Clic Clic Boum

Juin 20 2011

C’était pas facile ces derniers temps. Depuis quelques années. Ça n’avait jamais été simple, en fait. Je n’ai jamais été à la hauteur de rien. J’ai raté mon mariage comme j’ai raté ma vie professionnelle. J’ai menti à ma mère, j’ai volé, j’ai trompé, mais j’ai toujours cru que je le faisais pour m’en sortir. Je pensais que j’allais y arriver. Que la porte de sortie n’était jamais loin. Qu’il suffisait qu’on me laisse ma chance, qu’on me laisse le temps. Je regarde mes enfants grandir avec la certitude d’être un père fantôme, une ombre chinoise derrière un drap tendu, juste une forme qu’on agite quand on en a besoin. Je vais le dire à ton père. Attend que ton père rentre. Tu vas voir ce que ton père va dire. Ton père n’a rien à dire. Ton père se débat. Ton père choisit un métier qui l’éloigne cinq jour par semaine de la maison pour ne pas craquer. Ton père n’a pas pu régler la totalité de la facture de l’école pour ce trimestre. Ton père a du aller négocier avec l’économe du lycée pour que tu puisses continuer à manger à la cantine cette année. Ton père du dimanche, celui qui te réveille pour aller à la messe en famille, pour serrer la main du prêtre à la sorte de l’office, celui là même qui dort avec une autre femme pendant la semaine et qui erre d’hôtels en hôtels sur des départementales désertes.La voiture arrêtée, moteur froid, sur un parking, le cerveau qui tourne à vide. L’image de la réussite.  Ton père en chemise et en pantalon de toile, ta mère en bermuda et en chaussures de bateau, cliché parfait du couple nantais, catholique et fier de l’être, BCBG désargentés, pulls en cachemire troués. Pas d’argent. Plus d’argent. J’en invente, j’en promet, j’en fais trop, je supplie et j’en refuse de l’autre côté. Et Agnès. Perdue, retrouvée. Et perdue, encore, éloignée, froide, déçue, frigide, amoureuse de son dieu, qui me la prend, qui me l’arrache.

Dieu partout. Omniprésent. Chez les autres. A l’intérieur de moi. La peur de ne plus y croire. Tout ça c’était pour rien. Tout ça n’existe pas. Les groupes de prières, les scouts, les messes, les pèlerinages, les rassemblements, une vie passée, organisée socialement autour d’une seule hypothèse. Ma mère, qui ne me parle pas, mais qui lui parle, à lui. Ces discussions interminables dans la cuisine, le café coagulé au fond de la tasse en grès, les versets et les catéchismes, les rencontres en secret avec le père spirituel, le confesseur, l’abbé, messagers aux visages couperosés de celui qui refuse de se montrer. Tout s’expose, tout explose. Quelque chose ne fonctionne pas. Quelque chose est cassé, je ne me répare pas. Mon salut, l’ultime porte de sortie, la promesse faite au peuple obéissant, je ne le vois plus. La fenêtre se ferme. Il n’y a plus rien d’autre que le monde du maintenant, le monde du présent. Tout se referme. Panier de crabes. Ils cherchent tous à me faire tomber. Ils savent. L’agent et puis l’autre femme. Les dettes, les rumeurs, mes absences, ma société. Je suis à poil. Plus rien à cacher. Les apparences seulement, pour les voisins, les copains, garder la tête haute, s’engueuler en silence, en regards. Ne rien dire aux enfants, ne rien laisser filtrer. Laisser penser à l’autre qu’on rentre en contrition. Qu’on cherche des solutions. Qu’on prie avec lui. Savoir au fond de soi qu’on va partir. D’une manière ou d’une autre. Imaginer son corps froid sur le carrelage de la salle de bain. Penser aux dettes qu’on laisse, à la honte pour sa famille, à l’enterrement grotesque pour le mari suicidé qu’on déteste. Oublier l’idée. Ils ne supporteront pas cette vie. Ils ne pourront pas vivre sans. Sans moi. Sans les choses. Sans l’idée qu’ils ont d’eux. Sans l’idée qu’ils se font de la vie. Ils n’ont pas eu de révélation. Ils n’ont pas compris. Organiser leur départ comme on peint la Cène. Un dernier repas. Ni Judas, ni Jésus, juste leur laisser croire encore quelques minutes que tout ira bien. Que tout est normal. Que rien ne va changer. Pour l’éternité.

Les parkings à perte de vue. Zone industrielle, zone artisanale, hypermarché, les mêmes néons la  nuit sur le capot fatigué de ma voiture-maison. Mon nom en gras aux devantures des maisons de presse, aux informations. Je comptais me raser la tête, mais c’est inutile. J’ai gardé mes cheveux, mais j’ai brûlé  mes papiers, après une nuit d’hôtel mouvementée. J’ai passé la nuit barricadé dans ma chambre, à guetter le moindre bruit, la moindre lumière. J’étais sur que la réceptionniste m’avait reconnu. Elle avait souri, juste quelques secondes de trop. La bouche un peu trop grande, les lèvres un peu figées. J’attendais les forces de l’ordre. J’étais résigné. Au matin, personne. J’ai pris une douche, je suis descendu petit-déjeuner. Comme pour me prouver que j’étais invincible. Le personnel a été charmant. Je suis reparti à 10h, avec l’envie de voir la mer, de me baigner. Je ne pense plus à rien maintenant. Je ne sais pas où je vais. Scotché sous le siège passager, le pistolet et le silencieux. Chargé. J’attends d’avoir le courage. J’attends de ne plus avoir envie de rien. Les jours sont de plus en plus longs. J’ai vu la mer. J’ai dormi à la belle étoile. J’ai pensé à fuir en Italie. J’ai visité. J’ai écouté les gens parler. Ma carte routière se brise aux plis. Je n’ai pas de regrets. Je n’ai plus rien. Un trou noir avant. Rien devant.

5 responses so far

  1. Waouh. Je suis scotchée . Quelle puissance dans ton texte! Waouh.

  2. « … j’ai remercié en pensées DSK d’avoir soudain occupé tout l’espace médiatique, me permettant de m’évaporer discrètement tant que les yeux du monde s’étaient détournés du parking d’un hôtel varois pour se poser sur les couloirs d’un hôtel new-yorkais ».

    (J’aime beaucoup ton texte)

  3. Superbe. « Puissant », c’est le mot.

  4. Ouais… chouette.
    Vraiment.

  5. Je n’avais pas vu le meurtre de sa famille sous cet angle ; ça prend tout son sens. Compte-t-il alors disparaître au sens propre pour qu’il n’y ait jamais cet « enterrement grotesque pour le mari suicidé qu’on déteste » ?
    En tout cas le texte est fort. C’est un régal de vous lire, quel que soit le sujet !

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