Archive for janvier, 2017

La râle de janvier

Jan 16 2017 Published by under Non classé

L’obligation au bonheur est un peu passée de mode, plus personne n’a plus les tunes pour aller au Club Med, et la dépression saisonnière a raison des plus optimistes. Si je veux, quand je veux, le bonheur mon cul, on nous vend à présent le hygge, aspartam danois pour accros à la gratification immédiate, moins bling-bling et plus champêtre, le bonheur d’une vie c’est foutu, tant pis, reste la possibilité de pouvoir faire la sieste sous un plaid. On aspire plus au bonheur mais on prend soin de soi, on cultive son jardin, on se tricote sa petite chemise de contention maison, renforcée aux œillères pour éviter de se prendre la réalité en face, dès fois qu’on se rendrait compte que la vie est une tartine de merde et qu’il faudrait vivre avec, épée de Damoclès du pauvre, tu sais qu’elle tombe toujours du mauvais côté et souvent sur ta gueule, faut pas se louper. Alors plantons des succulentes dans des bacs en béton brut, nourrissons nous de porridge et de bols de bouffe molle, investissons nos canapés comme des enfants qui refusent de s’endormir dans leurs lits, chiants et épuisés. Le bonheur est mou et mouillé, comme des feuilles pourries à la fin d’automne, édulcoré à grands coups de pastel dans les cheveux et de bébés licornes sur les cahiers, plus rien n’a de saveur dans ce ragoût triste et fadasse de mignonneries usées.

Moi je préfère le bonheur en fluo, qui te gueule dans les oreilles et qui t’explose le tympan, même si cela ne dure que 3 secondes, même s’il faut en chier des années pour rien. Je préfère les contrastes, même s’ils crament la pellicule, même s’ils déforment les images. Attraper le bonheur comme on chope la gastro, sans vraiment savoir comment, pas longtemps et intensément. Chercher à faire de l’économie durable des sentiments de joie, c’est de la branlette intellectuelle pour universitaire frustré, il n’y a pas de banque à bonheur, pas de coffre-fort où l’enfermer, il n’obéit à personne, il se manifeste sans que tu puisses l’emprisonner ou l’acheter, il se casse quand tu t’y attends le moins, sans demander la permission et sans s’assurer que t’as le cœur bien accroché dans ton baudrier. Tu peux préparer ton champ, vidanger tes eaux usées, lui construire un petit matelas bien douillet en plumes vintages de canards arc-en-ciel, c’est pas toi qui a la main, c’est pas toi qui décide. Être heureux c’est accepter de ne pas l’être en majorité, se contenter des grandes lumières qui éclairent jusqu’au bout de l’hiver, se réjouir d’apercevoir la fin de la nuit quand t’arrives à te réveiller. Pas de formica, pas d’aggloméré, tu te prends tout en plein cœur et t’essaie d’en retenir le souvenir, puisque l’essence va s’évaporer.

Je déteste aussi qu’on force les gens à se trouver belles. T’es belle, on s’en fout non. Pourquoi il faudrait être belle ? Pour qui ? A force de chercher la beauté obligatoire partout et tout le temps, on la porte comme valeur essentielle au respect, comme si on ne pouvait pas en accorder aux vrais moches, à ceux dont on arrive vraiment pas à sublimer les attraits. C’est ok de ne pas s’extasier sur la beauté des choses et des gens, de laisser de côté la recherche méticuleuse des compliments à faire sur les attributs physiques de quelqu’un. T’es trop mignonne, ca va trop marcher. Et si t’étais moche, comment on ferait ? Et nos critères de beauté, malgré nos déconstructions à la dynamite, restent si imprégnés des autres, des attentes sociales et de l’avis de la rédac chef de Vogue US, qu’il est presque insultant de se faire appeler belle. Bien sur j’aime les compliments, en faire et en recevoir, ce n’est pas cela qui m’agace, mais de placer la beauté comme seule monnaie d’échange pour confiance en soi défaillante. En quoi soumettre quelqu’un-e à la grille de lecture biaisée de nos normes culturelles et oppressives sur le beau est-il un service à lui rendre ? En quoi est il rassurant d’être validée, même un petit peu, même sur un détail, dans son apparence par un système qui détruit nos particularités tout le reste du temps ?

