la clope qui tu allumes sans en avoir envie, celle qui te déchire la gueule et que tu finis par écraser, celle que tu regretteras en fin de soirée, quand ton paquet sera vide et le tabac fermé. C’est le coup de bite de l’ennui, du glauque et de la lumière bleue de l’écran, c’est le goût du sperme dans la bouche de la ménagère de moins de 50 ans qui veut négocier sur le programme télé. Ca sert à rien mais tu le fais.

L’actrice s’acharne depuis 10 minutes sur l’engin monstrueux de ce mec qui ne fait même plus semblant de s’intéresser à ce qu’il fait, je suis fascinée par ses cuisses qui s’agitent, ses genoux qui plient encore pour repartir, petite fusée moche, petite boîte à musique gore, à qui tu penses quand tu t’empales pour 500 balles, à quoi tu penses dans le métro quand tu rentres, le cul encore ouvert sur le strapontin libéré par la mamie qui descend à Nation avec son chariot plein de Bibles, à quoi on pense, pourquoi on fait ce qu’on fait, si seulement on avait l’intelligence et le courage de se regarder faire les choses, de ne plus fermer les yeux devant notre mollesse, notre dégoutante et dégueulasse compromission permanente avec ce qu’on est. Alors peut-être, nous pourrions arrêter de nous lancer le bec devant comme des oiseaux mazoutés dans une piscine de merde encore plus toxique que nos biberons en parabens et capotes en plastique, peut-être qu’on verrait la lumière, ou qu’on crèverait les yeux ouverts par le soleil.

7 responses so far

Sa mère

mai 21 2012

Moi j’ai toujours préféré les parkings aux plages, les usines aux musées, les quartiers sales aux dessous chics, comme si j’étais pas faite pour rentrer dans le rêve des autres, celui qu’on te raconte petite fille, les études longues et le gentil mari, l’appartement cossu et la voiture tableau ronce de noyer inclus. Je me demande comment on fait pour formater correctement les enfants, quand on a la chance d’être né ici, blanc et en bonne santé, quand les petits trop nourris n’ont d’autres préoccupations que l’heure de leur prochain biberon, comment j’ai pu passer tout à fait à côté de tout ce qui paraît cool quand on grandit, les pulls Barbie, les anniversaires, les meilleures amies, les bonbons et les pyjama parties. Petite je me trimballais déjà ce corps pas tout à fait adéquat, cette grimace gauche et crispée pleine de timidité, et la certitude que je n’étais pas vraiment normale, que les années seraient longues avant que je me fasse des amis, des vrais, avant de me faire adopter pas ces gens qui avaient déjà tout compris à la vie. Mes parents ont bien essayé de me coller des cousines dans les pattes pendant les vacances, des plus belles que moi, des plus grandes, des plus dégourdies, mais notre patrimoine génétique n’a pas suffit. Je jouais bien la comédie, il le fallait bien, devant ces adultes émerveillés de me voir si entourée, une maison pleine de copines et de cousines convoquées par ma mère sans même me consulter, tu auras des amies ma filles, tu t’amuseras et tu partageras, c’est comme ca. Et puis il y avait toujours une pauvresse à sauver, une ado contrariée que ma mère prenait quelques mois sous son aile comme un projet, persuadée d’être damnée pour avoir avoir divorcé, faisant de moi l’enfant unique type de ma génération, elle semblait se racheter une conscience en gâtant l’orphelin et la rejetée, m’inventant pour quelques temps une fratrie imaginaire de bras cassés.

