La maison

Août 05 2015

J’ai toujours aimé compter mes pas. Avant les recommandations de l’OMS, avant l’appli Santé, j’aime compter quand je marche, les pas et les creux, les lignes et les traits. Les chiffres prennent des couleurs, des notes, j’aime mieux les multiples de trois qui donnent pairs que les multiples de deux trop évidents, il y a une hiérarchie des nombres dans ma tête, un podium des associations mathématiques magiques, une symphonie de 18 et de 48, tantôt roses, parfois bleus, je ne m’arrête pas orange ou violet, 215 ou 511 jamais. Quand j’étais petite, mes jambes plus courtes comptaient plus vite, les mêmes trajets aujourd’hui me demandent moins de chiffres, je mesure les années au nombre de pas que je gagne à ma foulée, ma forme et mon envie à la vitesse des additions, quand il faudra ralentir et compter plus doucement, la vieillesse arrivera, je reprendrai les mêmes pas qu’à 7 ans avec des jambes plus grandes, j’aurai mathématiquement régressé. Dans la station balnéaire de mes étés d’enfant, les trajets sont les mêmes, mes jambes ont poussé, je compte à peine, je connais par coeur, les virages et les montées. Ma chambre de jeune fille du deuxième est vide, j’habite la chambre rose du premier depuis que je suis grande, depuis qu’un garçon a été présenté aux pierres et au granit, à ma mère et à ma grand mère, à mon enfance et au matelas en laine des chambres vides toute l’année.

J’aime l’odeur de cette maison, celle du papier peint humide et de l’eau salée, celle du parquet et des draps propres rincés par la pluie au moment de sécher. J’entends le tic-tac de la grosse horloge bourgeoise du salon, même si elle a arrêté de toquer il y a des années, le bruit est dans ma tête, elle sonne encore les heures et les quarts d’heures, on la remonte avec une grosse clé rouillée, au coeur de la vieille dame, perché sur un tabouret. Le vieux fauteuil défoncé, toujours monopolisé par les adultes, que je peux maintenant réclamer de manière légitime, je suis grande moi aussi, tu vois, j’ai droit, on s’y asseoit par ordre d’âge, sauf quand on est trop vieux pour en sortir, la terre est basse, les os craquent, on préfère une chaise, comme les enfants, naufrage ordinaire des corps qui ne peuvent plus s’abandonner à la mollesse. L’odeur du gaz sous les casseroles et les allumettes qu’on cherche toujours, la manie de mon père de remettre celles qu’il craque dans la boîte, les oeufs brouillés à la tomate de ma grand mère, ses jupes culottes clownesques et ses Mephistos increvables, la boîte à couture dépliable, la crème anti ride L’Oréal, la liqueur de fraise et la brioche au beurre salé, les hortensias crevés du jardin et les chats du quartier, ma mère assise sur le perron, cigarette à la main, je mélange les meubles, les murs et les habitants, les histoires, les anecdotes, les odeurs, cette maison c’est chez moi, comme ceux qui passent dedans un moment. Cette maison est à moi, je le sais maintenant.

Je ne crois pas avoir été jamais malheureuse ici. Ou alors pas beaucoup, ou pas assez pour que je m’en souvienne. Tout coule, tout est toujours pareil ou presque. Le moindre changement fait grand bruit, refaire un pièce, faire construire une bibliothèque, se séparer de la cuisinière au charbon vieille de 30 ans, tout est négocié avec nos mémoire, de quoi pourra t on se passer, de quoi peut on priver nos habitudes, comment remplacer quelque chose sans ne rien changer de la saveur particulière de nos étés. Cette maison me protège, elle veille, elle conserve au frais les mémoires de ma famille, elle renferme les objets qui ouvrent les vannes des souvenirs cachés, elle provoque les discussions nocturnes, les arbres généalogiques sur un coin de nappe, les aveux et les larmes des drames vite oubliés. La table modulable de la cuisine a vu passer les hordes d’adolescents affamés, les vieux couples, les disputes, les cartes qu’on tire pour se faire peur, les séances de spiritisme, le trivial pursuit sacré, des milliers de petits-déjeuners, des kilos de haricots verts équeutés. Tout me rappelle à moi dans cette maison, ce que j’étais, ce que je suis. Sans juger, sans me faire de procès, me faire remarquer que j’ai pris du cul ou que j’ai tout raté. Cette maison m’attend, elle est contente quand je viens, croyez ce que vous voudrez. Et elle a hâte de me voir l’année prochaine, pour voir si j’ai changé.

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