Pro sexe pro rien

Juil 01 2015

Cet article parle principalement de relations hétérosexuelles.

Je me questionne beaucoup ces jours ci (comme c’est pédant de dire ca ahah) sur le féminisme pro-sexe, sur les films pornos « féministes etc. Ma réflexion est évidemment déclenchée par le documentaire d’Ovidie « A quoi rêvent les jeunes filles », qui a le mérite d’interroger la norme hetero patriarcale qui vient infiltrer nos initiatives les plus militantes. Je ne peux pas le regarder sans penser à cet article du photographe et modèle Dwam sur les Suicide Girls, qui explique clairement en quoi une entreprise qui se voulait féministe se transforme peu à peu en entreprise tout court, créant une nouvelle norme du queer ou du alternatif politiquement correct. Un peu comme les cheveux pastels sur les jolies filles cet été, ces teintures n’ont rien de transgressives, les crêtes des punks sont bien loin, on reprend les codes d’une contre culture militante pour l’édulcorer et la dissoudre dans la norme. Pas d’handicapé-es moteurs ou mentaux, pas de gros-ses, pas trop de racisé-es, dans les productions « féministes », les personnages identifiés comme féminins sont queer, tatoués et piercés, minces blancs et valides. Toustes présentent une sexualité débordante, baiser sans entraves, jouir partout, cupcakes vulves et ateliers de création de sextoys « féministes », l’injonction à baiser pour exister toujours présente, il faut que le corps exulte, c’est comme ca qu’on se libère, voilà le message. C’est difficile de s’exprimer contre ce message, car il ravit tout le monde. Les féministes pro sexe se sentent validées par l’idée de la libération des femmes par le corps dénudés et l’activité sexuelle, et le patriarcat profite largement des productions photographiques ou vidéos comme outil masturbatoire, et  la libération des corps multiplie l’offre des partenaires et les sexualités ludiques à découvrir. Les femmes, elles, restent pourtant seules à assumer les conséquences de cette « liberté » à jouir et à se montrer : contraception, grossesse, avortement, « réputation », répression policière et systémique des travailleur-ses du sexe, etc. Et les autres, les femmes non belles, non normées, les gros-ses, les racisé-es, les moches, celles qui jouissent pourtant hors du champ de la caméra, dans la vraie vie, celle ci se retrouvent hors du féminisme une nouvelle fois. Et celles qui choisissent de ne pas jouir, de ne pas avoir de sexualité, celles qui lient sexualité et mariage, celles qui choisissent la modestie vestimentaire, celles qui portent le foulard, quelle place ont elles dans ce féminisme ?

Je ne crois pas en une révolution qui flatte la bite du dominant, j’ai donc du mal à comprendre ce qu’apportent les productions érotiques ou pornographiques féministes à notre libération. On m’oppose la réappropriation du corps, du sexe, l’exploration de territoires intimes jusqu’alors contrôlés par les hommes. Certes. On peut se rouler à poil dans la cyprine devant le Sénat autant qu’on le souhaitera, ca ne fera pas avancer la choucroute du droit des Femmes. Rappelons que nous n’avons même pas droit à un ministère propre. Ahem. Que les femmes qui le décident, avec un consentement éclairé, posent, se filment, jouent, travaillent à l’invention d’un porno éthique, plus représentatif des genres, des sexualités, oui, très bien. Prétendre que cela est féministe et que cela participe à l’accès aux droits des travailleur-ses du sexe, les Roses d’Acier par exemple, non. Penser que la jouissance est une donnée importante du bonheur, ok, mais pas pour tout le monde, pas toujours, et surtout, pas sur le même modèle, et les ateliers de découverte du clitoris n’ont pas empêché la fermeture de centaines de centres d’orthogénie et d’IVG en France. Le sexe n’est pas un levier de négociation féministe, on se doute qu’on obtiendra pas l’égalité salariale en acceptant (en se taisant) une promotion canapé (un viol donc), on imagine donc qu’on ne convaincra pas les dominants de lâcher leurs jouets en les invitant à un spectacle de pole dance (qui est un sport, pas du tout un exercice de séduction, les saviez vous). Faut il pour autant décréter que le pole dance, la production de matériel pornographique mettant en scène des femmes, et tout activité permettant l’accès à la sexualité des femmes ou à sa représentation par les dominants est anti-féministe ? Je pense qu’il faut y penser. Et envisager que le seul levier d’action dans la sphère du cul contre la domination masculine en milieu hétérosexuel soit la privation totale d’accès à la vulve, l’arrêt de toute production à visée masturbatoire. Extrémiste vous disiez ? Hystérique ?

