Du taf

Oct 25 2012

Je fais un travail pour gens pauvres et paumés, je le sais, et j’y suis bien. Je n’ai pas honte d’annoncer que j’ai un parcours professionnel compliqué, je n’ai pas peur de dire que je m’ennuie, que c’est chiant, je n’ai rien à perdre, on sait tous pourquoi on est là, eux, mes collègues, mais aussi ceux qui nous encadrent. Ils savent qu’on est les cassés, les petits, les rêveurs, les feignants, les obligés de bosser, les étudiants fauchés, ils savent aussi qu’il y a 200 boulots de merde qui nous attendent s’ils nous cassent trop les couilles. On se regarde donc, nous les petits, eux les petits, et on se respecte, on se fait des vannes, on parle de ce qu’on fera quand on sera grands. On y est tous pourtant, surtout cette dame en retraite qui fait tous les jours 2 heures de trajets pour un demi smic, parce que son mari s’est cassé et que le minimum vieillesse c’est sympa, mais pas suffisant. On la sent en décalage, dans ses questions, dans son utilisation des outils informatiques, elle ne sait pas cliquer, elle hésite avant d’agir, elle n’a pas encore intégré son statut de gentille machine docile, elle se questionne, elle veut faire du mieux qu’elle peut, elle y croit presque, l’oeil rivé sur sa montre quand elle prend sa pause, pour ne pas tricher, pour gagner sa croûte en femme honnête. Je la vois galérer à l’autre bout de l’open space, la bouche ouverte devant son écran, la main levée en permanence pour s’assurer qu’elle ne se trompe pas, qu’elle a bien compris la consigne, qu’elle est dans le vrai. Elle me touche, mais elle m’énerve aussi, j’ai envie de lui hurler qu’on s’en fout, qu’elle n’a pas à s’investir intellectuellement, qu’elle doit juste appuyer sur son putain de boitier en rythme, accepter, renoncer, penser à autre chose tout en enchaînant une conversation avec une cliente mécontente, s’évader, surtout ne pas en faire trop, ne pas donner plus, ne pas se laisser bouffer.

J’ai l’air de chier sur ma boîte, mais je suis contente, vraiment. Je socialise, je papote, j’ai des horaires. J’ai le sentiment d’un retour à la normalité. Je sais aussi que c’est temporaire, c’est sans doute cela qui me sauve. Et j’ai l’orgueil d’entretenir la prétention d’écrire un peu encore, à côté, de lire, de me renseigner, de me cultiver. Toujours ce besoin de m’assurer de n’être pas définie par ma fonction, par le contrat pourri qui me lie à la société. Je ne suis pas ce que je fais, je suis bien plus entière, bien plus intéressante. Je n’ai pas de plaisir à bien travailler, à être à l’heure, à faire mes objectifs. En tout cas, pas le plaisir de l’enfant ravi de satisfaire son parent en présentant un bulletin parfait. Je suis satisfaite d’être capable de me confronter aux autres, je suis satisfaite de me prouver que je vais mieux, que je suis en état de travailler, de sortir de chez moi, de supporter le stress lié à mon activité. Je ne me sens pas redevable à mes employeurs. Quand j’étais une cadre parfaite, petite valise à roulette et ordinateur portable, je me sentais comme dans une grande imposture, je me regardais parler, donner des ordres, rendre des présentations, me réjouir de réussites mornes, de chiffres en hausse ou de tableaux rendus à temps. Je me détestais. Mais j’aimais cette image, cette illusion, cette nana qui a une situation, qui s’impose socialement, qui monte des échelons, je voulais croire que c’était ca, cette vie rêvée,  je pensais que j’étais faite pour ca, préparée par mon éducation et par mes études à être de ceux qui dirigent. Je m’en fous en fait. Je déteste les chefs, les patrons, les donneurs d’ordres. J’ai un problème avec l’autorité des cons. C’est la seule raison qui me pousse à espérer quitter le côté des petites mains pour aspirer à plus d’autonomie, à moins d’hypocrisie, sourire Disney permanent, avec les autres comme au téléphone, vous savez Daria, vous parlez trop vite, souriez, ca s’entend.

