La répétition du GROS.

Mar 31 2011

Il ne voulait pas être gros. Non, non, non. Il avait été gros, ça oui, quand il était petit, quand il était adolescent, mais maintenant c’était fini. Il n’était plus gros. Il avait maigri. Et pourtant, il se sentait encore enflé, bouffi, gras et difforme. Il avait gardé tout ses vieux vêtements, au fond de l’armoire, le pantalon d’avant, la chemise qui le serrait, mêmes ses chaussettes étaient moins serrées, son lit ne craquait plus, la chaise devant son bureau lui semblait un peu plus droite, il n’était plus gros, mais il passait son temps à se regarder dans chaque miroir, à scruter son reflet dans chaque photo, à se filmer avec la petite camera vidéo de son ordinateur, il voulait s’assurer de ne pas rêver, il voulait se contempler, s’identifier, se regarder, comprendre ce qui avait changé, quel pli avait bougé, quel pore de sa peau avait migré, il n’était plus gros, mais il était resté complexé, paranoïaque, attentif à la moindre remarque, au moindre regard, à la moindre boutade. Il n’était plus gros, mais il n’étais pas plus heureux, et il ne comprenait pas, alors il criait, très fort, à qui voulait bien l’entendre, qu’il n’était plus gros, lui, qu’il avait réussi, qu’il était fort, qu’il avait de la volonté, il cherchait la compagnie de ceux qui ne l’avaient pas suivi, ceux qui étaient restés gros, comme pour se rassurer, se comparer, se mesurer. Tu te souviens, avant, on échangeait nos vêtement, maintenant on pourrait plus, et puis si je t’appelle Gros, maintenant, c’est marrant, c’est pas comme avant. D’ailleurs il appelle beaucoup les gens « GROS », pourtant il n’est pas rappeur, il n’en revendique pas la culture, mais ca le fait marrer, il se sent légitime maintenant, il peut dire « GROS » pour interpeller ses potes sans que cela se retourne contre lui, il n’a plus rien à craindre, il n’est plus gros, lui.

Quand il était gros, il était différent. C’était le gros de la bande. Tout le monde le sait, il y a toujours un gros ou une grosse dans une classe, dans une soirée, dans une entreprise. Il sortait du lot, sans rien faire finalement. Il était juste gros, ca suffisait. Mais il ne voulait pas être gros, parce que c’était trop dur d’être différent, il voulait être comme tout le monde, alors il a maigri. Maintenant il n’est plus gros. Maintenant il est comme tout le monde. Alors il s’invente une personnalité, il pierce des trous dans sa peau et il se met à rêver, des petites choses qu’il se refusait quand il était gros, mettre une chemise cintrée, aborder une fille autrement qu’en étant bourré, se taper des nanas comme ca, sans réfléchir, juste pour baiser, sans avoir à les séduire ou à les charmer, juste parce qu’il se croit presque beau, maintenant qu’il n’est plus gros. Presque beau, pas vraiment au fond, comme avant, finalement, juste plus léger. Il en fait trop, maintenant qu’il n’est plus gros, il joue la provocation, il insulte, il cherche et il se perd, il a toujours son lui de gros à l’intérieur, tu sais, ce toi de gros, qui te pousse à en faire trop, tout le temps, pour te faire pardonner de prendre trop de place, à faire le con pour tes potes, dans l’espoir d’exister, de peur qu’on te laisse de côté, parce que t’es gros, parce que tu sers à rien, parce que t’es moche, parce que t’arrive à rien. C’est tout ça qui tourne dans sa tête, pareil qu’avant, pareil qu’en étant gros, il ne comprend pas, il pensait que tout irait bien, que le plus dur était fait, le régime sur un an, les trente kilos envolés, la fierté de ses parents, d’avoir enfin un fils normal, pas une boule de gras qu’on planque à l’arrière sur les photos l’été, sa mère lui dit qu’il devrait même reprendre un peu de poids, tu vois pas. Seulement ca marche pas, il a beau se déguiser, se couper les cheveux, mettre un bonnet, être à  la mode, faire des courses, s’inscrire sur les bons sites, dire les bons mots au bon moment, essayer d’être drôle, essayer d’être cool, comme ils font les gens qui ont du succés, ca marche pas pour lui, on dirait qu’être gros lui colle à la peau.

Ca colle aux fesses, 25 ans de gras, ca s’envole pas comme ca. On se construit contre les autres, contre les regards, contre les remarques, on ouvre sa gueule pour hurler ou pour bouffer, t’as beau crier que t’es plus gros, qu’on t’y reprendra pas, t’as pas changé tu sais. T’es toujours gros, t’es toujours toi. T’as beau fuir tout ce qui se rapproche de près ou de loin au problème, tu veux plus en parler, tu fais l’impasse sur ton régime, tu veux pas raconter, tu veux te la jouer génération spontanée, tu trompes personne, surtout pas moi. T’es Cartmann dans South Park, le petit gros avec la morve au nez qui crève d’envie d’exister, qui n’a pas se sortir les doigts de ses bourrelets, et qui mise tout sur son nouveau look pour sa nouvelle vie, comme si tu pouvais tout effacer. Ma grand-mère a arrêté de fumer y’a cinquante ans maintenant, pourtant elle est capable de détecter qu’on allume une blonde à 100 mètres d’elle. Moi c’est pareil. Je détecte les anciens gros au kilomètre. Je les admire souvent, je les plains parfois, je me moque aussi.

2 responses so far

  1. Bonjour Daria, je suis nouvelle venue chez toi. J’ai lu tes archives, ce que tu écris me parle beaucoup. C’est dur pour certains d’admettre que finalement, quoi qu’on fasse, on ne change pas. On reste toujours cette personne qu’on a passé tant d’années à vouloir fuir.

  2. J’aime toujours autant ta plume acerbe !
    Et même en haïssant ce putain de tas de gras, j’y tiens plus que tout. C’que j’aurais été conne sans lui. A l’échelle de nos vies d’asticots, c’est déjà un beau défi de pouvoir balancer, la tête haute, un regard chargé de ton plus profond mépris à ces gonzesses/mecs qui te toisent du haut de leur perfection…

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