L’incendie

Je veux me débarrasser de mon ancienne peau. Commencer doucement, à la lame, gratter mes bras, écorcher mes mollets. Inciser ensuite, à la hâte, sans gants et sans alcools, dépecer. Me dévêtir en entier de cette couche surnuméraire, elle en a trop vu, tu vois. Elle a trop subi, elle a trop encaissé, elle a trop pardonné, elle a trop cicatrisé, elle s’est trop distendue, elle s’est trop abîmée. Elle a le droit de partir, elle a assez donné. Je veux m’en défaire, puis la brûler. Avec mes sœurs et ceux qui me ressemblent surtout, avec celles et ceux qui portent une peau parchemin, une peau qui raconte, qui accroche aux coudes et aux pieds, qui se strie rouge et violet sur le ventre, qui se rétracte lorsqu’elle repense aux heures d’avant, une peau collée de force à un mur ou à un drap.

 

Une peau encore vivante, mais qui supplie de se laisser calciner. Une peau qui abdique, une peau qui craquèle et qui soupire, une peau noire sous les aisselles, derrière le cou, entre mes fesses, une peau qu’on a voulu laver, grattée à la pierre ponce, exfoliée à l’acide, piquée à l’encre pour mieux se raconter.

 

Ma peau m’appartient, à moi et à moi seulement, pas à maman, pas à papa, pas à ceux qui voudraient la toucher mais qui ne font que l’entamer à grands coups de serpe, ma peau m’appartient et je suis juge et maître, j’ai droit de vie et de mort, j’ai choisi le feu. Ni sorcière ni martyre, ni suicidaire ni maso, je répare mon dehors en l’abandonnant aux flammes. Je veux brûler et regarder les volutes noires monter vers le ciel sans étoiles, je veux brûler et pouvoir le raconter, dire qu’il est possible de décider et de survivre aux plus grands incendies.

 

Dans une liturgie bien ordonnée, chaque partie de mon corps se rend, enfin. Et je me remplis de joie, et j’exulte de me voir crue, de me voir nue. Mon corps hurle, ma gorge est déformée, mon cri est animal, il rebondit partout, il recouvre la ville, tout est cri, rien n’y échappe, chacun verra ma peau, chacun saura pourquoi je m’en débarrasse, nul ne pourra ignorer le mal qu’il m’a causé.

 

Nous formons un cercle, autour de ma peau qui râle. Nous formons un cercle, et dans ce cercle il y aura un feu. Et mes sœurs et ceux qui leurs ressemblent, tour à tour viennent soulever les lambeaux de ma chair qui exhale les humeurs et les horreurs, et mes sœurs la chérissent une dernière fois, et mes sœurs la portent au feu pour moi. Et je suis exsangue, et mes organes rouges et vifs brillent sous le gras jaune et dur, et mes sœurs autour de moi forment ma nouvelle peau, et me sœurs autour de moi brodent à même mon sang une armure solide, leurs aiguilles sont enchâssées de rubis et de pavés, de tissus sales et de rage, elles renouvellent mon sang et consolident mes os.

 

Du dehors le cercle effraie ceux qui passent. L’odeur âcre de ma peau qui se consume fait suffoquer les plus lâches, alors que d’autres deviennent fous, ils perdent le sens de la marche et leurs visages s’écrasent sur le sol, leurs yeux se baignent dans mon sang, et mon sang les attaque et les brûle, et mon sang ronge leurs chairs et attaque leur cerveau, et mon sang finit son œuvre alors qu’il se régénère, et mon sang nettoie la rue salie de leurs ignobles faces, poils et dents balayés vers le caniveau.

 

 

Mes sœurs sont à l’ouvrage, je suis protégée et nouvelle, ma nouvelle peau est armure, armée, machine de guerre, nous chantons sans paroles pour ma peau léchée par les flammes, nos bouches énormes vibrent et dirigent la fumée. Certaines me soutiennent, d’autres me caressent, ensemble elles sont le trône et l’autel, et si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car elles sont avec moi. J’habiterai la maison de mes sœurs pour la durée de mes jours. Je ne manque de rien.

 

Texte écrit pour le merveilleux fanzine It’s been lovely but I have to scream now

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *