Histoire de Rom

Déc 06 2010

Il y a dix ans, j’étais pote avec deux roms. Ils vivaient dans un appartement squatté pas très loin de chez moi. A l’époque, je ne savais pas qu’ils étaient Rom. Ils venaient juste de Roumanie, ils avaient fui la pauvreté comme tous les autres, ils vivotaient en bordure du périphérique, un peu de manche, un peu de ménage chez les bonnes femmes du coin. On se croisait, on papotait, il me filait un coup de main pour bricoler, elle me faisait des coiffures dignes de Miss Romania 1976, on parlait un mélange d’espagnol, de français et d’anglais, il jouait de la guitare, c’était plutôt chouette. Je n’avais pas vraiment compris la détresse, la misère. Ils ne vivaient pas en bande, comme les Roms qu’on croise aujourd’hui, ils étaient venus seuls, ils avaient laissé deux enfants au pays, une histoire d’immigrés classique finalement.

J’ai compris à quel point ils étaient pauvres quand l’hiver est arrivé. Un bon hiver. Avec des températures en dessous de zéro. Du givre à l’intérieur des vitres, même dans mon appartement chauffé. Ils ont fait du feu dans leur squat. La cheminée n’avait pas été ramonée depuis des années. Le feu a pris dans le conduit. Les pompiers, la police, l’incendie. Soudain ils n’avaient plus de toit. Et puis elle était enceinte. De quelques semaines seulement. Elle cherchait à avorter. C’est drôlement compliqué, quand tu n’as ni papiers, ni argent, ni maîtrise de la langue, et que tu as peur des institutions. Peur de te faire dénoncer, embarquer. Elle avait tellement peur qu’elle en devenait transparente, elle passait ses journées à vomir et à errer de services sociaux en soupe populaire. Il devenait plus sombre, presque irascible. Ça sentait le désespoir et le manque, jusque dans leurs valises éventrées, entreposées à la va-vite dans ma cave vide.

On a du aller loin, faire une heure et demie de train, pour trouver un hôpital qui accepte de l’avorter et de la prendre en urgence. On a du encore faire deux heures de transport pour aller chercher le sésame de prise en charge de la sécurité sociale. Je l’ai accompagnée, à chaque rendez-vous, quarante cinq minutes de marche de la gare au CHU, moi ca allait, elle gerbait, en cadence, tout le long de la route, dans les poubelles et dans les buissons. Ça avait un côté tellement hors de la réalité, presque drôle, absurde. A l’hôpital, ils l’ont traité comme une merde. J’étais là. Je traduisais. Pas tout. Je n’ai pas traduit la remarque de l’infirmière, qui disait en substance qu’elle devrait se faire ligaturer les trompes, que son utérus était dangereux pour la France. Je l’ai vu subir une échographie pelvienne, je lui tenais la main. Je sais ce qu’est une échographie pelvienne, j’en ai subi, dans le confortable cabinet de mon gynécologue du 7eme. On ne peut pas dire qu’elle ai eu droit aux mêmes égards. Comme une bête. Sans jamais la regarder. Sans jamais un mot de réconfort. Comme une merde.

On leur a payé une chambre d’hôtel, à côté de l’hôpital. Pour la nuit d’avant et la nuit d’après. On avait pas trop les moyens, avec les potes, et puis c’était mieux que le 115. Ils étaient toujours séparés, dans les foyers du Samu Social. Jamais de place pour les couples. On les a accompagné, le même train de banlieue pourri, la même marche grotesque vers le CHU, je l’ai embrassée, je l’ai mise au lit, et je suis partie. Et je n’ai jamais plus eu de nouvelles. Elle est allée se faire avorter, le lendemain matin, j’ai reçu les papiers de l’hopital quelques semaines plus tard, j’avais laissé mon adresse pour “besoins administratifs”. Mais je ne connais pas la suite de leur histoire, de leur errance. D’abord j’étais en colère. Je leur en ai voulu. J’avais donné de moi, de mon temps, de mon argent. Je voulais savoir. Je voulais les revoir. Et puis finalement, j’ai compris, un peu. Qu’est ce qu’on se serait dit ? Qu’est ce que j’aurai pu faire ? Il y a la honte, la misère, la culpabilité, l’avortement, le déracinement, toutes ces choses tellement difficiles, tellement dures, au cœur de notre amitié.

Je ne sais pas pourquoi je raconte ça. Ca n’a rien de très intéressant, de particulièrement politique, de déterminant pour le débat. Je voulais juste laisser un trace des Roms que j’ai connu. Pour les détacher un peu du reste, pour leur redonner un caractère vivant. Une condition humaine.

2 responses so far

  1. Ce poste est vieux. Mais il m’a pas mal touchée. Je suis contente que tu racontes ce pan de vie de ce couple, en particuliers ce que cette femme a enduré. Et ouais. Les Roms sont des humains. Sans blague.

  2. Je n’avais pas vu ce post, il vient d’être signalé sur Twitter. Je m’intéresse aux Rroms, mais de manière très théorique, je n’en connais pas. Par contre l’épilogue m’a frappé parce qu’il m’a rappelé une histoire qui n’a pourtant rien à voir : ma fille était la grande amie d’une petite pakistanaise, en maternelle, elle s’appelait Jagbir. Ses parents n’étaient pas en France depuis longtemps mais elle s’est bien sûr très vite adaptée, vu son âge. Et puis un été, la jeune fille a disparu. À la rentrée, on a cherché à avoir de ses nouvelles, mais l’école ne savait rien, on nous a dit d’un air indolent : « elle a dû rentrer dans son pays », comme si elle était là en vacances, que les vacances étaient terminées et que tout le monde l’avait déjà oubliée.

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