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31 décembre

Jan 03 2017 Published by under Non classé

C’était le dernier jour de l’année et c’était le plus étrange. Le 31 décembre à 08h du matin, devant le tribunal administratif, nous étions tous mal-peignés, mal réveillés. Tous, sauf celui qui devait passer devant le juge, bien sûr. Celui-là n’avait pas dormi de la nuit. Il serrait contre lui une chemise transparente remplie de papiers froissés, ses yeux scrutaient le ciel, puis ses pieds, puis le ciel, puis la porte du tribunal, puis ses pieds. A la queue-leu-leu, nous présentons nos papiers aux forces de l’ordre, tous, sauf lui bien sûr, il n’en a pas, c’est bien pour ça qu’il est là. Son fils se faufile contre moi, les policiers ne l’arrêtent pas, tant mieux, c’est ça de moins à subir. A 10 ans il sait déja marcher des jours durant, se cacher, présenter son identité, dormir sur des draps qui ne sont jamais les siens, se cramponner à l’espoir de faire du karaté, il a vu sa maman assassinée, les talibans, les chiens tués, les coups de couteaux, Papa devant le juge, la faim, le froid, les refuges crades et les promesses qui ne se réalisent pas. Alors pour aujourd’hui c’est bien qu’on l’oublie, qu’on le laisse passer sans rien lui demander.

On attend dans la grande salle, pas perdus et tronches défaites. Les papiers sont sortis du plastique, ils s’étalent sur une table en formica, il y a un avocat, ca parle français-pachto-anglais, il a de la chance, les autres attendent serrés sur un banc sans rien vraiment comprendre, les pupilles dilatées par le faste de la république, jolies pierres et moulures, c’est beau, c’est sinistre. On joue sur un téléphone avec le petit, je le bats au skate-board entre les trains, ca l’énerve, on rit, on se fait des farces, il a 10 ans mais je vois bien qu’il sait qu’on fait semblant. Qu’on se distrait pour ne pas penser à ce qui arrive. On joue chacun notre rôle, il est le petit garçon courageux et souriant, je suis l’adulte optimiste, tout va bien se passer, voilà ce qu’on se ment. Il est l’heure de descendre dans la salle d’audience, du bois, du velours, l’estrade, les micros, d’un côté les prévenus, de l’autre les accompagnants. Le petit est avec nous, et puis on lui demande de rejoindre son père. De l’autre côté. J’ai envie de chialer. C’est seulement 5 mètres de différence. C’est seulement toute sa vie qui peut changer.

Les affaires se succèdent. Ce n’est pas un très joli métier, avocat du ministère de l’Intérieur. Même le diable, voilà ce que je me répète pour ne pas exploser. Même le diable a le droit de causer. Il ne s’en prive pas. Il exige, il demande, il requiert, il doute, il expose. Il nie, la réalité, les récits, les demandes, les larmes, les suppliques. C’est à eux. Le père tout droit derrière son avocate, tête baissée devant la juge impassible, main croisée dans le dos, la peur tatouée sur la colonne. L’interprète susurre à son oreille, il entend, il encaisse, il se tait. Une remarque ignoble de la juge. Affaire mise en délibérée. Nous sortons, petite marée rose sur tapis rouge, accolades maladroites au papa, sourires forcés, on écoute l’avocate raconter ce que l’on savait déjà. Ca sent pas bon. Il faut refaire semblant, vite. Rire trop fort, chatouiller, jouer à chat dans le couloir. Tout est normal, tu vois, tout est comme avant. En délibéré.

Plus tard, champagne, bonne année, meilleurs voeux. Et surtout la santé.

Et surtout des papiers.

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