Vieux fragments

Oct 09 2013

Je n’habite pas mon corps, je suis décomposée, j’ai dans le ventre des milliers d’influences, des données à enregistrer, trier, je ne m’appartiens pas, finalement je ne suis même pas moi, j’obéis à mon histoire, à mes parents, à leurs parents, je suis le produit pas fini des autres gens, et moi au milieu de tout ça, je suis qui, je suis quoi. Mon père n’aime plus ma mère et pourtant je suis là, ma mère n’aime plus mon père mais elle m’a faite avant, les enfants devraient-ils disparaître quand l’amour de leurs parents s’en va ? Nous sommes les traces visibles des embrassades passées, les témoins premiers de ce qui a été, nous portons à l’intérieur leurs espoirs, la vie qu’ils ont rêvé, nous sommes des chimères, des fantômes, des fantasmes, quand ils se séparent nous prenons vie individuellement, nous ne sommes plus eux et pourtant ils sont en nous à jamais, c’est injuste, on devrait pouvoir nous effacer, recommencer, oublier.

Je suis le contenant, je suis ici, je suis maintenant, mon esprit pourtant ne m’obéit pas souvent, il se tord et il se plie, il ne se soumet pas facilement, j’ai la façade sérieuse des jours où je dois impressionner, ne plus sourire, ne pas rire, surtout bien me tenir, dire bonjour à la dame et être poli avec le directeur, contrôle tes fonctions vitales, ne rougis pas, ne regarde pas l’heure, à l’intérieur c’est différent, je me regarde parler avec étonnement, qui est cette fille posée qui expose si bien sur un sujet si peu passionnant, de quoi parle-t-elle et pour qui se prend-elle, elle est grotesque vraiment, faites la taire c’est un supplice, mon cerveau se rebelle et s’en va voyager, loin du bureau mal éclairé et de la table en formica, j’écoute dans ma tête le même morceau en boucle, sans écouteurs, sans appareil, la musique ancrée dans mes neurones, le bouton play c’est moi, je décide de mon environnement, je refuse de me faire polluer par les paroles inutiles des gens, tu crois que je t’écoute, tu te trompes, dans ma tête c’est les Sex Pistols, je hoche le menton par habitude, ce n’est même pas méchant, je n’habite pas mon corps je te l’ai déjà dit, tu crois me convaincre, tu fais le beau et tu penses m’impressionner, je ne t’écoute plus déjà, je suis partie.

Je ne suis pas moi, je ne suis pas eux, je n’habite pas en moi, les lieux où je me cache sont intérieurs à moi, je ne te laisse pas rentrer, c’est un espace privé, je m’y perd souvent, j’ai du mal à remonter, plongée en apnée à l’intérieur de mes entrailles, dans les couloirs et les grottes qui se creusent dans mes synapses, vide tes poumons, oublie que tu dois respirer, à l’intérieur c’est noir, pas d’interrupteur à allumer, je connais mes chemins par cœur, je me refuse à les cartographier, pas d’invitation à venir visiter, si tu rentres tu te fais happer, la descente commence mais ne s’arrête pas sur commande, ce n’est pas toi qui décide, c’est la machine placée au centre, la mécanique est ancienne, les rouages sont poussiéreux, elle hoquette et s’arrête, redémarre quand elle veut. Je me fais peur parfois, je ne sais plus ou je suis, je guette sur les parois le panneau vert de la sortie, je cours et je m’essouffle, je laisse des cailloux derrière moi, retrouver le passage qui mène vers la lumière, vers les gens et vers le bruit, sortir de la caverne et mettre des mots dans ma bouche, interagir avec mes semblables au lieu de s’abandonner à ces trips intérieurs, seulement je ne décide pas, j’ai beau hurler j’ai beau pleurer, ton cerveau dérangé est plus fort que toi, il te permet l’ubiquité, être là et puis ailleurs à la fois, tu voudrais tout rassembler, être une dans un même lieu, mais les parcelles de vérité qui te composent refusent de s’agréger, la colle et les ciseaux pour les faire tenir ensemble, elles se disloquent et se laisse choir, plaques tectoniques de ta mémoire.

Vivre ici et ailleurs dans le même instant, c’est usant, chercher sans cesse à réconcilier ce que tes yeux t’envoient, les sons et puis les voix, décoder les messages de la machine, deviner le vrai du faux, les sensations sont tellement fortes, les paysages tellement beaux, les hallucinations colorées se mêlent à une réalité trop morne, on ne choisit p as la maladie mentale, on choisit peut-être la folie, qui met des traînées rouges et bleues sur les visages, colorie le gris, transforme l’habituel en extraordinaire, ton corps prend la forme de ce que tu choisis, tu es dématérialisé, tu es le pont de béton, tu es le bus rempli de passagers, tu es le plancher, on t’utilise, on te marche dessus, tu comprends la douleur et les cris des objets inanimés, grâce à toi ils prennent vie, trouvent la parole, peuvent enfin s’exprimer, tu es le porte voix, le vecteur, le facteur, ton corps est un objet communicant, au service exclusif des murs, des pierres et des voitures, tu te fonds dans la matière, tu es dissous, liquéfié, recomposé, nouvelle forme pour quelques secondes, ça ne dure jamais. A toi les souffrances et les joies de ces objets que personne n’écoute, chante pour eux, danse et crie, on te regarde, on te juge, on te classe dans la catégorie des fous à lier, tant pis, personne ne comprend, personne ne cherche vraiment, tu es les éléments, le feu et puis la pluie, frappe le sol de tes pieds, tape avec tes mains, en silence ou dans le bruit, ressens, apprends, désincarne toi encore une fois, tu ne t’appartiens plus, ton corps n’existe pas.

