La Piscine

Déc 03 2012

A la piscine, la nuit, les lumières se reflètent sur le faux plafond et c’est un peu magique, tu oublies les litres d’urine qui flottent contre tes membres et tu te laisses porter, dans ma piscine de riches il y a des bulles, des jets, il n’y a personne en soirée, tout le monde a froid, se presse pour rentrer. Je suis dans le petit bain, je chante sous l’eau, j’ai l’impression d’être la Callas, je m’arrache à mon destin de mortel en faisant des petites galipettes ridicules, les pieds en l’air, la tête noyée, je suis seule avec une autre grosse fille, une autre hippopodame venue  s’ébrouer là, bien sur, il faut qu’elle soit plus jolie que moi. Sa peau est tendue, rien de dépasse, rien de bouge, elle est massive mais gracile, quelques boucles noires s’échappent de son ignoble bonnet, ses lèvres sont charnues, elle semble posée là comme dans un fantasme pour monsieur qui s’ennuie au bureau, les seins bloblottants sous le jet puissant qui masse ses cuisses. Personne ne nous regarde, le maître nageur apprend la brasse à une enfant qui se noie à chaque geste, on entend seulement ses cris et les réponses mouillées de la gamine qui s’entête.

Un mec sort du vestiaire, beau comme un nageur olympique, la peau mat, tatoué, la barbe négligemment assise sur ses pommettes énormes, les muscles si bien dessinés qu’ils semblent t’emmener tout droit vers son sexe, un V parfait, une armoire à rêves. La maman accoudée à la barrière laisse un instant sa fille des yeux pour le regarder, je retiens avec elle mon souffle, je l’imagine enchaînant les longueurs, un vrai sportif, mais il vient dans le bassin de détente, et rejoint la grosse fille, l’enlace et l’embrasse, se colle à elle pour ne plus la lâcher. Ils sont comme tous ces amoureux dans les lieux publics, ils ne savent pas qu’on les regarde, ils se laissent aller, la gravité aidant, elle s’accroche à ses épaules et se love contre son aisselle, il la fait lentement tourner dans l’eau, c’est le ballet de Fantasia qui devient érotique plus qu’aquatique, je jalouse leur proximité, je n’arrive pas à m’empêcher de les regarder. Je ne suis pas la seule, la piscine se remplit lentement, et la grosse fille n’est plus transparente, elle fait jaser, je vois bien les regards des femmes qui se demandent ce qu’il peut lui trouver, lui le parfait, elle l’obèse, les yeux des hommes qui vont et viennent entre ses seins qui débordent et la son ventre qui se déforme sous la pression de l’eau, ils ne savent pas vraiment si il faut bander ou vomir, certains les montrent même du doigt, ‘regarde un peu ce qu’il se tape’, ‘quand je pense que je suis seule alors qu’elle a quelqu’un’, je les entends penser et l’air se gonfle de leurs jalousies et de leurs aigreurs.

Ils ne voient rien, eux, et si parfois la grosse fille lève les yeux, c’est pour enlever une goutte du front de son amoureux, pour caresser sa nuque ou pour remettre son bonnet, ils sont comme dans une bulle, il ne lève pas la tête pour regarder les jolies nageuses qui défilent pourtant, ils sont leur île, impossibles à atteindre, et j’envie ce sentiment unique de ne plus craindre, de ne plus s’alourdir des regards usants des inconnus mieux pensants. Il lui tend sa serviette, se ravise, et l’enveloppe tout entière avant de sécher ses épaules, ils repartent sans se quitter des yeux, sans arrêter de se parler, de rire et de se dévorer. Ils disparaissent dans les escaliers, et l’air se vide de leur présence, chacun reprend sa longueur, son exercice, sa pensée. J’ai mis quelques minutes à oser sortir, à montrer mon derrière humide et solitaire aux nageurs qui s’emmerdent, qui n’ont rien d’autre à faire que médire ou juger, tout persuadés qu’ils sont d’être les meilleurs, de faire des efforts, de mériter leurs corps et leurs apparences policées. Et puis je ne voulais pas les croiser, ces amoureux pleins d’eux mêmes, sous la douche ou aux vestiaires, je voulais les laisser repartir sans entendre leur voix, sans les gâcher. Les garder comme une jolie image, l’hippopodame et le mec parfait.

