La première gorgée de bière

Déc 22 2010

Ouvrir la porte, le corps encore rempli de la chaleur d’une douche trop chaude, thermos de chair sous le manteau fermé, bonnet kaki, lacets noués, dehors il pleut, mais ce n’est pas grave, ce n’est pas une raison pour rester enfermée, aujourd’hui je sors, un pas devant l’autre, le même chemin qu’avant, celui que j’avais oublié. Il y a beaucoup de monde partout, les fêtes sans doute, les vacances aussi, des adolescents traînent leur nonchalance devant les vitrines des chaussures en plastique importé, le casque énorme leur mange les oreille et dévore leur front, dans les miennes la voix habituelle de mon animateur de radio préféré, le ronronnement des mots que je n’écoute plus vraiment, le rythme de la musique que je n’entends plus du tout, je n’ai pas froid, les flaques et les feuilles, les pieds des autres, les lumières et le goût de l’air, je suis presque arrivée, la destination n’est pas importante, elle est même tout à fait commune, banale et pénible, mais j’arrive, j’y arrive.

Salle d’attente d’une administration, un ticket dans la main, un seul guichet allumé, cinq contribuables devant moi qui s’ennuient, les mêmes réflexes pour tous, trier encore une fois nos papiers, relire, compléter, signer, attendre, se saisir de son téléphone, se distraire, soupirer. Je suis assise, et je suis comme eux. Pas de boule de ciment au ventre qui me somme de m’en aller, pas de tremblements incontrôlables qui me poussent à m’enfuir, juste l’ennui quotidien d’une pièce laide et grise, les photocopies floues des avis se détachent peu à peu du tableau d’osier, la table basse et ses brochures que personne ne lira, une plante finit de crever, mais pas moi. J’attends, les numéros défilent rouges sur le pavé numérique de l’entrée, j’ai le temps de comprendre que quelque chose à changé, d’attendre que la peur vienne, de m’ausculter et de me diagnostiquer. Elle ne viendra pas. Je suis là. Tout va bien.

Ce n’est rien, je le sais. Vous le faites tous. Vous patientez dans les queues, vous prenez le métro, vous voyagez en avion, vous ne connaissez pas ma peur. Vous ne savez pas. Et je suis consciente du ridicule de mes victoires aux yeux des autres. J’étais une autre, avant. J’étais libre avant d’être enfermée, avant de m’enfermer. Il ne s’agit pas d’avoir découvert un vaccin contre le cancer, ou d’avoir guéri d’une maladie terrible. Mais aujourd’hui, je suis valide, même avec mes béquilles. J’ai retrouvé le goût des autres, le mien aussi. Mes vieux réflexes me rendent prudente, je m’observe peut-être bien plus qu’il ne le faudrait, je scrute, j’observe, je guette les changements, je les consigne dans un coin de ma tête pour les recouper, les analyser, les classer. Mais je ne suis plus handicapée du dehors. Je ne suis plus emmurée.

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