Pas mort d’homme

Oct 31 2014

(TW : violences sexuelles)

Il suffit que la parole se libère, qu’une seule ose dire, pour que les autres, timidement, racontent, moi aussi, elles aussi. Elle aussi se souvient de cette nuit de chantage où il questionnait, demandait, boudait, grognait, tonnait, parce qu’elle avait ses règles et qu’elle ne souhaitait pas avoir de rapports sexuels. Elle se souvient de l’érection du garçon malgré ses refus, des yeux tristes de l’homme, pourquoi tu ne veux pas me faire plaisir, on se voit pas souvent, on est bien, juste une pipe, c’est rien. Et puis elle y a été, comme on part à l’usine, les gestes mécaniques, pour que ca cesse, pour qu’elle puisse dormir, elle a posé sa bouche sur le sexe et elle s’est laissée pénétrer, la gueule bien ouverte, la tête bien vide, ne pas y penser, cela va bientôt s’arrêter. Ce n’est pas du viol, elle n’aura pas assez dit non pour que la loi lui permette de se penser victime, c’est n’est pas du viol, elle n’aura pas crié, ca ne se passe pas dans un parking, son assaillant n’est pas ganté. Ce n’est pas du viol, et pourtant elle se souvient, les moments d’avant et ceux d’après, et le silence, pendant.

C’est aussi quand il la retourne. Quand il saisit ses jambes pour la faire valser, quand il écarte, quand il déchire les chairs pour se servir, pour utiliser. C’est aussi quand il l’embrasse, ses dents sur sa langue, trop fort, quand il la serre, c’est aussi par derrière, elle ne veut pas, tant pis, il glisse, il ne le fait pas exprès, il aura ce qu’il veut, qu’est-ce que ça coute, un peu de sang dans la culotte le lendemain, les dents qui grincent, les souvenirs surtout. Ca la prend n’importe quand, dans le métro ou au boulot, ça la prend comme un cri, ça la transperce, ça l’occupe complétement, ça la remplit. C’était rien pourtant, quelques minutes à serrer les dents, qu’est ce qui cloche alors, les poings serrés, la tête qui tourne, l’envie de mourir, tout de suite, arrêter de survivre. C’était rien, et pourtant chaque fois c’est plus violent, de se laisser faire, de compter les autres qualités, de faire l’index des bons moments, ceux qui devraient peser dans la balance, chaque pénétration comme une encoche dans le calendrier. Demain elle partira, demain elle le dira. Sauf qu’il est si gentil, toujours, parfois.

On n’a jamais dit qu’on pouvait dire non. On n’a jamais dit qu’on pouvait se lever et partir. On n’a jamais dit qu’on pouvait hurler, s’enfuir. On a dit qu’il fallait faire des compromis. Que c’était ca le couple. On a dit que les hommes préfèrent les femmes « libérées ». On a dit que le viol, c’était pour les salopes. Que ça n’arrivait pas chez soi. Qu’on l’avait bien cherché. On a dit que le sexe pouvait être violent. C’est la mode il paraît. Les bleus aux corps, comme dans 50 Shades of Grey. Et puis il n’est pas que ca. C’est un bon ami. Un frère attentif. Tout le monde l’aime Qu’est ce qu’ils diraient, les autres ? Qu’elle invente. Qu’elle rajoute. Qu’elle veut se venger. Qu’elle n’est pas très stable depuis qu’elle prend des cachets. Que les garçons sont des chiens fous. Qu’il faut pardonner, qu’il n’y a pas mort d’homme. Pas mort d’homme non. Juste des milliers de femmes, pas tout à fait mortes. Pas tout à fait violées. Pas tout à fait victimes. Des survivantes. Qui pour certaines ne savent pas qu’elles ont le droit d’exister.