10 responses so far

  1. Johnny Weissmuller

    Vraiment très choli <3

  2. L’une est plein de l’autre et l’autre à la fois plein et vide de lui.
    La musculation à haute dose fait souvent lien avec un problème d’image, de narcissisme blessé et d’envie de contrôle.
    Je n’irais pas plus loin de peur que l’on pense que c’est du vécu mais…..il y aurait tant à dire…. « chaque pot à son couvercle », même Dexter trouve l’amour, le vrai ! enfin son vrai ! 😉
    Merci pour ses jolies phrases musicales et aquatiques. Décidement, j’aime.

  3. Gaëlle: Taillé comme un nageur olympique ne veut pas nécessairement dire « musculation à haute dose » type bodybuilding, c’est même pas du tout la même chose (et quand bien même). Et puis pourquoi problème d’image, narcissisme blessé? Alors ok, le sport de haut niveau nécessite un contrôle de soi, une discipline entre le militaire et le monacal, mais c’est pas le sujet là…
    Je comprend peut être mal hein, mais à te lire comme ça, on a l’impression que si ce mec sort avec une obèse, c’est parce que lui aussi a un problème. Lui aussi…
    Surtout quand tu compare le fait de sortir avec une obèse avec le fait de se marier avec un sociopathe

  4. bon billet Daria btw

  5. « Et finalement, je m’aperçu, un peu tard, qu’il s’agissait là d’un film aux accents pornobèse-chic, et vois ces deux âmes s’en aller seules, chacunes de leur côté. Non, pas si seule, le mec parfaitement sculpté tends ses bras, ses lèvres et accéssoirement son sexe à une jeune donzelle aussi bien patinée que lui et s’en vont bras dessus bras dessous. L’hippodame éloigne sa silouhette gonflée d’une solitude écrasante, les cheveux encore humides et chlorés, les larmes perlants sur ses yeux humides d’un rouge chloré. » Non, la fin de ton billet est décidément plus…cristalisante. Joli.

  6. non non non ne confondons pas tout ! Je ne stigmatise personne ni ne dit que ce gars ni cette fille, surtout pas en obèse. Elle est sublimée cette fille sous la plume de Daria.
    Et l’image… dis moi qui est au clair avec son image ? personne vraiment… je me suis décidément peut être mal exprimée mais je veux juste dire que cette fille a trouvé en cet homme ce qu’elle cherchait, et inversement.
    Je sentais juste sous la dite plume de Daria un semblant de « mais comment fait elle ? mais comment fait il ?  » Ce n’est pas parce que 2 personnes semblent physiquement si loins l’une de l’autre qu’elles le sont vraiment.
    Et ce n’est pas parce qu’on est grosse ou obèse qu’on est mal dans sa peau.
    Concernant Dexter, la comparaison est plus profonde que ça. Mais pour ça, il faut connaître la série depuis le début jusqu’au dernier épisode, l’antépénultième, sorti hier, et être fan… Aussi ma réponse a peut être été écrite un peu vite mais sans aucune catégorisation sauvage ou jugement.

  7. Pourquoi imaginer les pensées ignominieuses des passants? Pourquoi se sentir persécutée dès qu’on est ronde? Et pourquoi avoir une vision si négative des hommes? Tu vas me dire que tu le sais d’expérience, mais pourquoi alors systématiser? J’ai beaucoup aimé ce texte, il est vraiment beau, mais je pense que tu t’épanouierais mieux en ne prêtant pas aux gens des opinions qu’ils n’ont peut-être pas.

  8. Encore un très joli billet, merci 🙂

  9. tu es un de mes plus beau lien.

  10. Très beau texte, tout en douceur…
    Je ne vois pas l’intérêt de faire des suppositions sur ce qu’est cet homme, ce qu’il ressens, s’il est mal dans sa peau ou complexé ou autre. Laissez les mots être, ne cherchez pas toujours une raison, une explication, une théorie.

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