Miroir

Des heures à s’engueuler, à se foutre sur la gueule, les arguments censés d’abord, les stupides ensuite, quand t’as plus rien à dire et que tu t’attaches aux détails, du fond ou de la forme, après tout quel intérêt, l’important c’est de s’imposer, joute  verbale, masturbation de ta langue passant sur tes lèvres entre deux salves, je te regarde parler, ca m’amuse plutôt, t’es comme un animal enfermé dans une cage transparente, t’es tout énervé, tu tournes en rond, je me tais, je te laisse parler, c’est ma technique de base pour parer aux agités. Tu te mords la queue, tu finis par monter le ton, juste assez pour que je finisse de te juger, t’as  beau faire de jolies phrases, mettre le ton, tu me feras pas bouger, j’ai le cul assez lourd pour que tu ne me fasses pas glisser,mais j’ai la tête assez dure pour m’empêcher de mollir, pour me convaincre faut mettre le paquet, je sais qui je suis, je supporte mon reflet.

Je pense souvent qu’on réglerait bien des soucis d’egos en appliquant une recette simple : enfermer une journée entière dans une cellule aux murs couverts de miroirs. A poil, sans rien d’autre que sa peau sur son os, une lumière unique qui se dandine au plafonnier, 24 heures à se regarder dans les yeux, dans les plis et dans les pores, une journée sans rien d’autre son propre corps à observer, sans autre échelle de valeur que la notre, sans comparaison possible, sans regard de l’autre. On construit sa personnalité dans l’opposition aux autres, on se révèle comme un négatif dans un bain chimique, mais pour un jour entier, consacrer ses yeux et son cerveau aux détails de nos corps, aux cicatrices et aux ongles, se souvenir de notre corps d’enfant, prendre le temps d’apprécier les choses qu’on pense faciles, ta poitrine qui se soulève, ton genou qui se plie, habiter son corps articulé, retrouver un sens de l’humilité devant la machine, un sens de la réalité dans son reflet.

Dans le miroir, mes pieds calleux, trop secs, assez larges pour me porter, jamais blessés, jamais fatigués, mes chevilles, fragiles, os saillant, un des seuls peut-être de mon corps entier, mes mollets trop musclés. Mes genoux, un peu en dedans, canard  inverti, plus haut, la peau trop blanche, la peau d’orange, mes cuisses, larges et massives, mon ventre, mou, changeant, contrarié, cicatrice de brulure à gauche du nombril, comme un rond de cendre qui refuse de s’effacer, premier bourrelet, celui que j’aime le moins, celui qui prend la température de mon humeur, de mes compulsions, second bourrelet, plus discret, pointu sur le devant, comme si il voulait s’échapper, ma poitrine, trop fière, trop ronde, avant-bras dodus, chair collée à mes côtés, épaules, cou, visage, rien à signaler. Derrière, mon dos qui se plie en creux et en déliés, la chair qui déborde, rien de saillant, colonne vértebrale détectable au toucher seulement, fesses anonymes, j’ai du mal à les apprivoiser, difficile de me contorsionner pour les voir en entier. Dans le miroir, rien qui ne me fasse gerber. Rien qui ne me donne envie d’applaudir. Juste moi. Et ca me va.

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