Ma mère devenait la confidente, l’alliée, celle à qui on peut tout dire. Moi je n’avais rien à dire. Et surtout pas envie de parler, surtout pas de moi, surtout pas de mon père, surtout pas de ce à quoi je pensais. Il y avait tout le bruit rassurant des autres pour nous éviter de nous regarder, tous les mots de ces filles qui se déversaient dans l’oreille de ma mère jusqu’à ce qu’elle en oublie de m’interroger, jusqu’à ce que le son de ces blablas adolescents couvre le gong sourd et puissant de l’absence, du manque, du père qui disparaît, de la vie qui s’écroule, d’une enfant qui refuse de dire, qui fait l’huitre, qui ressemble trop à son géniteur, qui n’arrête pas de grossir, qui cesse de ressembler au portrait parfait qu’on avait dessiné. J’étais jalouse bien sur, de ma mère, si parfaite, belle, cultivée, mince, douée, qui semblait arriver à se faire aimer de toutes sans se forcer, la mère de Daria, elle est vraiment trop sympa, on vient de loin profiter de sa compagnie, la consulter, lui parler, et moi je suis là, sur le tabouret d’à côté, la clope au bec, j’acquiesce. Je partage mes « amies’ avec ma mère. Je n’ai pas le choix. Seule je n’ai pas de quoi les retenir, de quoi les intéresser. Je ne suis pas assez pour motiver leur amitié. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais c’est ce que je ressens profondément dans ces instants. J’envie mes amies, qui vivent leurs premiers amours, leurs premiers baisers, tandis que je reste comme une baleine autiste sur le côté. Je jalouse ma mère qui porte sur elle le masque du bonheur et de la réussite. Je n’ai pas le recul pour comprendre. Je ne lis pas encore entre les lignes. Je suis aigrie. Mais je fais semblant. Parce que mon rôle n’est pas celui ci. Parce que je suis celle qui est toujours en forme. Toujours partante. Toujours de bonne humeur. La rigolote. Celle qui est toujours là. Lassie chien connasse.

Je ne suis plus aigrie. Je suis un peu amère. De n’avoir pas su profiter de ces années. De me rendre compte 15 ans après de ce qui aurait pu être, de ce que j’ai laissé filer, par bétise, par timidité, par jalousie, par incapacité totale à profiter de l’instant sans me projeter dans un scenario catastrophe pour les heures d’après. Je me console bien sur en pensant qu’on est tous idiots entre 12 et 17 ans. Je regrette de ne pas l’avoir été vraiment. De ne pas avoir fait de vraies grosses conneries. Je rêve parfois que j’y retourne, dans mon corps tout juste formé, avec ma hargne et mon caractère de maintenant, je rêve que je ne m’écrase plus, que je parle, que j’ose, que je ne me laisse plus faire, que je dis, que je me révolte, que je me laisse aller à cette fichue crise d’adolescence qui me prendra trop tard quelques années après. Je m’imagine plus petite encore, je m’invente une enfance. J’ai la particularité d’avoir complétement occulté mes premières années. Mes premiers vrais souvenirs arrivent vers 9 ans, au divorce de mes parents. Avant, tout est permis. Peut-être bien que j’avais même un pull Barbie.

13 responses so far

The truth about Polly Maggoo

mai 14 2012

Oui je passe une bonne journée, sauf qu’il n’y a rien dedans, alors je n’ai rien à raconter. Il y a les petites bonnes nouvelles, les éclats de verre dans le pied, les cascades du chat, les médicaments qui me font gerber, les heures de sommeil à rattraper, cette fatigue qui m’attrape dès que je me lève pour ne plus me lâcher. Il y a le temps qui passe et mon horloge détraquée qui arrête de compter, un jour ou une semaine, après tout, quand il n’y a rien, quand rien ne t’anime, quand rien ne t’intéresse, quand tout est accessoire, qu’est ce que ca peut changer ? Je voudrais qu’on arrête de me demander comment je vais, parce que je vais toujours mal, que c’est ca la putain de vérité, et que les infimes variations de mon humeur bloquée à grands coups de molécules ne me permettent plus de jouir de quoique ce soit, ni d’un livre ni de la bite, ni d’un déjeuner au soleil, ni d’un bon film. En attendant que « ca » passe, je suis emmaillotée dans une camisole protectrice, un mou salvateur qui me permet de ne plus avoir envie de me déchirer la peau à grands coups de couteau cranté, qui m’évite les crises de larmes et les angoisses ignobles, je ne crains plus le noir, je reprends l’ascenseur, mais en échange je ne ressens rien, ni le bien ni le mal, ni l’envie ni le charme. Je suis protégée de l’intérieur par ma couche d’antagonistes et autres thymorégulateurs, je n’ai jamais été aussi bien, c’est vrai, tellement bien que j’en regrette de ne plus en chier, de ne plus chialer devant la publicité pour les croquettes, de ne plus m’émouvoir d’un rien, de ne plus m’amouracher du premier croisé. Je suis mal, mais cliniquement très bien, alors contentons nous du bien mou, au lieu de chercher à s’épater sans cesse, à faire mieux, à faire plus, à faire plus vite, soyez indulgente, qu’il dit le vieux, laissez vous dormir, laissez vous être fatiguée, cessez de lutter, acceptez que vous n’y pouvez rien, alors je prie un peu, donne-moi la sérénité, d’accepter toutes les choses que je ne peux changer, donne-moi le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence.

