Tuer

Août 11 2017

Je me réveille souvent depuis quelques mois avec la nette conviction d’avoir tué quelqu’un. D’avoir assassiné, puis découpé un individu, d’avoir enterré le corps. Je me dresse dans mon lit, haletante, persuadée que je suis recherchée pour mon crime, plongée dans la culpabilité et l’incompréhension. Il me faut quelques minutes pour composer avec la réalité, reprendre mon souffle, redescendre dans mon corps, réaliser qu’il s’agit encore de ce rêve étrange. Cela ne suffit pourtant pas à me rassurer. Des heures encore après être sortie du lit, je fouille ma mémoire, j’interroge mon conscient. Qui ai-je bien pu tuer ? Comment ai je pu passer à l’acte ? Est ce que je suis vraiment capable de découper un corps, encore chaud, un corps connu, un corps mort ? Je sais rationnellement qu’il m’est impossible de tuer, que la vision seule d’un cadavre me rend malade, et que je suis incapable de tout cela, mais l’odeur de la culpabilité reste, âpre et collante, elle m’accompagne toute la journée, jusqu’au coucher, jusqu’au prochain rêve.

Je ne crois pas à l’interprétation encyclopédique des rêves. Perdre ses dents n’apporte pas la fortune, tomber dans un puit ne déclenche pas la mort, ce ne sont pour moi que des prédictions païennes, des élucubrations de comptoir. Je crois à l’inconscient, rendu palpable quand mon cerveau le laisse s’échapper pendant la nuit, quand je l’autorise à sortir de sa prison, verrou trois points et chaîne rouillée, je contrôle tout, toujours, tout au long de la journée. J’en viens donc à me demander pourquoi je m’en veux si fort, en quoi ma responsabilité d’humaine est engagée. Il me semble que mon inconscient veut me condamner à perpétuité pour un crime que je peine à identifier, que je porte le poids du monde sans l’avoir demandé. De quoi suis je donc coupable, quelle est ma faute, je frappe ma poitrine avec mon poing mais rien ne sort, ma cage thoracique est vide, l’air résonne, mea culpa, mea maxima culpa, mais de quoi ?

Une théorie psychanalytique voudrait que l’on soit tout dans son rêve, si je l’écoute, je suis à la fois celle qui tue et celle qui est tuée, je suis le couteau, le sac, le sang, l’os, l’odeur de la chair décomposée. Je peine donc à me débarrasser de mon corps découpé, je peine à me défaire de la culpabilité des mues successives que j’impose à mon être. A force de travail, j’ai cessé peu à peu d’obéir aux injonctions des normes, j’ai abandonné un partenaire toxique et 10 ans de ma vie, j’ai déménagé 4 fois en 18 mois, j’ai testé mes limites, j’ai ouvert mes shakras (ou le peu que j’y crois), j’ai dansé sur des tambours, j’ai respiré par mon troisième oeil, j’ai arrêté d’exiger du monde, j’ai pris ce qu’il m’apportait sans demander, je me suis apaisée, j’ai changé, j’ai confiance en moi, en ce que je suis, j’ai aimé tout ce qui m’a emporté jusqu’ici, je ne regrette ni les falaises, ni les tempêtes. Ce qui reste, les peaux d’avant, les espoirs, les vies avortées, les autres moi, il faut les abandonner, voyager léger. Ce sont eux que je tue et que je découpe dans mes rêves, ce sont eux que je finis d’achever dans les recoins de ma tête. Adieu les amis, c’était bon de vous avoir, ne partons pas fâchés, cessez de vouloir me hanter.

2 responses so far

  1. C’est beau à lire en tout cas, cet apaisement, cette confiance en toi, une très belle évolution que je suis heureuse de lire aujourd’hui, même si cet adieu m’est également adressé, il est paisible. 🙂
    Promis, je n’ai pas tenté de te hanter 😉 j’ai arrêté le vaudou l’an dernier.

    Belle vie à toi.

  2. Je découvre ton blog à travers ce billet; ta sérénité face aux épreuves du passé fait envie.
    Je reviendrai lire tes écrits, passés et futurs, j’aime beaucoup tes idées et ton style.
    (j’espère que tu ne me tiendras pas rigueur de ce tutoiement alors que nous ne nous connaissons pas, mais puisque tu as emprunté le prénom du personnage dont je me sens le plus proche, j’ai jugé que cela m’en donnait le droit)

    Au plaisir !

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