Dimanche matin

Fév 28 2016

J’ai fait le grand tour pour rentrer je n’ai pas cherché la rue la plus courte ou l’itinéraire le moins encombré. Au contraire, il me semble bien que j’ai voulu me perdre, parce qu’il n’y avait rien de plus agréable que de se perdre ce matin, qu’il n’y avait pas de meilleur moyen pour prolonger l’instant que cette fuite molle en dehors de la réalité qui ne manquerait pas de me rattraper. Si je rentre, je quitte définitivement l’endroit où nous étions, et le reste s’empile sur ce souvenir pour l’étouffer un peu, les tâches et les obligations décolorent ton souffle dans mon cou et les couleurs sur mes poignets disparaissent déjà. Si je me perds, je ne suis ni tout à fait avec toi, ni tout à fait ailleurs, nous pouvons exister en creux, en juxtaposition surexposée sur les façades inconnues des immeubles gris, nous sommes partout encore, ton odeur et ta voix, ton râle et tes doigts.

J’aime ces instants qui n’appartiennent qu’à moi, que je partage pourtant avec l’autre puisqu’il les habite complètement, mais que je peux organiser selon ma propre chronologie du désir, selon ma scénographie préférée. J’annote dans la marge de ma tête ce qui aurait pu être mieux, ce que j’aurai pu dire ou faire, j’entoure en jaune vif mes passages préférés, je les relis, je les revis, je me les raconte et je me les agrafe quelque part sous la peau. J’ai un herbier sous l’épiderme, les feuilles jaunies des histoires anciennes contrastent avec les jeunes pousses, elles se superposent parfois sans jamais pourrir, je m’en occupe avec fierté, elles sont l’engrais fertile de mes fantasmes et de ce qui viendra, elles sont le rappel de ce qui a été et qui ne mourra qu’avec moi, pour un peu que je m’en souvienne et que j’entretienne en curatrice zélée le jardin étrange de mes amours fanées.

J’ai voulu me perdre, mais j’ai fini par me retrouver sur ce chemin que je connais trop bien, chaque bosse et chaque montée. Il faisait beau, les gens sortent de l’église, les boulangeries explosent sur les trottoirs vides, les plus vaillants rentrent se coucher, et moi je rentre du lit de mon amant, l’haleine pleine de café. Et personne ne le sait, ni ceux qui croisent mon regard, ni celles qui oublient de me regarder, il n’y a que cette boule au plexus qui me trahit, ce sentiment d’avoir vécu, enfin, cette nuit. Ce drôle de reflet dans mes yeux, la démarche incertaine de celle qui n’a pas assez dormi, cette odeur dans ma nuque qui n’est pas la mienne, vous l’ignorez et j’aimerai le crier, qu’il est bon de se perdre, qu’il est bon de penser, qu’il est bon d’être dimanche quand il a été samedi, qu’elle est jolie parfois la vie.

4 responses so far

  1. pfffouuua comme c’etait genial de lire ca. Sourire. Plein de sourires
    J’ai adore, voila
    xxx

  2. Magnifique.
    Pas d’autre mot.

  3. C’est juste parfait.

  4. Ce texte a mis du printemps dans ma tête, c’est si joliment ecrit, I want more of this.
    (Je suis une lectrice silencieuse mais je crois bien que j’aime tous tes textes.)

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