31 décembre

jan 03 2017

C’était le dernier jour de l’année et c’était le plus étrange. Le 31 décembre à 08h du matin, devant le tribunal administratif, nous étions tous mal-peignés, mal réveillés. Tous, sauf celui qui devait passer devant le juge, bien sûr. Celui-là n’avait pas dormi de la nuit. Il serrait contre lui une chemise transparente remplie de papiers froissés, ses yeux scrutaient le ciel, puis ses pieds, puis le ciel, puis la porte du tribunal, puis ses pieds. A la queue-leu-leu, nous présentons nos papiers aux forces de l’ordre, tous, sauf lui bien sûr, il n’en a pas, c’est bien pour ça qu’il est là. Son fils se faufile contre moi, les policiers ne l’arrêtent pas, tant mieux, c’est ça de moins à subir. A 10 ans il sait déja marcher des jours durant, se cacher, présenter son identité, dormir sur des draps qui ne sont jamais les siens, se cramponner à l’espoir de faire du karaté, il a vu sa maman assassinée, les talibans, les chiens tués, les coups de couteaux, Papa devant le juge, la faim, le froid, les refuges crades et les promesses qui ne se réalisent pas. Alors pour aujourd’hui c’est bien qu’on l’oublie, qu’on le laisse passer sans rien lui demander.

On attend dans la grande salle, pas perdus et tronches défaites. Les papiers sont sortis du plastique, ils s’étalent sur une table en formica, il y a un avocat, ca parle français-pachto-anglais, il a de la chance, les autres attendent serrés sur un banc sans rien vraiment comprendre, les pupilles dilatées par le faste de la république, jolies pierres et moulures, c’est beau, c’est sinistre. On joue sur un téléphone avec le petit, je le bats au skate-board entre les trains, ca l’énerve, on rit, on se fait des farces, il a 10 ans mais je vois bien qu’il sait qu’on fait semblant. Qu’on se distrait pour ne pas penser à ce qui arrive. On joue chacun notre rôle, il est le petit garçon courageux et souriant, je suis l’adulte optimiste, tout va bien se passer, voilà ce qu’on se ment. Il est l’heure de descendre dans la salle d’audience, du bois, du velours, l’estrade, les micros, d’un côté les prévenus, de l’autre les accompagnants. Le petit est avec nous, et puis on lui demande de rejoindre son père. De l’autre côté. J’ai envie de chialer. C’est seulement 5 mètres de différence. C’est seulement toute sa vie qui peut changer.

Les affaires se succèdent. Ce n’est pas un très joli métier, avocat du ministère de l’Intérieur. Même le diable, voilà ce que je me répète pour ne pas exploser. Même le diable a le droit de causer. Il ne s’en prive pas. Il exige, il demande, il requiert, il doute, il expose. Il nie, la réalité, les récits, les demandes, les larmes, les suppliques. C’est à eux. Le père tout droit derrière son avocate, tête baissée devant la juge impassible, main croisée dans le dos, la peur tatouée sur la colonne. L’interprète susurre à son oreille, il entend, il encaisse, il se tait. Une remarque ignoble de la juge. Affaire mise en délibérée. Nous sortons, petite marée rose sur tapis rouge, accolades maladroites au papa, sourires forcés, on écoute l’avocate raconter ce que l’on savait déjà. Ca sent pas bon. Il faut refaire semblant, vite. Rire trop fort, chatouiller, jouer à chat dans le couloir. Tout est normal, tu vois, tout est comme avant. En délibéré.

Plus tard, champagne, bonne année, meilleurs voeux. Et surtout la santé.

Et surtout des papiers.

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