Last season

Oct 03 2012

J’ai vécu presque deux années sans sortir de chez moi. Enfermée dans un appartement trop grand, n’occupant qu’un tiers de l’espace, recroquevillée dans un coin, attendant que le temps passe. J’ai vu les saisons défiler, l’été et puis la neige, je me suis promis de sortir, je me suis jurée d’essayer. Des centaines de fois, la peur au ventre, j’ai descendu les escaliers pour m’arrêter dans le hall d’entrée, pétrifiée par la peur, incapable d’avancer. J’ai senti mon coeur s’emballer, mes jambes se dérober, j’ai pleuré devant les boîtes aux lettres, dans l’escalier, j’ai appelé au secours, je me suis effondrée, j’ai perdu mon souffle pour quelques mètres à faire. J’ai annulé deux cents rendez-vous, j’ai menti, je me suis cachée, qu’est ce qu’on peut expliquer, qu’on ne peut pas sortir de chez soi, qu’il fait trop peur dehors, que ca ne va pas. J’ai refusé de sortir de mon lit des jours entiers, j’ai prétexté des grippes et des angines, des nuits blanches et des soucis, j’ai esquivé, j’ai supplié de me pardonner, j’ai perdu des amis, je me suis effacée. C’est une saleté de truc, cette angoisse du dehors, cette peur panique de se retrouver seule, livrée au milieu de rien, de tous ces inconnus, de la rue et de ses bruits, et cette sensation de mourir qui n’en finit pas de monter, je suis morte mille fois, je peux le jurer.

Je sortais bien sur quelques fois, en courant presque, le plus vite possible, arriver aujourd’hui à atteindre le tabac, le supermarché, la pharmacie, tout devient un exploit, tout devient un obstacle, je porte ma peine dans mon cabas, je suis incapable de marcher sans mes écouteurs, de la musique trop forte pour oublier de penser, choisir la caisse la moins occupée, ne pas se retrouver coincée dans une queue trop dense, ne pas parler aux inconnus, fuir le monde, rentrer, retrouver mon nid, mon odeur, oublier les ascenseurs, les espaces clos, le métro, je ne suis bien ni dedans, ni dehors, je ne suis bien qu’endormie, quand j’oublie. Alors je dors beaucoup et je me laisse anesthésier par le silence de mes réveils, je vis seule, alors j’écoute mes voisins vivre, je trouve rassurant des les entendre parler, de les entendre tousser, je passe des jours entiers sans entendre le son de ma voix, je deviens folle, je n’ose plus aller pisser, je n’ose plus monter en voiture, je suis enfermée à l’intérieur de moi, et je n’ai plus la force de me battre, je me laisse crever. Des semaines entières passées à craindre d’avoir à parcourir quelques kilomètres pour affronter un rendez vous administratif, des nuits passées à penser à avaler la boîte de Temesta. Je ne chouine pas, je raconte, c’était ca ma réalité, ce néant, engluée, incapable de penser à autre chose qu’à ma peur, incapable de réfléchir, incapable de chercher de l’aide, incapable de me soigner.

J’ai mis presque un an à pouvoir revivre. Pendant ces douze derniers mois, j’ai réappris à évoluer normalement. A ne plus avoir peur. A contrôler mon angoisse. A ne plus penser au pire, tout le temps. A rire. A atteindre le bout de ma rue sans fondre en larmes, sans appeller à l’aide, sans tomber dans les pommes, sans souffrance. Je ne suis pas guérie. Je suis toujours incapable de faire des choses pourtant simples. Je suis toujours en apprentissage. Je ne suis pas encore tout à fait libre. Mais je suis libérée. Je sais qu’il est possible que la peur cesse. Je sais que je ne suis pas condamnée, les murs ne se rapprochent plus sur moi. Il m’arrive de passer des journées entières sans me sentir limitée, des journées soleil, en pleine possession de mes moyens, sereine. Petit à petit, j’arrive vers vous, les normaux, ceux qui ne se posent pas la question avant de sauter dans le métro, ceux qui partent loin sans se retourner, j’arrive et j’ai faim, j’ai oublié des quartiers entiers, mes souvenirs datent de 3 ans, je  veux tout voir. Ils ne sont pas nombreux, ceux qui restent fidèles, à attendre que je fasse mes vrais premiers pas, mais ils comptent plus que tout, ils n’ont pas eu peur, ils ont su comprendre, ils sont forts pour moi. Ils m’attendent, j’y vais.

