La Miss du RER

Mar 13 2011

Elle cherche quelque chose tout au fond de son sac, peut-être son gloss ou ses écouteurs, elle ne trouve pas, ca l’énerve, soudain ses mains jaillissent, faux ongles strassés, bouts carrés, faux et clinquants, alors je m’amuse à relever la tête, doudoune qui brille façon papier glacé, col en fausse fourrure blanche immaculée, cheveux longs décolorés, effilés, piercing Marylin, lèvres ourlées au crayon foncé. Elle a les yeux bleus, si bleus qu’on devine qu’ils ne le sont pas vraiment, qu’il y a derrière l’opercule de plastique une prunelle noisette ou grise, ses paupières scintillent, la vitre du train reflète le soleil sur sa peau irisée, elle est comme posée là, toute sortie d’un clip ou d’une série, starlette sur son strapontin, elle regarde les gens la regarder. Autour de son cou, un collier doré, son prénom en arabe que je ne peux pas déchiffrer, quand on l’observe, on se dit qu’elle voudrait s’appeller Ashley, Cindy ou Emily, j’aimerai lui demander son prénom, bien sur je ne le fais pas. Y’a la couleur de sa peau cachée derrière la poudre, et les traces de henné qui viennent colorer l’intérieur de ses mains, le soin qu’elle apporte à son maquillage et l’ourlet défait de son jean qui traîne sur ses bottes en plastique, la copie cheap de son sac à main, mais surtout son air fier, l’air de la fille qui peut tout faire, l’air renfrogné mais décidé de la nana qu’il faut pas emmerder.

Elle me plaît cette fille, je ne sais pas dire pourquoi, malgré sa blondeur forcée et ses ongles clichés, elle a ce truc dans le regard, ce sentiment que tout lui appartient, que rien ne peut l’arrêter, elle est forte, ca se sent, une racaille à l’envers, de ceux qui gueulent beaucoup pour bien faire, le genre de nana qu’on te vend comme image de l’immigration réussie, parce qu’elle se sort les doigts pour dix, parce qu’on est des blaireaux puants la merde à côté, les belles histoires de l’Oncle Pernaut au JT, j’vois déja sa mère bouboule voilée et son père ancien ouvrier, je délire, je me fais des films, ca part vite quand tu t’ennuies en train et que t’as rien à branler. Je l’imagine arpentant la cité à la recherche de ses petits frères, les sauvant d’une faillite sociale annoncée, je la vois maternelle avec ses amies perdues, avec ses cousins fraîchement débarqués, j’ai toutes la collection Panini d’Epinal des bons reubeus francaoui qui me défile dans la tête, parce qu’évidemment le monde sépare les ethnies dans mon quartier entre trois classes bien distinctes : les reubeus, les français et les autres, j’ai envie de l’embrasser, de lui mouler les seins dans le plâtre pour en faire la marianne des quartiers, je crois qu’elle a repéré que je l’observais, elle soutient mon regard, je baisse les yeux, pas envie de m’embrouiller avec le modèle de la jeunesse de demain, j’ai trop de respect. Je me contente d’imaginer ses parents débarquant à Marseille, sa mère accouchant sur le quai, anachronisme total, colonialisme complet.

Y’a rien de plus con que de vouloir juger les gens, même quand tu t’emmerdes dans le RER, surtout quand ta Myriem se lève et lâche un gros glavio juste à tes pieds. Elle pourrait s’appeller Jeannine, Dounia ou Djeneba, ca serait pareil. La conne, c’est moi. C’est là où tu te rends compte qu’à force de te crier anti-raciste, tu tombes dans un truc encore plus vicieux, un genre  de mirage, où tout se confond, les gens, les origines, les religions, tu veux plus rien voir, tout le monde est pareil, tout le monde doit faire pareil, on taille là où ca déborde, y’a les gentils et les méchants partout, mais surtout il faut les identifier, les bons arabes et les mauvais, les juifs avides et les juifs intellectuels, les noirs paresseux et les noirs génies poètes, le chinois vil et le chinois travailleur acharné, bref, on recrée des sous catégories pour justifier un système de pensée qui continue à se baser sur des réflèxes de petits colonialistes  et de bons pères blancs, c’est pas pire qu’avant, mais c’est certainement pas la panacée, faut ranger les gens dans leurs petites cases confortables, pour ne pas qu’ils viennent nous heurter. Moi j’avais rangé ma miss dans le clan des petites reubeus sages et courageuses, comme ca, parce que j’avais envie, parce que ca me rassurait peut-être, j’avais pas prévu qu’elle cracherait, finalement, elle a bien fait.

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