Le sexe, l’acte ou sa mise en scène, ont dans notre société des conséquences trop graves pour les femmes, et pour les individus, pour que nous, les militant-es, nous laissions aller à penser qu’il est suffisant d’en parler très fort, de le montrer sur grand écran ou d’y penser sous un angle féministe, pour déclencher le changement profond que nous attendons. Tout n’est pas sexe, on revient de Freud comme on revient de tout. Ce n’est pas le sexe, et la mise en scène d’une nouvelle norme, qui nous donnera l’égalité. Ce n’est pas en oubliant que les femmes peuvent choisir de ne pas montrer leurs corps, de ne pas avoir de sexualité ou de la réserver à un partenaire qu’on avance. Ce n’est pas en laissant des femmes sur le côté que nous arriverons à une révolution féministe. Et ce sexe, que nous mettons partout à la sauce samouraï-feministe, ne se sépare jamais de ses influences patriarcales.  Certaines pratiques, comme le BDSM, montrent vite leurs limites quand elles sont pratiquées dans un environnement non déconstruit : les femmes sont soumises, et les hommes qui sont excitées par l’idée de la soumission à une femme sont considérés comme des traîtres à leur camp, des  »pédés », des sous hommes. On ne s’étonne pas qu’une femme dans un rapport hétérosexuel soit excitée par la violence, les mots crus, on se revendique volontiers salope. Il ne s’agit pas d’interdire à nos partenaires de nous traiter comme des petites chiennes lubriques dans un jeu érotique consenti, mais de se permettre de penser que la facilité avec laquelle les femmes acceptent des conditions de rapports sexuels violents ou dégradants, ou les réflexes de conditionnement qui les poussent à mouiller quand on les insulte ne sont pas innocents, mais s’ancrent bien dans une tradition misogyne et patriarcale de soumission aux hommes. En fait, le souci consiste à pouvoir continuer à baiser avec des hommes cis après une épiphanie féministe : il devient impossible de ne pas déceler domination, misogynie et sexisme dans sa vie publique comme dans sa vie privée, continuer à coucher avec l’ennemi est difficile, en tant que féministe hétérosexuelle c’est un paradoxe lourd.

9 responses so far

  1. Bordel. Ce texte est sacrément intéressant. Ce « paradoxe lourd » est un vaste problème dans ma vie tsais. Parfois j’aimerais très fort tout arroser de sauce samouraï féministe et cesser penser plus loin que le bout de la bite des autres.

  2. J’ai lu ça, moi, homme cis blanc, et je m’interroge aussi. Sans développer, je me dis qu’on ne sortira pas rapidement du patriarcat, ça n’est pas possible. On le transforme, on le change, peu à peu ou par à-coups. Ce qui implique que, pendant longtemps, des siècles, des décennies ? on devra vivre en patriarcat. Même si le patriarcat de demain sera peut-être moins patriarcal, que certains territoires en auront été libérés, que le champ de l’égalité aura progressé, etc.
    Donc peut-être qu’en attendant, nous délirons le patriarcat. Nous avons besoin de délirer le patriarcat. En tout cas certain.es d’entre nous – beaucoup d’entre nous, éprouvent le besoin de le faire. Je me déclare égalitariste, mais mon sexe n’est pas d’accord ; mon sexe bande patriarcal ( pas seulement, je pense, je caricature pour l’exemple ) il n’est jamais autant opé qu’en situation de domination … ça me gêne, ça me plaît, ça me gêne … problèmes de dominant … male tears en gestation dans les canaux lacrymaux ? Peut-être … Je me dis que c’est comme la malédiction de la Belle au bois dormant, on ne peut pas y échapper, on se perdrait à tenter d’y échapper. Il faut la dévier, la canaliser, la laisser advenir, mais affaiblie et travailler à construire ce qui restera quand elle sera passée. J’aimais lui attacher les mains dans les dos, aujourd’hui, il suffit qu’elle décide de poser sa main droite paume en l’air à la naissance de ses fesses pour que ma tension s’exacerbe … Les pro-sexe tentent de délirer le patriarcat en en rejetant pas a priori tous les codes, toutes les méthodes, toutes les représentations, mais en se mettant à l’ouvrage sexuel, elles, ils, se les approprient, se laissent contaminer, tentent de les maîtriser, de les comprendre, de les déconstruire, de les réinventer. Quand sa rate, sa rate, et on est en plein là où on ne voudrait pas être. Mais parfois sa réussit et là, un territoire, une liberté, sont gagnés pour une ou plusieurs personnes, pour un groupe de gens, une génération, …
    Désolé si ça n’est pas clair, … de toute façon, ça n’est pas clair.