15 responses so far

  1. wow.

  2. « Est-ce que Paris avance de sa mouvance ?
    Les mots ont-ils toujours leur chance ?
    La pluie coule-t-elle ses ritournelles, ses adieux de ruisseaux ?

    Il faut que je le sache,
    Que je sorte et que je me lâche…
    Il faut que je me rassure,
    Que tout perdure, que se cravachent les démesures »

    ça m’a fait penser immédiatement à Mano Solo…

  3. Duras écrivait dans « L’amant » qu’elle s’était achetée des chaussures dorées pour se donner le courage d’avancer. Ce serait si beau si cela pouvait être la solution.

  4. Keep on truckin…

  5. Merci, tes mots et ta sincérité m’ont vraiment touchés! Je peux tellement m’identifier…
    Il y a presque 3 ans, je me suis faite renverser par une voiture en traversant à un passage (la conductrice est fautive à 100%) J’ai eu le pied droit presque arraché, il ne pendait plus qu’à un lambeau de peau. Aujourd’hui je marche mais j’ai quelques séquelles qui me gâchent un peu la vie.
    D’abord j’ai pris 25 kilos dans les dents (enfin, dans le cul, en fait) en restant allongées pendant des mois à déprimer (perte complète d’autonomie, fauteuil roulant, tout ça). Donc, perte de confiance, image de moi de merde (boiterie, etc…) Et puis surtout GROSSE ANGOISSE lors de mes première sortie….à presque tourner de l’oeil au passage des voitures et je te dis pas quand il fallait que je traverse la rue! C’était comme si tous les sons étaient amplifiés par je ne sais quel phénomène (comme de l’hyperacousie) et je ne faisais que sursauter pour un rien, je ne pouvais pas non plus réprimer les frissons (et pas la chouette sorte hein) qui me parcouraient le corps quand quelqu’un passait trop près de moi!
    Bref, j’ai mis des mois à me réhabituer….aujourd’hui encore, je longe les murs en serrant les fesses quand je suis à contresens de la circulation et il n’est plus possible pour moi de conduire —->> FEAR ULTIME!!
    Alors, quelque soient nos peurs, nos phobies, nos angoisses, le pourquoi ou les raisons de leurs existences…..c’est un ré-apprentissage quotidien et une volonté de fer qui peuvent nous aider à passer au dessus!
    Et à tous ceux qui pensent que c’est simplement de la faiblesse, qu’on est que des trouillard(e)s, des mauviettes, je leur répond ceci:
    Toi tu le sais pas et c’est tant mieux pour toi mais saches que pour vaincre cette putain de peur, il faut un PUTAIN DE COURAGE!!

    Voilà….vraiment désolée pour ce long commentaire mais fallait que ça sorte!
    Merci encore pour ton partage….tes émotions! Comme toujours, c’est magnifique!

  6. Je n’ai vécu ce que tu as traversé, juste une peur panique qui monte parfois quand il y a trop de monde dans un lieu clos, le métro, les centres commerciaux. Mais elle passe vite.
    Tu es douée pour faire partager tes émotions, pour qu’on se sente à l’intérieur de toi, en tous cas moi ça me transporte!

  7. Je tutoie parce que lorsque les gens m’impressionnent, j’ai envie de les tutoyer.
    Juste pour te dire que tu écris vraiment extrêmement bien, je pense que tu as un vrai, un grand talent. Une force incroyable, ton écriture est fine, ciselée, et en même temps elle coule, si peu laborieuse… Bravo, et merci pour ce plaisir, de te lire, et de ressentir tellement en te lisant.

  8. Comme tu es belle Daria.
    Il faut cultiver cette Beauté là, la ressentir, te l’approprier, qu’elle devienne une force intrinsèque à ton corps et ton esprit.
    Tu brilles.