A la pause, on s’échange les bons plans. Ca gruge pas mal les assedics, ca parle de se casser pour une mission d’intérim super bien payée, ca taxe des clopes et des feux, y’a même pas de machine à café, on est là sur le trottoir comme des mômes à la récré, faut écraser son mégot bien proprement dans le caniveau, on a pas le droit devant la porte, sinon on se fait engueuler. 10 minutes ca passe vite, pour pisser et pour fumer, faut parfois choisir, et pas traîner dans les escaliers, si tu dépasses, tu perds 15 minutes de salaires, 3 euros brut ca fait beaucoup sur une journée, pour une taf de plus, pour une envie pressante ou un coup de fil qui s’éternise. Et puis faut planquer ton portable, ca les fait chier de penser qu’on puisse se distraire, qu’on puisse avoir du cerveau disponible pour faire autre chose que leur travail pourri, alors on triche, on le cale derrière les écrans, ca nous empêche pas de passer nos vies à envoyer des textos ou  jouer, j’en vois même un qui écoute de la musique, l’oreillette cachée sous ses cheveux, il bat du pied doucement, dans sa bulle, personne ne vient l’emmerder. Y’a beaucoup de règles, pour faire peur, pour impressionner, mais nos chefs sont comme nous, ils gagnent pas plus, ils sont là pour la gloire, ils ont le même contrat précaire, alors ils se lassent vite de passer pour des enculés. On se regarde, on soupire, on attend de pouvoir pointer.

6 responses so far

  1. Les boulots de traîne-patins… C’est mes préférés. Justement parce que tout le monde est lucide quant a la situation (à part peut-être cette pauvre Arlette).
    Quand tu commences à prendre plus de 2000 balles par mois, t’es obligée de le justifier par ton comportement, et ça fait très mal à l’ambiance.
    Alors que quand, comme tu l’expliques, personne n’es dupe de la situation, d’un coup c’est tout le reste qui compte et les collègues redeviennent des gens.
    J’ai donné dans l’open space version bidasse : je me suis fait plein de keupins/keupines et j’oublierai jamais. Et j’ai donné dans la version attache-case à roulette : ennui, hypocrisie (de ma part autant que celle des autres), sarcasme… et j’oublierai jamais.
    J’adore c’que vous faites.

  2. J’ai lu, relu ce texte plusieurs fois, ce monde du travail que je ne connais d’une certaine manière que par certaines de ses facettes me fascine. J’ai plus souvent tâté de l’atelier que de l’open space mais pour une catégorie dont je suis c’est partout les mêmes trips, les mêmes cadences demandées, les mêmes process, les mêmes ppt chiants, les mêmes restrictions, les mêmes distractions.
    Au dela de ça quels que soient les sujets que tu abordes tes mots me parlent toujours autant, et ça, ça me fascine encore plus.

  3. Très bon texte, comme d’hab.

    Je comprends bien le truc de prendre temporairement un boulot « basique », qui permet de faire le vide dans sa tête, et de récupérer. Je me souviens, vers mes 23 ans, après une longue période d’hospitalisation, avoir été bien contente de travailler comme « opératrice de saisie », je cartonnais d’ailleurs en terme de vitesse de saisie, bien concentrée dans ma bulle (fusionnant avec l’ordi). Aucune ambition, fort heureusement, à cette époque là ! J’avais surtout besoin de (me) récupérer.

    Après, ce que je te souhaite, Daria, et je suis persuadée que ça va arriver, c’est de vivre de ton talent d’écriture, incontestable. Il va bien falloir qu’un éditeur (et non des moindres) te repère. Tu travailleras alors chez toi, à ton rythme, la nuit le jour, parfois rien pendant des semaines, des mois, peu importe si le succès est là. Et tu te souviendras peut-être, avec nostalgie mais sans regrets aucun, de cette période de boulot basique, « no man’s land » où cela fait du bien de mettre alors son ambition au placard… parce qu’on peut être justement autrement plus ambitieux que cela ! ;-))

  4. Dans mon boulot (l’insertion professionnelle) on appelle ça un « emploi de parcours », celui qui doit rendre possible de reprendre pied dans le monde professionnel, avec ses codes, ses règles à la con… celui qui, surtout, doit permettre ensuite de postuler à d’autres types d’emplois… moins axés sur la pointeuse.