  3. Daria, tu viens d’écrire tout ce qui me chiffonne, qui me gêne un peu aux entournures, tout ce qui me fait tiquer dans les mouvements plus ou moins pro-sexe. Comme tu le dis, il ne s’agit pas de juger ou condamner, mais replacer le sexe/le fait d’être sexy dans un contexte hétéro-patriarcal est une nécessité absolue. Parce que même si on fait les choses pour soi, pour se réapproprier son corps, affirmer sa liberté etc, au final, ça fait toujours bander les mecs, ils continuent à nous reluquer et n’en ont rien à foutre de notre émancipation, du moment qu’ils peuvent toujours se toucher. ça veut pas dire qu’il ne faut pas le faire, juste pas penser ça comme le féminisme ultime. Même chose pour la vague de cheveux bleu/violet/rose etc, chacune fait ce qu’elle veut évidemment, c’est marrant, souvent joli etc. mais arrêtons de faire passer ça pour qqch de subversif. Bref, merci d’avoir mis le doigt pile poil au bon endroit. Je retourne à ma torpeur moite de ce début d’été.

  4. houps :
    * ça ( rate )
    * ça ( rate )
    * ça ( réussit )

  5. Pour qui parle espagnol: un projet documentaire très intéressant sur la sexualité de personnes à « diversité fontionnelle » : http://www.yeswefuck.org/

    Par ailleurs, toujours principalement en espagnol, dans la Muestra Marrana (Expostion Cochonne), festival de cine DIY posporno, créé à Barcelone et exporté à Mexico cette année, de nombreuses propositions diverses et variées prouvant qu’un autre porno est possible: mêlant activismo gordo (« activisme gros »), activisme feministe, queer, de personne à diversité fonctionnelle, sexualité des femmes enceintes etc. http://muestramarrana.org/

  6. […] Comme d’habitude Daria écrit avec force, et nous pousse à la réflexion. Et cette fois ça p… […]

  7. merci merci d’arriver à mettre des mots sur tout ce que je n’arrive pas à dire.

  8. Merci, vraiment. Tu as réussis à synthétiser mes réflexions quant à cette « tendance » à glorifier la nudité féminine, le sexe, le fait d’être sexy, désirable, sous prétexte que cela permet de prendre confiance en soi.

    Quoiqu’il arrive on se retrouve face à des injonctions, des codes, des diktats. On ne peut pas réfléchir et tenter de faire évoluer les choses si on passe notre temps à mettre des gens dans des cases et à se battre pour savoir quelle est la meilleure case.

    Plus que jamais, prenons du recul et mettons davantage de tolérance, de compassion, et de respect dans nos paroles, nos actes et nos pensées.

    PS: J’adore ton style, à la fois doux et violent. Tes écrits m’inspirent énormément.

  9. Ha ben merci, je me trouvais un peu seul à penser que cette mode gentiment transgressive instagramesque posait un problème de contenu et de message. Je trouve ça toujours bizarre de dénoncer une aliénation en en créant une nouvelle.

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