9 responses so far

A l’envers

avr 24 2012

Quand j’aurais tout pleuré, quand j’aurais tout évacué, quand ils m’auront fait me débarrasser de tout mes secrets, de ces hontes cachées qui font pleurer mes yeux, quand je serais à poil devant les autres, sans mes souvenirs et sans ma peine, sans ma douleur et sans la tienne, alors qu’est ce qu’il me restera, qu’est ce qu’il adviendra de cette personne que je ne connais pas. Il faut vivre avec les choses, les apprivoiser pour ne plus les craindre, transformer les monstres en gentils lapins domestiques, les pires histoires, se les raconter sans cesse jusqu’à ce qu’elles ne fassent plus peur, mais je ne veux pas te laisser partir, je ne veux pas oublier. Peut-être parce que j’ai passé ma vie à être abandonnée, mise sur le côté au profit d’une mère, d’une carrière, d’une autre femme, d’un autre possible, alors je garde cette fidélité un peu naïve, pour ceux qui sont partis, pour ceux qui m’ont aimé, je les garde en moi et ils me dévorent, je suis pleine de leurs doigts et de leurs dents, ils me mangent le ventre et me déchirent le cœur, ils existent dans ma bile et dans mon sang.

Ce n’est pas sain, disent les gens. Ce n’est pas normal, dit le médecin. Arrête de ressasser. Comme si je le faisais exprès. Comme si je convoquais les fantômes dans une grande assemblée, avec invitations sur bristol, répondez-s’il-vous-plait. Comme si je pouvais contrôler leurs apparitions flippantes, leurs ombres comme des tâches dans mon cerveau. Pourquoi, quand je ferme les yeux, quand je baisse la garde, soudain, je me retrouve dans cette salle de bain ? On est dans la baignoire et tu as décidé que j’avais les plus jolis pieds du monde, tu parles du bébé, tu fredonnes The Kindness of Strangers, le disque tourne en boucle sur la platine au salon juste à côté, tu dis n’importe quoi, parce que tu es plein de merdes, de substances et de whisky, que tu vas mourir mais aussi qu’on va partir, que ca va passer mais que tu vas en crever. Tu pleures pour une autre dans l’eau froide de la baignoire qui se vide, en t’accrochant à moi comme un tout petit enfant, comme un paumé, j’ai pitié, je te trouve laid pour quelques secondes, avant de recommencer à t’aimer. Je sèche ton corps, la serviette est trempée, tu déambules dans la cuisine dans ton caleçon troué, je te vois accoudé au comptoir, tes yeux perdus dans l’effervescence de mon aspirine, j’ai mal au crâne, tu me dis de taper pour faire passer, tu parles de mon cul à la troisième personne du singulier, j’appelle un taxi, je reviendrais quand tu auras dé-saoulé. Quatre jours après tu étais froid, mort comme un connard, tout seul, raide et bleu dans l’eau glacée, fier de toi, de nous laisser, prêt à partir en fumée, ta poussière sur la pelouse du Père Lachaise, enculé de suicidé.

Je veux pas que tu partes, tu vois. Alors derrière mes yeux je me planque quelque part. Je n’appelle pas de taxi. Je reste là en transparence, invisible. Et je t’empêche de mourir. Parce que j’ai 4 ans et que je suis Superman. Parce que je le veux. Parce que la réalité est trop triste, impossible. Quand je pense à me foutre en l’air, quand l’appel du vide se fait trop violent, je pense à toi, et j’hésite un moment, te rejoindre ou rester, et si tu n’étais pas là, si tout ca n’existait pas, partir pour rien, me retrouver dans un trou, seule une dernière fois et pour l’éternité, même plus capable de t’inventer ou de te rêver, alors je reste et je repose la boîte verte. C’est peut-être à cause de toi que je suis là. C’est à l’envers non ?

