Aïe

Mar 14 2011

Il dit qu’il faut apprendre à avoir mal. Qu’il me faut apprendre à avoir mal de manière naturelle. Sans étouffer et sans exploser. Comme les gens qui se mordent la lèvre mais qui continuent leur journée, comme ces millions d’autres qui savent gérer leur douleur indépendamment du reste de leur vie, la ranger dans une case, lui permettre de sortir une fois les autres tâches programmées effectuées. Apprendre à ne pas s’écrouler, mais aussi à ne pas se taire, à ne pas s’enfermer. Je suis incapable d’avoir un peu mal. J’ai très mal, ou pas du tout. Il ne s’agit pas d’un mal-être existentiel, ou d’un mal-au-corps, il ne s’agit pas non plus d’une douleur lancinante et omniprésente. J’ai mal par grandes poussées, comme pour la fièvre, je ne sais pas faire les choses à moitié. J’ai mal à  m’en arracher les dents, à m’en retourner les ongles. Et depuis quelques jours, le petit tas de petites merdes commence à déborder en zone dangereuse, j’ai mal, alors j’aboie, je grogne, je mords, comme un vieux rat à trois pattes, je m’enroule dans ma couette et j’attends que ca passe. J’ai mal pour les autres, pour ceux que j’aime, de près ou de loin, j’ai mal pour mon mec qui en chie comme jamais, j’ai mal pour ma gueule, j’ai mal pour ma mère, j’ai mal pour ma grand-mère, j’ai mal bordel, je sais pas comment le dire autrement, et je ne sais pas comment ca s’arrête.

Avant, quand j’avais mal, je prenais des cachetons. Un peu, beaucoup, passionnément. Une connerie au travail, un demi cachet, une peine de coeur, 3 et demis, un burn out complet une moitié de plaquette. C’était mon thermomètre personnel à emmerde, j’adaptais la posologie à la peine ressentie, ca fonctionnait le temps d’une nuit, le temps d’arrêter la machine à penser, au réveil, je réévaluais la situation, et j’enchaînais sur d’autres bonheurs légaux sous prescription. Ce que les mauvais médecins oublient souvent de dire, c’est que l’atterrissage sous anxiolytique et dérivé morphinique est violent, trop violent, mauvaise descente, lendemain de fête sans musique et sans potes, déprime compléte. Je n’ai jamais vraiment eu la défonce festive, j’ai toujours détourné les produits pour arrêter de faire suinter ma plaie, pour gaver le monstre qui habite à l’intérieur de mes terminaisons nerveuses et qui me gueule dessus quand il n’a pas sa dose de paix. Et quand je regarde ce que sont devenus mes amis partageurs de toxines, je pense qu’on est tous pareils, qu’on se ment du mieux qu’on peut, qu’on se déguise et qu’on se cache, mais qu’en descente on est tous abrutis par quelques chose de plus fort que l’alcool, les médocs ou les produits, on s’abrutit du vide.

Je n’abuse plus de rien, je suis abstinente, pas besoin de 12 marches d’un programme pour m’en rendre compte, je me méfie même maintenant des médecins si prompts à te déclarer insomniaque ou angoissé, ceux qui te mettent le pied à l’étrier, avec ton ordonnance toute fraîche et ta petite boîte verte, ils te promettent que tout va bien se passer. Tout ne se passe jamais vraiment comme tu voudrais, t’as beau faire ce qu’il faut, t’as beau « tout donner, pas le moment d’abandonner », tu prends la vie avec une dose de Lexomil ou avec une dose de philosophie, décider que tu ne maîtrises pas toutes les données, s’abandonner, chez moi c’est la foi qui fait cet effet là, croire que quelqu’un veille et protège, quelque soit l’amplitude du désastre, quelque soit les dommages, tu fais de ton mieux, à la fin, c’est Lui qui voit, ca paraît absurde pour certains, pour moi c’est essentiel à ma survie. Au lieu de gober des merdes, je fais des graphiques et des lignes, des courbes et des camemberts, je rationalise et j’explique, j’échelonne l’événement et sa répercussion de 1 à 10 avec une analyse complètement subjective, je n’écrirai jamais de manuels de Self Help, pas de recette magique, pas de cours magistral sur l’hyper sensibilité et sa gestion au quotidien chez les bipèdes, je fais juste ce que je peux pour que ca s’arrête.

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