Les routes

Fév 20 2017

Je n’arrive pas à méditer. Ou alors pas quand il le faudrait, pas pendant le cours de yoga, pas lorsque l’angoisse arrive et qu’il faudrait débrancher. Je n’arrive pas à faire le vide, tout prend vie quand je demande à mon cerveau de s’éteindre, les craquements s’intensifient, les douleurs se réveillent, je pense si vite qu’il m’est impossible d’attraper une idée pour la garder. Les minutes semblent des heures, les respirations des autres prennent l’allure de basses mal réglées, toute ma partition interne joue forté. Se détendre mais pour quoi faire, quand tu fonctionnes sur les nerfs depuis des années, j’imagine mon réseau sensitif parcouru de rails rouillés, de cordes qui ne tiennent plus qu’à quelques fils, des autoroutes hystériques liées et déliées dans des noeuds infinis et embouteillés. Je respire par le nez, je pense à tous les soucis au même moment, je les passe en revue et je les classe par ordre de malaise, puis par ordre de taille, puis par ordre chronologique, j’oublie d’expirer, je m’étouffe, j’angoisse car j’étouffe, je me souviens qu’il faut expirer, je ne sais plus respirer.

C’est quand je roule qu’il me semble m’approcher le plus de ce qu’on m’a raconté de l’état méditatif. Rouler, c’est un grand mot, je suis calée à 40 sur une file de droite quelque part sur les maréchaux, une clope se consume dans mes doigts, j’oublie de la fumer, je tire une latte au feu. J’ai le temps avant d’arriver, je connais la route par coeur, il ne pleut pas, je n’ai rien d’autre à faire que d’avancer, assurer les réflexes, ma tête peut arrêter de tourner. Là, je ne pense à rien. J’ai l’impression d’être mon passager. Je me conduis, mais j’ai le temps de regarder le paysage, Paris qui change, ce qui sort de terre et ceux qui y rentrent, je me transporte dans les quartiers de mon enfance, je me souviens des odeurs, elles n’ont pas changées, la ville sent toujours la même chose, la saleté épicée des sorties de métro, le bitume trop chaud des fins de journées. Je pourrais me souvenir du pire, je pourrais pleurer en passant devant ce café, mais ça n’arrive presque jamais. Je visite mon musée personnel, rien n’est effrayant, rien n’est étranger. Si mon cerveau n’est pas arrêté, il bloque les mauvais souvenirs et m’empêche les détours déprimants. J’avance, doucement mais surement, et si personne ne m’attend, ce n’est pas grave, j’ai plaisir au voyage, je fais la paix avec les rues et les quartiers, je respire à plein gaz l’air vicié mais rassurant, familier. Je suis bien.

Quand j’étais petite, les trajets en voiture étaient des moments précieux. Bébé, maman m’endormait en me faisant faire des tours en voiture. Mon père et ma mère travaillaient beaucoup, les heures passées dans les embouteillages me permettaient de profiter d’eux. Dans les fumées mentholées ou ambrées, fenêtres ouvertes sur le périphérique, mes parents se confiaient, se racontaient, la radio en fond sonore. Il n’y avait pas de téléphone, pas de tablette, pas de films à regarder, juste mes parents pour moi pendant des heures. Les trajets avec mon père étaient importants, ils étaient le seul moment où j’avais l’impression de compter, la sensation que mon existence impactait la sienne, il prenait du temps pour moi, pour me conduire. Il était obligé. Et puis il a dérogé à cette unique obligation. Il m’a planté devant un RER en m’expliquant qu’il n’avait pas le temps. J’ai cru que j’aimais l’indépendance, la clé autour du cou, les trajets seule trop tôt, j’avais 10 ans, je me rassurais. J’ai détesté être oubliée, à la sortie de l’école, quand il ne se souvenait pas que j’existais. Alors c’était mieux que rien, j’étais sure d’arriver en ne comptant que sur moi, j’étais sure de le retrouver. Je déteste encore le métro le RER. Mais je me suis trouvée, et j’aime encore avancer.

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