Viens je t’emmène

Fév 08 2011

On plaque tout, on s’en fout, on a quinze ans, on se barre de là, on prend pas nos papiers, on laisse tout derrière nous, les impôts et les mômes, le loyer et la caisse du chat, on prend juste du cash, comme les mecs en cavale, personne ne nous cherchera, c’est pas grave, on s’inventera des poursuites et des caches secrètes, on chaussera nos lunettes noires, on donnera de fausses identités débiles à l’hôtel, on a même pas besoin d’aller loin, juste quelques degrés de plus, quelques minutes de soleil en bonus, on peut renaître à quelques kilomètres, je sais pas combien de temps ca va durer, juste le besoin pressant de me retrouver juste avec toi, juste contre toi, sans réveils et sans courses à faire. Tu conduis, je pose ma tête sur ton épaule, je ferme les yeux, je me réveille pour le péage, je suis bien, je ne sais pas si tu me guides ou si je te force à partir, mais il est trop tard pour penser à tout ca, trop tard pour se dire que ce qu’on laisse derrière nous s’accroche à la caisse, malgré nous, malgré les panneaux qui défilent et l’odeur de la mer. Il est tard quand on s’arrête enfin de rouler, tu es fatigué, tu as peut-être déjà compris que ce voyage ne changerait rien, moi j’ai encore envie, envie de toi, envie de me taire aussi, fais semblant un instant s’il te plaît, juste quelques heures, rentre dans mon monde, soyons débonnaires, ne pensons plus à rien.

Tu t’endors tout de suite, la fenêtre est ouverte, je fume sur le balcon, devant moi une ville que je connais pas, des lumières et des ombres, la fumée semble plus lourde ici, elle stagne autour de moi, volutes mastodontes, l’appel du vide quand je me penche, rambarde branlante, béton abimé, le bruit de ta respiration comme fil tendu attaché à mes pieds. Si je saute, je t’emporte avec moi, je le sais. Je quitte le balcon, respectons les distances de sécurité, attachez votre ceinture en cas de dépressurisation de la cabine, tu dors toujours, impassible, tu ne sais pas, les envies folles qui me prennent au ventre, l’appel du rien, la sensation de l’air sur mes joues, je joue avec l’idée d’en finir depuis si longtemps, c’est comme un scenario qu’on ne finit jamais. Accrochée aux piliers du pont, je refuse de sauter, je veux juste voir ce que ca fait, ce moment entre le départ et la raison, entre le pas qu’on fait en trop et celui qui ramène vers la vie, quinze centimètres de différence, toute une vie. Le bruit des fils de l’élastique qui craquent un à un, des allumettes qu’on brule juste pour leur odeur, la dernière gorgée d’une bouteille d’eau quand il fait trop chaud, ce sont les petites choses qui m’empêchent de me lancer, c’est égoïste, je sais.

Un drap seulement suffit, il fait doux, je ne dors pas. Je te regarde, je t’apprends, chaque centimètre de peau, chaque poil, chaque pli, chaque grain de ta peau, j’enregistre, je note. Tu m’appartiens vraiment quand tu dors, rien ne m’échappe, tu ne peux rien me cacher, rien déguiser, le sommeil rend vulnérable, le tien est lourd, profond, une main crispée sur le drap, l’autre posée sur ta cuisse repliée. Je voudrais te raconter ce qu’il se passe, ces nuits où je ne dors pas. Je voudrais tout te dire. Je voudrais être vulnérable, moi aussi. Je voudrais dormir. Je ne m’y autorise pas. On m’en empêche plutôt. Ces boues à l’intérieur de moi. Je ferme les yeux dès que tu commences à reprendre conscience, je me sens protégée, tu n’es plus loin, tu es juste là, ton esprit est revenu, je peux m’assoupir, je prends ta main. Tout à l’heure, au bord de l’eau, tu me diras que j’ai l’air fatiguée, qu’il faut s’occuper de moi, qu’on va tout changer. Je n’y croirai pas. Toi non plus. Ce n’est pas grave, je ne veux pas en parler. Je suis venue ici pour oublier.

5 responses so far

  1. Tout cela est tellement tentant… Toutes ces tentations avec lesquelles il faut apprendre à vivre…. Celle de la fuite, celle du vide et de la chute, celle de l’oubli. Et celle de ne surtout rien changer, forcément.

  2. Magnifique …

  3. ça résonne en moi, ça fait du bien.

  4. Partir, fuir, ne plus revenir…
    Mais est-ce possible…

  5. Oh oui, partir, s’en aller, sans se retourner.
    Merci, je pense aux 2be3. Vous avez un pouvoir magique.

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