Ca m’échappe

Juil 12 2011

Tu fais ta vie, tu te lèves, tu te laves les mains, tu bosses et tu chies. Et à côté de toi, des millions d’autres qui font la même chose, dans des variations minuscules ou extrêmes. Des millions de milliers de gens qui reproduisent les millions de milliers de gestes d’un même quotidien, mais jamais dans la même couleur ou dans le même rythme de pas. Alors tu fais ta fourmi libre, tu décides de te brosser les dents de la main gauche, juste pour voir, juste pour contrarier ton instinct de droitier. Ou alors tu te teins les cheveux et tu deviens punk à chien. Mais finalement, sur le papier et dans les cases, les mêmes putain de réflèxes, les mêmes vies, mais pas pareil. Evidemment ce n’est pas révolutionnaire. C’est même redondant à s’en mordre la queue et à s’étouffer dans son vomi en gag-mode. Mais c’est exactement le genre de trucs qui me fait tourner le cerveau à vide. L’impression d’être en haut d’un building, ou dans un jeu de construction, SIMS la rage de vivre, et de regarder des millions de petits points noirs s’exciter et se rassembler, se dissoudre et puis se taire. La même chose, finalement, à quelques grammes de poussière près. Sauf que c’est ce poids de reste supplémentaire ou inférieur à la moyenne, ces détails, ces croisements, ces riens, qui font que les points s’écartent et grossissent pour devenir humains. Qu’est ce qu’on aurait pu être, qu’est ce qu’on aurait pu vivre, ce qu’on met de côté, les choix inconscients et ceux qu’on s’impose par raison. Ce qui enlève et ce qui rajoute à notre trace dans l’air. Impact carbone indélébile et irrattrapable.

C’est même pas une histoire de matrice, de mec en manteau de cuir à lunettes de soleil ou de théorie ésotérique. C’est le grondement des autres autour de toi. Tous les autres que tu ne connais pas et que tu ne connaitras jamais. Dans un train, si je ferme les yeux trop fort, j’ai l’impression que les têtes se vident et se déversent, j’ai l’impression d’entendre les histoires des autres, que la bouillie organique de leurs mémoires se mélange en torrent rouge dans le couloir. Et quand ils ne disent rien, quand je ne les entends pas, c’est mon imagination qui se réveille, des centaines de questions, les détails d’un sac à main usé, l’écriture trop penchée d’une femme sur ses mots croisés, les cafés enchainés par cet homme trop sévère, l’odeur du parfum de cette grand-mère. Qu’est ce qui fait que les gens décident d’être comme ils sont ? Qu’est ce qui les amène là ? A quoi pensent ils ? Où vont ils ? Pourquoi ne se parlent-ils pas ? Ce n’est pas du voyeurisme. Je ne me les décris pas tous comme des asociaux apathiques ou des grands malades mentaux en cavale de l’hôpital psychiatrique. C’est un genre d’angoisse. Celle de passer à côté. Celle de ne pas tout appréhender correctement. Celle de laisser passer un détail, une image, un moment. Un désir de tout vouloir contrôler aussi. Si je connais les gens, je n’ai pas à les craindre, je n’ai pas à me soucier de leurs impulsions, de leurs paroles. Je sais qui je suis, parce que je réussis à savoir qui m’entoure. J’ai les autres en miroir, et sans eux, ma place devant la glace vacille.

C’est drôle parfois. Parce que les gens sont drôles. Dans leurs manies et dans leurs mots. Dans leurs oublis et dans leurs obsessions. C’est fatiguant, la plus part du temps. Comme un TOC de mémorisation. La voisine portait un manteau gris, un collant noir et des ballerines noires, son sac était en cuir, elle lisait Libération et elle est descendue à Odéon. Le jeune homme aux requins bleues, jean brut et hoodie noir a pris sa place  jusqu’à Gare de l’Est. Et ma mémoire vive n’est pleine que de descriptions stupides. De détails qui ne servent à rien. Je ne lis presque plus dans les transports ou dans les files d’attentes parce que je ne parviens pas à finir ma ligne. J’ai le coin de l’oeil qui s’agace, tourné vers les chaussures de l’inconnu juste devant. De vieilles chaussures très bien cirées. Un pantalon de velours côtelé. Si je lève la tête, je parie qu’il a les cheveux blancs, quelques rides, et l’air mal réveillé. Je m’oblige à garder la tête baissée. Quelques secondes. Et presque à regret, je la relève pour m’assurer de mon intuition. Comme s’il était capital que j’ai raison. Cette fois là, j’ai eu tort, pas de cheveux grisonnants mais une superbe afro. Pourquoi j’ai cru qu’il était blanc ?

6 responses so far

  1. Le jour où un inspecteur te demandera de témoigner, tu vas leur filer des putain de portraits robots et de signalements, tu verras ça va servir ! Tu t’entraines pour passer le concours de la DGSE ?

  2. J’aime beaucoup le « si je ferme les yeux trop fort »

  3. Mignon 🙂

  4. encore !!

  5. Superbe texte Daria !

  6. C’est marrant à quel point je me reconnais dans ce texte… en tout cas très beau et très bien écrit encore une fois !

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