5 responses so far

Bite et bouffe

avr 09 2012

Je me demande à quoi il pense quand il me baise celui là, et cet autre encore, quand il regarde ma chatte dans le blanc de la queue et qu’il s’apprête à me saillir, alors qu’il ne connaît ni mon âge ni mon nom de famille, parfois même pas mon vrai prénom, je me demande à quoi il pense, le latex moulé sur son gland hypertrophié, les doigts couverts de mes odeurs et de mes envies, les genoux tremblants enfoncés dans ce mauvais matelas, à quoi tu penses mon gars, à ta femme, à ta mère, à celle que tu baiseras tout à l’heure, parfois juste un peu à moi. Et qu’est ce qui te pousse, comme moi, à te frotter contre la première qui voudra, seulement l’envie, seulement ta bite téléguidée ou le besoin de sentir que quelqu’un existe, que quelqu’un d’autre respire, le besoin inconscient de se confronter à l’odeur du vivant, tout le monde meurt, tout le monde se laisse crever, baise moi encore, appuie tes mains sur ma bouche et empêche moi de pleurer, fais moi jouir jusqu’à ce que je râle, jusqu’à ce que j’en chiale, laisse moi ton odeur, et le plastique brûlé au fond des mes cuisses béantes, monstres violacés, animaux gargantuesques, mange moi avant que je ne disparaisse. C’est le seul moment où je m’apaise, entre deux respirations trop fortes, entre deux gémissements forcés, entre deux spasmes utérins, j’ai le cerveau qui déconnecte, mode off enclenché,  plus rien ne se passe, plus rien ne pense, silence.

Combien de bites faudra t il que je m’enfile, combien de kilos de pâtes, combien de tartines, combien de litres de cyprine, qu’est ce qui me remplira, qu’est ce qui finira de m’apaiser, qu’est ce qui pansera la plaie, comment on soigne le vide, qu’est ce qui vide la boue, qui changera ma merde en eau, qui fera mon miracle, qui sera mon sauveur, bien sur, ne le cherche pas dehors, tout est à l’intérieur, le déclic, le travail sur soi, la thérapie, la psychanalyse, combien de temps, encore ? Et si dedans tout est rien, si dedans tout est creux, que mes cheveux poussent dans le vide, qu’il n’y a rien pour rattraper cet extérieur, et si dedans la lumière est éteinte, trop de travaux, chantier abandonné, ne passez pas la barrière sans vous équiper, casque et chaussures de sécurité, ca souffle et ca siffle, le bruit du vide. Si je ne suis qu’un mensonge, quelques jolies phrases qu’on apprend par coeur pour mieux plaire, des références tronquées, une ville fantôme, jolis quartiers désertés, si j’ai tout jeté, si je n’ai plus rien à donner, qu’est ce que j’en ferai, de cette grosse carcasse vide, de ces organes morts, de ce coeur qui refoule à l’entrée comme un videur connard, de cet acidité qui me bouffe la gorge sans me laisser respirer, de mon ventre énorme, lui aussi, vide.

Faudrait pas écrire tout ça. Faudrait pas le dire. Il faudrait à peine le penser. Aux copines en avouer la moitié. Ne pas hurler le désespoir et la peur. Ca effraie les gens tu comprends. C’est trop intense. C’est trop personnel. C’est trop spécial. Tu en parleras à ton thérapeute. A ton psy. Ou tu te la fermeras. Au choix. Et si malgré ca, personne ne t’aime, si personne ne cherche à percer, à regarder ce qui se passe derrière, si tu rates pour de bon toute ta vie, il te restera les mots des autres, un peu de musique, toujours la même, répétitive, et ton vide à remplir, ton meilleur compagnon, celui qui te garde en vie, à force de le vomir, à force de l’entretenir, tu trouveras bien quelque chose pour te faire du mal, tu occuperas ta peau, tu te sentiras vibrer, et puis tu attendras, enfin, de crever.