    Pour certains, c’est parfois un mensonge. Alors garde le cap, je suis sûr que tu trouveras mieux bientôt. Et surtout tu as tellement raison de continuer à t’investir dans ce qui n’est pas ta vie professionnelle (à commencer par l’écriture) (simple point de vue de lecteur, hein), ça n’a rien de prétentieux, c’est juste une question d’équilibre.

  5. « Toujours ce besoin de m’assurer de n’être pas définie par ma fonction »

    Yup. J’aurais du savoir…

    (Désolé, te lire m’a remonté des souvenirs, j’en profite pour balancer ma bouse en espérant que ça fera pas trop squattage de blog.)

    J’ai donné dans le boulot open-space. Après 2ans de chômage, pensez-vous, mais c’était « un cadeau des dieux », qu’elle me disait mon aide-à-retrouver-un-job, de l’agence d’aide au retour à l’emploi de troubouseux-les-gadoues. Et moi aussi j’y croyais, pensez donc, le patron me tutoyait, on échangeait nos prénoms, c’était le paradis, après des années de galères sauce RSA. Bon, le salaire était pas mirobolant, un smic razibus. Beaucoup moins que le patron qui me disait tu. Mais bon, je sais pas, c’était le début, ça allait marcher, il y aurait des augmentations…
    Moi j’étais un peu comme la petite vieille de ta bande, le bon élève à qui on a toujours répété que si tu bosses dur t’aura nécessairement des bonnes notes (on a juste oublié de prévenir que ce n’est vrai qu’à l’école). J’aurais du m’en douter… D’ailleurs j’avais un drôle de sentiment. Était-ce du à toutes ces conversations ultra superficielles, à ce vocabulaire qui sonne comme de l’anglais mais qui n’est que snobisme? Était-ce du à cet ingénieur qui était fou furieux qu’on ne lui ait pas remboursé un café, quand le prix du café en question était le même qu’un de mes repas? Ou était-ce du au fait que l’emploi en question, si mirifique, si béni soit-il après mes années de chômages, cet emploi ne consistait pas qu’à fourguer des bouses à de pauvres pigeons? Et même pas d’une manière efficace, en plus.
    Bref, j’ai tenu deux mois.
    Deux mois à serrer les fesses, à dormir quand je pouvais, à me défoncer plus que plus, parce qu’il fallait tenir le temps de cette fichue période d’essai et accomplir la mission du mieux possible. Et vers la fin des deux mois, mon chouette patron, tout triste, il est venu me voir et me dire que non, halala, ça le ferait pas. Qu’il voyait bien que je ne m’éclatais pas dans mon job, qu’il était très emmerdé parce qu’il avait fait le mauvais choix, que d’ailleurs ça leur coutait autant qu’à moi cette rupture de contrat, mais que ça valait mieux pour nous deux. Et le pire, c’est que sur le coup, j’y ai cru à son baratin. J’étais effondré de perdre mon job, mais j’étais emmerdé de pas les avoir satisfait, de ne pas avoir assuré ma mission correctement. Quel con.
    Aujourd’hui, après des mois de chômage et de dépression, j’ai bien compris que je me suis fait baiser dans les grandes largeurs. Ils avaient une base de client pourrie, il fallait faire le tri entre ce qui était récupérable et ce qui était foutu, et ils ont engagé un pauvre couillon pour s’en charger. Et il l’on vidé, mission accomplie. Et ils se sont payé le luxe de dire au pauvre couillon qu’il serait moins heureux dans leur boîte au smic à trimer 50h payées 35 que dehors avec les heures vides qui passent, le dialogue avec le mur d’en face, et les nouilles matins midi et soir.
    A leur décharge, je n’était pas fait pour se job, quoi que je fasse pour m’en convaincre. Et en effet, j’ai été un bon couillon. Mais j’ai vraiment pas apprécié leurs manières. Et depuis je casse la gueule de tous les c* qui osent dire que le chômage c’est volontaire et que les gens au RSA, ils l’ont bien mérité. Et je lis ton blog qui m’aide à relativiser 🙂

    Merci Daria, pour cet espace où on peut péter et respirer. 🙂

  6. « Quand j’étais une cadre parfaite, petite valise à roulette et ordinateur portable, je me sentais comme dans une grande imposture, je me regardais parler, donner des ordres, rendre des présentations, me réjouir de réussites mornes »
    🙂

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