Il est urgent d’expliquer aux femmes que rien n’est à supporter. Que toute violence sexuelle, même si elle ne rentre pas dans le cadre strict du viol légal, est une violence de trop. Nos partenaires ne sont pas les décideur.ses uniques de nos sexualités. Personne n’est légitime à imposer une sodomie, une fellation, une manière de provoquer l’acte sexuel. Si les hommes continuent à nous violer, si les hommes continuent à refuser de déconstruire leur virilité et leur rapport au sexe, apprenons ensemble à refuser, ne comptons pas sur leur bonne volonté. Donnons-nous les armes de l’auto défense. Et ca commence par trouver en nous la force immense de nier des années d’éducation genrée à l’obéissance. Ca commence par un NON, qu’on murmure avant de le hurler. Ca commence par la prise de conscience bouleversante que nous, meufs, sommes enfin libres de nos sexes, libre de les utiliser ou de les refuser, libres de vivre libérées de la norme d’une sexualité imposée depuis des siècles par les hommes. Ne supportons plus les allusions, les regards salaces. Ne supportons plus les gestes déplacés. Ne supportons plus la culture du viol et son imagerie sexiste. Ne supportons plus les pratiques dégradantes et non consenties choisies par nos partenaires. Refusons en bloc, toutes, chacune. Ne laissons plus passer la moindre violence faite aux femmes.

9 responses so far

  1. Bonjour,

    J’ai vécu cet entre-deux un jour, ce moment où on ne sais pas, où l’on hésite à poser les mots sur ce qui c’est passé.
    Un soir, avec mon mari, où il est allé trop fort, ou il n’a pas tenu compte de mes gestes, de mon refus lors d’une fellation.
    Mais là ou il a sut être un homme « vrai », c’est quand après, il s’est rendu compte de mon malaise, il a voulu tout de suite en parler, comprendre ce qui n’allait pas. Alors je lui est dit en bloc « c’est comme si tu m’avait violé », probablement parce que je n’osait pas lui lancer directement « tu m’as violé ».
    Parfois, il y a des miracles, parce que’il c’est profondément excusé, et on a pu en parler longtemps ce soir là, et en reparler deux jour plus tard. Nous étions tout les deux choqué, mais résolu à ce que cela ne se reproduise jamais.
    Maintenant, nous parlons plus, et surtout, je n’hésite jamais a dire « non » d’un ton ferme, et notre sexualité est un échange « vrai ».
    Je ne raconte pas une histoire « comment j’ai pu continuer a vivre avec mon violeur » ou « tout les hommes ne sont pas des salaud ». C’est juste que je n’aurais jamais imaginé que cela me serai arrivé avant ce jour là, et surtout avec mon compagnon.

    Pour finir, mon mari est d’origine « méditerranéenne », d’une famille très macho, mais il y a deux mois, plus de deux ans après cet « épisode », sa mère balance que selon elle, les violeur ne sont que des psychopathe, et que les filles qui ne savent pas se faire respecter ne doivent pas s’étonner si elle trouve des ennuis. Mon compagnon lui a demandé poliment de « la fermer », qu’elle n’avait aucune idée de quoi elle parlait et que se faire agresser sexuellement, cela peut être par n’importe qui, à n’importe quel moment, même « par la personne auquel on a le plus confiance ».

    Parfois, il faut aussi se raccrocher aux lumières d’espoir avant de replonger dans le noir de notre quotidien de femme.

  2. Simplement: merci.

  3. Je t’aime.

  4. Ce texte devrait être lu et étudié dès le lycée.

  5. MERCI.

    Te lire est toujours aussi fort et aussi dur. C’est une déchirure et en même temps une reconstruction personnelle à chaque fois. Merci.

  6. oui, mille fois oui. Merci dix millions de fois

  7. Et il est URGENT d’expliquer aux mecs et aux femmes, que la masturbation, c’est pas mal, et ça permet de se satisfaire quand l’autre est pas partant.
    Qui a dit que les femmes devaient toujours êtres humides et les hommes aux garde-à-vous?
    Si tous les couples avaient Exactement les mêmes besoins (en plus de toutes les infinies qualités qu’il faut pour se supporter à deux!), ça se saurait. Alors on prend son problème en main pour plus d’amour au sein du couple:
    « Chérie, j’ai envie! -Pas moi, mon choux. -Ok, je vais me taper une qu… dans la salle de bain et je reviendrais me coucher. -à tout de suite, mon amour. »
    « Chéri, j’ai envie! -Pas moi, ma choutte. -Ok, je vais dialoguer avec mon vibro dans la salle d’eau et je reviendrais me coucher. -à tout de suite, mon amour. »
    Et voilà!

  8. C’est bien écrit et c’est vrai comme un coup de poing en pleine gueule. Merci

  9. Ca fait mal, c’est dur à lire. Mais tu as raison de dire tout ça.

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