16 responses so far

Alcool

avr 08 2012

Je n’arrive pas à me mettre en colère, alors je tourne sur moi même, je fais les cent pas, je gueule sur l’inutile et je me tais sur l’essentiel, je voudrais vomir, mais tout reste coincé, j’ai de trop gros morceaux à faire passer, je ne digère pas, je voudrais qu’on me frappe au ventre, qu’on m’attende dans une allée sombre et qu’on me claque la tête sur le pavé, je voudrais avoir mal, pour de vrai, qu’on me laisse pour morte, usée, bleue, sanguinolente, je voudrais qu’on m’humilie et qu’on me souille de crachats, je voudrais qu’on écrive sur mon corps à l’encre indélébile ces mots qui ne sortent pas. J’ai besoin de me faire du mal, d’une façon ou d’une autre, en me brûlant la peau ou les ailes, en cherchant le vice dans ce qui aurait pu être joli, en salissant ce que je touche, en m’oubliant parmi ces autres qui s’en foutent. Le plus cruel c’est sans doute d’être assez sobre pour être réaliste, se voir agir sans pouvoir se l’interdire, je préférais l’ivresse, je préférais le bruit, à trop voir le contraste, à trop lire les reliefs, je n’ai que le vertige, la nausée sans le whisky.

Je contemple parfois un verre d’alcool qui traîne, seule chez moi. Je le pose sur la table, et je m’assois en face de lui, je décompose sa formule, regarde le glaçon disparaître. Je ne bois pas. Je ne boirai plus. C’est peut-être pourtant ce qui me manque pour me permettre d’exploser, me détendre assez pour faire céder mes vannes, laisser la boue couler. J’ai voulu rester sobre pour ne plus jamais me perdre, pour verrouiller sous ma peau ces autres qui m’habitent quand l’alcool les libère, pour me protéger des hasards, des rencontres, de la danse et du rire, pour me prouver que je n’avais pas besoin de crier pour être entendue, de forcer ma chance pour être embrassée. Résultats mitigés. Je me suis enfermée au lieu de me protéger, réflexe primal de bête blessée, je ne sais pas boire à moitié, je n’aime dans le vin et les alcools que leurs degrés élevés, je veux mon ventre tendu de bière tiède, les reflux acides au parfum cerise. J’ai arrêté de boire, de fumer, de me droguer. Il ne me reste que la bouffe, je chasse le dragon sur les papiers gras et les desserts sucrés, c’est le high du pauvre, du simple, celui qui empêche simplement de penser, la défonce solitaire et honteuse de la boulimique plutôt que la descente festive normalisée du dimanche soir, restes de tequila et de mdma.

Je voudrais arrêter de vouloir tout contrôler. Je voudrais faire confiance, au conducteur de bus, au métro, à ceux qui me proposent leur amitié, aux gens dans la rue, à ceux qui prétendent m’aimer. Pas la confiance naïve des imbéciles heureux, mais l’aisance confortable de ceux qui se supportent, ceux qui ont trouvé comment s’aimer.

4 responses so far

Ma pote

avr 03 2012

Il voulait pas trop nous laisser rentrer, ce gros con de physio, le mec qui n’a jamais vu la mer mais qui croit tout contrôler, il trouvait qu’on faisait tâche, moi gros cul, pull Celio et baskets trouées, elle complètement torchée prête à péter la gueule de la première poubelle qui l’ouvrirait. Je le voyais marmonner dans son oreillette, deux 38 tonnes en approche, MAYDAY MAYDAY, demandons l’autorisation de nous défouler, mais à 150 balles la coupe dans sa boîte pour adolescents dégénérés, il avait la politesse de nous écouter lui lécher le fion quelques minutes avant d’avoir la grâce de prendre sa décision. Et puis finalement, c’était pas tellement mon air défoncé ou mes fringues qui le faisait chier, c’était l’autre, celle qui se tenait à mon bras, qui avait passé la soirée à lui faire des doigts la dernière fois, qu’il avait du sortir à la force des bras après qu’elle aie décidé de se foutre à poil sur un air d’ocarina. On montre pas sa chatte aux petits jeunes hommes riches et aux ex de la Star Ac’ il paraît, ca fait femme de mauvaise vie, ca passe pas, mais tu peux payer un demi smic pour 2 whisky coca, ca dérange pas. Donc on négocie, on jure et on promet, que cette fois ca va, qu’elle va se tenir, que je suis la sagesse incarnée, qu’on fera rien de mal et qu’on a juste froid, qu’on lui suce la bite dans un coin sombre s’il nous laisse rentrer, et ca lui fait tellement peur qu’il finit par accepter, oubliant même de nous faire cracher au bassinet, preuve qu’on peut tout obtenir, même d’un connard de facho cocaïné.