  9. Le texte est très touchant! Beaucoup de personnes souffrent du même problème. Mais je te félicite d’avoir surpassé tous ces évènements. 🙂

  10. Je suis sur le cul par ce que tu racontes
    parce que je ne savais pas que ça existait
    même si dans un coin de ma petite tête je peux me dire que j’ai déjà vécu ça en tout petit petit ; pour moi c’était un peu la flippe de sortir avec mon enfant dans les premiers temps (comment faire ? comment procéder ? comment ça va se passer ? est-ce que ça va se voir que je débute ?)
    Je ne pensais que sortir pouvait provoquer tout cela chez des personnes très anxieuses. Qu’est-ce qui t’a permis de sortir de ça ? Qu’aurais-tu souhaité de plus de la part de ton entourage ?

  11. « ils ont su comprendre, ils sont forts pour moi. Ils m’attendent » avec bienveillance et affection! VIENS!

  12. Je devrais rediriger vers ce post toutes les personnes à qui je n’arrive pas à expliquer ce que j’ai traversé.
    « Comment ça tu n’arrivais pas à sortir ? » « Mais tu faisais quoi de tes journées ? »

    Comment expliquer que le simple fait de prendre le bus, quelque chose que j’avais fait quotidiennement pendant toute ma scolarité, était devenu une épreuve insurmontable ? Comment raconter cette période de vie-morte ?

  13. Je n’ai jamais réussi à mettre de mots. Je l’ai toujours fantasmé par contre. Je suppose que tu connais aussi ca, ces heures passées à s’imaginer ce que ce serait une fois « guéri », parfois jusqu’au point ou l’on se réveille d’une longue reverie en reprenant conscience du dur ici et maintenant. Ce qu’on pourrait dire, enfin, expliquer, qu’on pourrait en rire et en pleurer, de tout ca.

    Mais non.

    Et parfois ce dernier rempart qui permet de survivre un peu au quotidien ne tient meme plus. On finit par avoir trop conscience qu’une nouvelle flanerie de l’intellect ne vaudra jamais une nouvelle réalité.

    http://www.youtube.com/watch?v=VCUUveerisg

  14. C’est vrai que c’est beau de savoir qu’il y a aujourd’hui des journées soleil. C’est vrai que j’ai envie de dire bravo pour ce qui est dépassé et bon courage pour ce qui est à venir.
    Mais en fait, plus que beau ou admirable, c’est surtout soulageant dans ton texte. De lire la fin. Que tu aies pu l’écrire. Parce que ça semble insoutenable.
    Il y a de l’horreur dans ce que tu (d)écris.
    N’être bien ni dedans ni dehors.Pendant presque deux ans.
    C’est incomparable à une crise de panique, une bouffée d’angoisse, une phobie. C’est terrible à imaginer au quotidien, je trouve ça presque insupportable.
    Même dans le rythme des mots, on a l’impression que ça s’accélère.
    Tu as su trouver les mots pour le rendre dicible, et même si j’imagine que ça ne peut que trahir en partie la réalité, c’est déjà beaucoup.

  15. Les chaussures neuves (Claude Ponti)

    Monsieur Monsieur s’est acheté des chaussures neuves.
    Pendant les trois premiers jours, il les admire. Ensuite,
    comme il fait beau, il les promène. Un soir, il les essaie.
    Monsieur Monsieur s’occupe beaucoup de ses
    chaussures neuves. Il les brosse, les cire et les frotte
    jusqu’à ce qu’elles brillent comme des miroirs. La nuit,
    il dort avec. Monsieur Monsieur sort avec ses
    chaussures neuves pour la première fois. Celle de
    gauche, qui va plus vite, s’en va à droite. Celle de
    droite, qui va moins vite, s’en va à gauche. Monsieur
    Monsieur décide de leur apprendre à sauter par-dessus
    une flaque d’eau. Elles préfèrent jouer à la baleine. A la deuxième sortie, elles quittent aussitôt les pieds de Monsieur Monsieur pour aller jouer dans les arbres. Toute la journée, Monsieur Monsieur court après ses chaussures neuves.

    – Ce n’est pas grave, pense Monsieur Monsieur, elles sont jeunes, elles
    apprendront.

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