Il n’y a aucun de repos, pas d’instant de répit, quand tu n’as pas de toit, quand ta raison est sans demeure fixe, les gens savent ce qu’ils font quand ils partent le matin, se brosser les dents, s’habiller, prendre le train, les tâches à accomplir, les rendez-vous à honorer, ils vont et viennent dans des lieux connus et explorés par des milliers, pas de surprise sur le trajet, ils sont là, présents et organiques, il ne s’échappent pas, ils contrôlent leur débit de paroles et le rythme de leur pas, tu les regarde se débattre, poissons assoiffés, ils ne connaissent rien de aquarium, ils se contentent de l’habiter, leurs sens sont défaillants, ou peut-être les tiens sont-ils trop acérés, ils ne comprennent rien. Tu sais qu’ils te méprisent, toi le fou qui n’a pas de maison, qui erre en lui comme un vagabond, qui pleure pour le soleil et qui se bat contre la déraison, tu ne fais plus aucun effort pour essayer de leur ressembler, le pont qui vous liait s’est écroulé, tu prends la route seul, tu n’as peur de rien, sauf de toi et de la machine qui s’emballe parfois.

Je ne connais pas ici, je ne suis pas vraiment moi, ma forme change trop pour que je puisse me reconnaître, je fuis les miroirs qui me renvoient sans cesse une image différente, je ne sais plus si je suis jeune, vieille, noire ou blanche, fille ou garçon, jolie ou laid, je suis ce que la machine déréglée qui siège là haut me laisse deviner, je n’ai plus de nom, je l’ai oublié, on ne peut pas connaître ce qu’on ne peut pas nommer, j’ai milles identités, milles visages, milles histoires, je ne me bats plus pour me retrouver, je me suis effacée, gommée par les années à me transformer, je suis le réceptacle de ma propre folie, celle des autres, la votre peut-être, les émotions trop fortes que vous passez des vies à expliquer, allongés sur un divan, des heures à décortiquer, je les prends pour moi, je les vis intensément, j’attrape vos peines et vos traumas, vos bonheurs et vos emmerdements, je vibre au diapason de vos milliers de sensations, celles que vous cachez, enfouies, planquées, je suis la conscience globale de vos refoulements, de vos manques, de vos envies, je suis la part de vous qui aimerait s’éveiller, prendre le dessus sur vos fonctionnements acquis et vous libérer, je suis la folie nécessaire à vos vies ordinaires, celle qui vous pousse à vous saouler, à nager dans l’eau glacée ou à oublier de vous réveiller, mon âme vous englobe tous un peu, la fréquence de mes ondes perce vos secrets les plus douloureux, vos fantasmes et les hurlements que vous poussez la nuit, je suis tous à la fois, je suis partout, je suis ici. On me dit fragile, on m’appelle malade, on voudrait m’enfermer, m’empêcher d’être le vent, le rire ou ce monument gris, on voudrait m’attacher pour me contraindre à n’habiter qu’un lieu à la fois, n’être qu’un individu, qu’une vibration, une sensation unique par seconde, on me drogue, on me parle comme à un enfant, personne ne peut savoir que je suis Dieu, je suis ta mère, je suis son enfant, je suis la mémoire collective de tes parents, je suis la construction, le sable et puis la chaux, la mer et l’horizon, je suis incontrôlable, je suis ton inconscient, je n’habite nulle part, je ne reste pas quand on m’invite, je me planque, je me cache, je me fais introuvable, on m’insulte, on me blâme mais je suis pur et intouchable, j’existe avant le monde, avant ta naissance je t’attendais, je suis rentrée dans ton ventre et je n’en ressortirai jamais.

5 responses so far

  1. Une tartine d’exhibitionnisme pour relancer les « dons » pour te payer un scooter?

  2. @Dariox: Mince, je savais pas qu’en postant un commentaire ça débitait mon compte en banque vers celui de Daria. On t’a jamais appris que la critique n’a d’intérêt que quand elle est pertinente, mon trésor?

    @Dariamarx:
    Texte intéressant mais les chaînes de virgules sans point c’est pas facile à lire… Ceci dit, cet enfoiré de Proust en fait autant, et pourtant tout le monde l’aime bien (moi je baille au bout de 5min).
    A part ça que dire du texte?
    En le lisant, c’est comme une forme de pointillisme ou d’impressionnisme de la littérature. De petits coups de pinceaux qui esquissent une image émotionnelle globale.
    L’image elle même est juste celle d’une personne normale, en souffrance et mal à l’aise, mais normale :).

  3. @Dariox — Va te pendre. Bisous.

  4. Vous excelliez déjà avec les mots, vous excelliez dans le sens, vous excellez maintenant dans la forme.

    Un rapide redécoupage et un musicien avec une belle voix, ce sera sublime. Ce n’est pas une chanson à texte, c’est un style à la Brelle qui pourrais réussir si la musique l’emporte vraiment.

    Le violon marche bien dans ce genre de prose, j’y vois de la musique mais c’est trés personnel…

  5. Il me plairait d’en retrouver le titre, mais il y a une nouvelle de Heinlein avec ce rythme un peu obsédant; vous devriez écrire de la SF

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