A l’intérieur ca dégueule de monde, on est déja les plus vieilles, avec nos bac +2 en poche, on se sent la peau qui fripe, la patte d’oie qui plisse, c’est plein de petites putes qui se frottent à des connards aux chemises trop propres repassées par la bonne de Papa, et puis au fond, un cordon pour les gens importants, les chanteurs Endemol qui viennent montrer leur cul pour vendre du 2 titres en supermarché de banlieue triste, un grand décalqué passe son temps à envoyer des glaçons sur une pauvre fille abrutie sur son pouf en velours cramoisi, ca sent la clope et le vomi de gin-martini. On se cale près du bar, stratégiquement entre la piste et un groupe de vieux arabes qui font aussi tâche que nous dans le paysage, présageant qu’une fois mon pull en rayure de cul enlevé, mon décolleté nous offre quelques verres sur la note de nos businessmen du Moyen Orient. Faudrait pas que ca nous coûte tu vois, on est là comme en apnée, on ne danse même pas, on a du mal à se réchauffer du dehors, du Winston qui nous a viré pour une sombre histoire de vomi dans les arbustes de l’entrée, moi je commence à me dire que tout ca va mal finir, qu’à force de se barrer sans payer, d’insulter tous les videurs et de se faire taxi-baskets sur diner offert surprise, on va se faire choper, je me demande quand ca s’arrête, toujours courir vers une autre soirée, vers une bouteille offerte ou vers celui qui a une caisse pour nous ramener. Mais je me laisse avoir comme une enfant, par l’autre, mon amie, ma folle, mon allumée, qui m’entraîne dans des galères au fond du 77 a 4h du mat sans sourciller, qui me répète en pleurant qu’on va mourir si on s’amuse  pas maintenant, toujours sur le fil, quelques médocs coincés dans la poche fermée du sac à main cabossé, ca fond sous la langue et on ne pensera plus  à rien, on s’endort toutes les deux serrées devant la télé, la fenêtre ouverte sur le matin glacé, et demain on aura plus mal, demain tout ira bien, si on est pas crevées. Y’a ma douleur et la sienne qui s’embrassent pour ne plus se quitter, y’a mon mal être et sa folie qui s’emboîtent si bien, on est seules au monde, on a besoin de personne, on nique tout, on est tout.

Moi j’ai l’alcool philosophe au bout d’une certaine dose, je m’écoute penser, je suis trop fière de mes idées, je méprise le monde qui me le rend à moitié, accoudée sur ce bar trop lumineux pour mes yeux fatigués, je la regarde danser, encore, grotesque, emmêlée dans son besoin urgent de serrer n’importe quoi pour se rassurer et sa tentative un peu naze de se faire remarquer par le DJ. C’est pas franchement un canon ma pote, je le sais, j’ai beau avoir 30 kilos de plus, c’est toujours moi qui me fait draguer, mais ce soir j’ai conscience d’être un étron planté sur un gateau d’anniversaire, je me contente d’observer. Elle remue son bassin, elle se déhanche, je crois qu’elle fait un genre de danse du ventre, elle envoie des baisers au mâles qui se moquent, je lui gueule d’arrêter, mais c’est trop tard, elle monte sur une enceinte, ou plutôt elle l’escalade, elle la prend d’assaut, elle se gave, elle gesticule, elle se tord, et elle commence sa routine habituelle de natation synchronisée. Championne du Val de Marne ca ne s’oublie pas, c’est presque sa seule fierté, alors quand la soirée est trop morne, elle retape la choré en entier, petits pas chassés, tourbillons et nez pincé, on peut pas dire que l’apesanteur lui rende vraiment service, mais elle s’en fout, elle lève la cuisse, elle bat du pied, elle traite le barman de communiste d’arbitre de merde, elle s’excite, elle attend sa médaille, elle commence à se déshabiller. J’avais promis qu’elle serait sage, mais moi je peux pas contrôler la grande sportive qui l’habite une fois les 2 meujs passés, alors en prévision de ce qui va venir, je vais chercher nos sacs aux vestiaires, et je m’en grille une avec le videur à l’entrée. J’attends qu’on me la livre, surexcitée et outrée, dégoulinante de sueur et complètement barrée de la réalité, c’est moi la babysitter, c’est sur mon épaule qu’elle chialera dans le Noctilien, après avoir dégueulé sa haine sur deux ados boutonneux qui finissent leur soirée à Châtelet. Pour rien au monde je ne l’aurais changée.

