Take me home

Août 07 2011

Il a dit, on rentre à la maison. Et moi je ne savais pas. Et je ne comprenais pas. Il a dit, on rentre, c’est fini, c’est bon, tout ca ne sert à rien, partons maintenant, viens avec moi, prends ma main, ne la lâche pas. Et moi je restais sur mes pieds, aussi droite que possible, les épaules comme des cintres, toujours tirées vers le plafond, comme si l’air m’aimantait. Et mes pieds s’enfonçaient dans le carrelage jaune et cassé du sol, et mes pieds refusaient, et mes jambes s’arrêtaient. Et mes yeux coulent, pourtant je ne pleure pas. Mes paupières sont immobiles, cuites au sel, rien ne cligne, surtout ne pas bouger. Retenir l’air autour de moi en suspension, les poussières et les atomes, la lumière et le néon glauque. Le choc au creux du ventre, respiration coupée, mental de boxer qui refuse d’abdiquer. Si je fais un pas, si je serre sa main, si je m’en vais, alors tout devient vrai. S’immobiliser pour faire barrage au temps, se battre contre l’aile du papillon qui vient de tout niquer, de tout emporter, de tout bouleverser. Reflexe de ton corps quand ton esprit divague, quand il refuse la vie qui passe et qui s’en va, le dernier souffle ne peut pas être celui là. Alors je reste droite et mes larmes s’accrochent sur les mailles de mon pull, des centaines de gouttes viennent s’accrocher aux fibres et aux fils, et quand je baisse les yeux, elles se mettent à briller, eau salée inutile, crue incontrôlable qui cherche à se faire remarquer.

J’ai fait un pas pourtant, plusieurs mêmes, les couloirs trop éclairés et les portes battantes s’ouvrent devant moi sans que j’ai à les toucher. Je ne comprends plus rien. Je ne sais pas comment mes muscles peuvent me trahir et m’emmener. Mes yeux sont ouverts, mais je ne vois rien. C’est sa main qui me guide à travers le dédale des gens et des salles d’attentes, des ascenseurs et des parkings désertés. Il doit ouvrir ma porte de voiture, et m’installer sur mon siège comme une grande handicapée, mes pieds refusent de quitter le bitume mouillé, il soulève mes genoux, un par un, place mes jambes avec soin dans l’habitacle cabossé. Il boucle ma ceinture de sécurité et glisse mes bras sous les lanières de fils tissés. J’ai l’impression qu’on m’attache pour m’empêcher de fuir, qu’on me place sous camisole pour m’éviter de me blesser. Il reprend ma main, pour ne plus la quitter, passant les vitesses avec son coude, le clignotant avec son poignet. Je l’entends qui me parle mais j’ai oublié comment répondre. J’ai les mots derrière le front pourtant, j’ai les mots derrière la gorge, il ne faudrait pas qu’ils tardent à sortir, je veux vomir. Il s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence, il ouvre la portière, desserre mes liens, retient mes cheveux pendant les longs spasmes qui remuent mon corps en entier. Rien ne sort. De l’air et de la rage. De la bile et du désespoir. Mon visage est bouffi, écarlate, animé par la douleur folle d’avoir perdu à jamais. La certitude du néant ne rend pas jolie.

Je connais la route par coeur, et pourtant tout est brouillé. Les lumières semblent plus vives, les autres automobilistes plus vils, la banlieue plus triste, et les minutes qui défilent me semblent une éternité. Il m’a dit qu’on rentrait à la maison. Je ne sais pas si ce lieu existe. Il me semble avoir laissé ma maison froide et endormie sur un lit d’hôpital. Il me semble avoir abandonné dans un drap jaune et tâché de sang tout ce qui m’était familier. Je sais bien que les choses m’attendent à leur place derrière la porte, le canapé et la lampe, mon lit, mes livres, mon chat et mes draps. Je le sais, mais je ne le comprends pas. Rien n’existe plus que le trou béant que je porte au coeur. Rien ne peut me distraire de ce manque soudain, de cet appel d’air entre la vie et le rien. Les âmes s’engouffrent et se perdent, plus rien ne les retient.

5 responses so far

  1. Merci. J’ai l’impression que tu as mis des mots sur ce que j’étais incapable d’exprimer depuis déjà trop longtemps. Ça fait mal mais ça fait du bien, aussi.

  2. Je suis ton blog depuis un mois, peut être deux et à chaque note j’étais sur le cul. Mais alors celle-ci… =O

    T’as vraiment une chouette plume, il faut que tu continue à écrire.

  3. […] Take me home | Daria Marx […]

  4. Transperçant. J’espère que ce n’est que fiction ou exercice de style. Une vraie scène de film.Emportant. J’y étais, là dans ton ventre.

  5. ça va pas être facile de reprendre une activité normale après ça…

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