L’important c’est pas la chute

Oct 18 2011

Celui qui appelle, je ne veux jamais lui parler. Sa présence me gêne, ses mots sont trop jolis, sa voix trop posée, je me sens lui mentir, je me sens glisser, je sais que je n’ai pas le courage de me refuser. Alors je ne décroche pas et je regarde mon téléphone vibrer, son nom en gros s’affiche comme pour ne pas l’oublier, en cadence sur le rythme des pulsations électroniques. Celui qui n’appelle pas, je passe mon temps à le chercher, dans les espaces vides qui nous rassemblent, dans des fenêtres trop petites, des éclaircies trop rapides. Alors je regarde mon téléphone ne pas sonner, et la facade triste animée par des messages inutiles me donne envie de l’insulter. Et puis, au milieu, moi, qui ne veut rien, ni de lui, ni de l’autre, qui ne sait pas ce qu’elle attend ou ce qu’elle désire, qui se monte juste des projets en fils invisibles pour ne pas s’évanouir. Moi qui cherche, comme une idiote, dans le regard d’inconnus ce qu’on a pu aimer jusqu’ici, avant de décréter que ce n’était ni suffisant, ni valable, juste tristement jetable.

Je ne me suis pas regardée dans un miroir depuis plus d’un mois. Par endroits, pour corriger un cheveu ou souligner un trait, pour me rendre avenante, pour ne pas inquiéter, mais pas en pied, et pas longtemps. J’ai peur de me voir trop seule dans ce reflet. Derrière moi, il y a quelques semaines encore, des ombres bienveillantes, le regard de celui que j’aimais, piliers imaginaires, tuteurs pour mes reins courbés. Aujourd’hui, juste moi, ce qu’il en reste, entre les larmes et la tristesse qui dégueule de mes pores pour s’agglutiner en montagnes sèches sur les parois de la baignoire, quand je me frotte jusqu’au sang pour réveiller la chair qui dort, cet amas vivant qui ne m’obéit plus, jambes vacillantes et douleurs venues d’ailleurs, petite vieille cassée, centre sympathique désaxé. Il ne faut rien lâcher, il ne faut rien lâcher, mais mes prises se sont barrées, mes mains sont vides, je m’accroche à moi même, je m’accroche à mes doigts et à mes pieds, et si je saute au bout de la planche, c’est que tout est déjà vide tout autour, on ne tombe pas bien loin dans le néant, on flotte quelques instants, scaphandrier céleste, et on oublie de respirer. Le corps plein d’air remonte à la surface, et flotte entre deux eaux vides, entre deux bulles, jusqu’à ce que ton instinct de vie, jusqu’à ce que l’adrénaline, ne t’empêche totalement de te laisser crever. Alors je me remaquille. Et je dis que tout va bien se passer.

 

5 responses so far

  1. Elle est dure, cette lucidité… ce regard sans concession que tu portes sur toi même. Mais en même temps, malheureusement, c’est le seul moyen pour ne pas se perdre irrémédiablement. Ou se réveiller un matin en se disant que sa vie repose sur beaucoup de mensonges, tellement gros qu’on ne peut pas revenir dessus sans tout détruire, même ce qui est vrai. Et réaliser qu’à bâtir des apparences, on n’a pas réglé la question de la solitude, on en a juste détourné le regard… Oui elle est terrible et essentielle cette lucidité, à tel point que je ne sais pas si je dois t’admirer ou te plaindre pour ça…

    Et sinon, à propos du titre de ton billet… Pour l’anecdote, l’histoire du mec qui tombe d’un immeuble de dix étages et qui se répète sans cesse « jusqu’ici tout va bien », est racontée dans deux films. Dans La Haine donc, où la voix d’Hubert Koundé conclue par le célèbre : « l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». Mais également dans Les 7 Mercenaires, où Steve McQueen la relate, mais sans donner la conclusion (parce qu’évidente), juste en répétant le « so far, so good… so far, so good ».

    J’ai toujours préféré cette deuxième version. Et là j’y pense, parce qu’elle est dégagée de la question de la finalité. Alors pour continuer le parallèle avec nos vies, je pense que c’est un leurre de penser que tout a un but précis, qu’on pourrait définir. Comme s’il y avait pour chaque personne un état de bonheur à atteindre, sorte de vie parfaite, idéale qu’on devrait réaliser pour « réussir sa vie ». Je pense que les chemins qu’on prend (parfois des chutes, d’autres des montées) importent tout autant, sinon plus, que de savoir si on en atteint réellement le bout ou pas un jour.

    Au final, il n’y a pas d’atterrissage. Juste une vie à vivre. Et là, je pense à Camus et à son « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. » Ce qui n’empêche d’avoir, parfois, juste envie d’un peu d’accalmie…

  2. Si tu savais comme ça me touche ce que tu écris… Ca raisonne certainement très fort en moi…

  3. Je découvre ton blog et franchement… La claque !
    Encore !

  4. Salut Daria

    Juste pour te souhaiter avec un jour de retard un bon anniversaire…

  5. Par endroits, pour corriger un cheveu ou souligner un trait, pour me rendre avenante, pour ne pas inquiéter, mais pas en pied, et pas longtemps. J’ai peur de me voir trop seule dans ce reflet.

    C’est très beau. Et ça me touche parce que ce que tu décris est universel. C’est aussi un peu mon histoire. Quelle jolie plume…

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