6 responses so far

#jenaipasportéplainte

mar 23 2012

Ca ne commence pas forcément avec une petite musique angoissante et des bruits de pas qui se rapprochent. Ca ne se passe pas seulement dans les couloirs déserts et dans les métros vides, dans les quartiers chauds ou dans les caves putrides. Parfois, il y a des armes, des couteaux, des cutters, des battes, et puis souvent il n’y en  pas, juste une présence, une voix et des poings, une menace, une injonction, une demande.  Il arrive qu’il n’y ai pas de mots échangés. Juste un silence. Juste trop de bruit. Ce n’est pas toujours un inconnu, c’est même souvent un ami, un petit ami, un oncle, un grand-père. Ce ne sont pas seulement  des hommes noirs, bruns ou jaunes, des sociopathes ou des abrutis, ce sont aussi des blancs, des cols blancs, des intelligents, des diplômés.

Il y a le sang et les vagins déchirés, les bleus sur les cuisses, les anus sanguinolents, les cheveux arrachés, les seins griffés. Et puis il y a ceux qui ne laissent aucune trace, même pas de sperme, ceux qui utilisent seulement leurs doigts, ceux qui voulaient juste se faire sucer. Il y a la honte puante de n’avoir rien à montrer, rien à prouver, pas de violence physique assez claire pour mériter un ITT, pas de petites lèvres à recoudre pour s’assurer que sa plainte sera prise au sérieux, qu’on ne se fera pas répondre qu’on l’avait bien cherché, avec cette jupe trop courte et nos yeux trop maquillés. Et pourquoi vous n’avez pas dit non ? Il fallait vous débattre si vous ne vouliez pas. Personne ne m’a dit ca. J’ai fait les questions et les réponses plusieurs fois, toute seule. C’est votre ami après tout. C’est un bon gars. Seulement je n’ai pas pu. J’ai dit non une fois, et puis deux, et puis trois, et puis par rafale, et puis plus du tout. J’ai fait un calcul rapide, continuer à me battre, risquer de le confronter physiquement, ou me laisser faire, penser à autre chose, les cuisses écartées et la tête embrumée, épidurale mentale, je ne sens plus rien, je ne pleure pas, je n’existe pas.  Il a dit merci à la fin. Il m’a raccompagné en voiture. Il a continué à m’appeler. On avait passé un si bon moment. Il fallait remettre ca. Il fallait se revoir. Il fallait me laver cent fois et m’enfermer, il fallait ne plus sortir, craindre la moindre sonnerie, le moindre courrier, il fallait se taire, parce que je ne savais pas quoi dire, parce que je ne savais pas expliquer l’abandon soudain de mes fonctions vitales, ces 10 minutes hors du temps, entre horreur et anesthésie, mon corps immobile secoué par les coups de reins de celui que je pensais désirer.

Je n’ai pas porté plainte parce que c’était de ma faute. J’aurais du le tuer. J’aurais du crier. J’aurais du fuir. J’aurais du me suicider. Je n’ai pas porté plainte parce que c’était mon ami, que nous avions une relation ambiguë, que j’ai longtemps pensé l’avoir provoqué. Je n’ai pas porté plainte parce que je méritais qu’il me punisse, petite allumeuse stupide. Je n’ai pas porté plainte parce que je n’ai pas mis de mots sur cette soirée avant plusieurs années. Je savais que quelque chose de grave était arrivé. Je savais le dégoût de moi. Je n’avais pas compris pourquoi. Je ne me l’autorisais pas. J’ai continué à vivre. Moi la grosse, moi la grande gueule, on ne me viole pas.

28 responses so far

Toulouse

mar 20 2012

Je regarde le visage de cette petite fille blonde aux yeux bleus, blonde et morte, ce visage que j’affiche sans aucune décence sur mon mur Facebook comme des centaines d’autres, et je ne peux pas m’empêcher de penser que je fais quelque chose de mal, quelque chose de vulgaire, en les laissant là, leurs faces dévoilées à tous, sans restriction, sans aucune pudeur. Et pourtant j’ai cliqué sur partager, je n’ai pas hésité, pour me souvenir, pour se souvenir, pour mettre des yeux et des joues sur ma peine, pour choquer peut-être, pour que ceux qui s’attachent à polémiquer sur une nageuse anti-jeux-vidéos ou sur la politique étrangère s’arrêtent une seconde et plongent dans leurs yeux ouverts sur papiers glacés, à présent fermés sous la terre d’un cimetière. Bien sur il y a tous les autres, ceux d’ailleurs et puis ceux d’ici, les enfants qu’on brûle, qu’on bat, qu’on sacrifie, ceux qu’on retrouve découpés, violés, dans des poubelles, oubliés, affamés, ils existent, mon coeur est sans doute trop sec ou tout petit pour les y accueillir tous, je n’ai pas le pouvoir de compassion universelle, je suis plus touchée par ce qui se passe là, presque sous mon nez, dans mon pays, dans ma communauté. Et puis peut-être qu’elle me ressemble un peu, Myriam, avec son petit nez et ses cheveux blonds, peut-être qu’elle me rappelle que mes enfants seront juifs, quelque soit ma passion pour le jambon, mon niveau de pratique ou l’obédience de la moitié de leur identité chromosomique. Au lieu de la donner au monde, martyr figé, j’ai envie de la serrer contre moi, de soulever le drap blanc qui doit la recouvrir et de l’emmener danser encore, de l’entendre rire et de lui promettre que de telles choses ne peuvent pas arriver, que le monde est mauvais mais que les méchants sont bien loins, qu’on se serre les uns les autres pour se protéger comme des pingouins, que c’est bientôt Pessah et qu’il faut profiter des derniers pains au chocolats, que rien n’est grave, jamais. J’ai envie de promettre, mais je mens, comme tous les adultes qui refusent qu’on salisse les oreilles de leurs enfants de l’histoire de Myriam, de Gabriel et d’Aryeh, parce qu’il ne faudrait pas gâcher l’innocence, parce qu’il faudrait continuer à prétendre que tout tourne rond, que rien n’a changé, que les enfants sont intouchables, préservés.

14 responses so far

Résiste, etc.

mar 01 2012

L’odeur de la 8,6° sur ton haleine. De ton blouson en cuir. De ton parfum. Voilà ce dont je me souviens. Et puis ton corps, si maigre, si parfait, les os que je compte un par un sur ton dos, ton bassin qui s’enfonce dans le mou du mien, tes doigts crispés dans mes cheveux mouillés, des petits mots partout, dans le lit et dans la salle de bain, le rock qu’on écoute le matin, Archive quand on ne se dit rien, les silences, les absences, l’envie, encore, tout le temps, le soir, maintenant, l’odeur de l’été à Paris dans ce bout de jardin, ton café, ta cigarette, ton écriture comme des dessins, tes bagues, Modest Mouse, this is a long road for someone with nothing to think about, moi je pense tout le temps à toi et je suis tout pour toi, collés, serrés, inséparables, aliénés l’un à l’autre comme attachés.

Il faudrait écrire maintenant toute la souffrance, les cris et les insultes, les verres brisés, les soirées gâchées, l’attente et l’angoisse, les messages perdus auxquels tu ne répondras jamais, les nuits seules à sangloter, les erreurs et les projets, le corps de autres et la fumée. Je n’ai rien oublié. C’est rangé dans un coin, digéré, prêt à partir avec les encombrants, sur un coin de trottoir, j’ai fini de pleurer, je ne t’en veux même plus, je nous regarde comme des étrangers, comme deux cons qui se sont déchirés, usés, fil par  fil, jusqu’à se casser, jusqu’à se détester. J’ai vieilli, j’ai compris, j’ai réfléchi, c’était il y a des années, tout se voile un peu, les souvenirs sont moins clairs, tout est plus léger, même le goût de ta langue, baisers mentholés, sucrés poivrés. J’ai fait le tri, je ne garde que le meilleur, ce qui fait la vie jolie quand on la regarde dans le rétroviseur, ce qui fait aussi que je crève d’envie de te voir, de savoir, de te serrer, de t’embrasser.

Je me retiens. Je n’appuie pas sur Envoyer. Les mots restent là, noirs sur vert, jamais énoncés. Parce que je nous connais. Parce que tu es trop beau et que je suis trop faible. Parce que je ne voudrais pas remettre le bordel dans mes petites affaires, celle là même que j’ai réussi à trier, parce que je veux nous garder intacts, un peu cornichons, préservés au vinaigre doux plutôt qu’au formol, sans remords, ni regrets.

9 responses so far

Older »

Get Adobe Flash playerPlugin by wpburn.com wordpress themes