Corps pandémie

Depuis le confinement, depuis le début de l’épidémie, il y a l’angoisse, celle de mourir, celle de la mort des autres, celles des alertes sur le téléphone et des mauvaises nouvelles qui s’entassent si lourdes qu’il est impossible de les trier, tout est horreur, tout sonne l’arrêt définitif des activités, il ne faut pas sortir, voir, rencontrer, aimer, baiser, il faut rester chez soi, le cerveau directement dans la prise, le corps déconnecté. Depuis six mois, depuis 24 semaines, depuis autant de jours et de nuits passées à étouffer sous le poids d’un énième bandeau égrenant comme un chapelet rompu le nombre de cadavres entamant leur décomposition dans les salles anonymes d’hôpitaux forteresses, mon corps s’est détaché de moi, il marche à côté de ma tête sans vouloir la rejoindre. Ce corps, qui a pris l’habitude de définir son volume entre les tables d’un même café depuis des années, ce corps qui sait se recroqueviller, tout géant qu’il soit, dans les creux et les contours précis des autres pour se faire oublier, ce corps n’a plus les frontières des autres pour le contenir, pour le serrer. Ce corps, mon corps, cet étranger, n’est plus bousculé dans le bus, n’est plus embrassé, n’est plus aimé, mon corps ne sait plus qui être, ne sait plus jouir, il sait à peine marcher, il n’a pas oublié les jours sans sortir, les jours d’attestations, les jours où les baies vitrées du balcon semblaient dangereuses ; le virus et la mort comme des détraqueurs sournois dans mon imagination qui fait tourner en boucle les courbes et les chiffres, l’eau de javel et les lingettes à l’alcool, pas de quatre macabre pour cygne boursouflé, dehors tout est mort, demain j’y passerai.

 

Mon corps, ce vieil ennemi montré du doigt, c’est sa faute si je meurs, c’est ma faute si je l’habite, ma maison se fissure sous le gras, il s’infiltre, tout le monde le dit, les gens comme moi, les gros, les IMC supérieurs à, nous allons tous crever, et c’est pas faute de pas nous avoir prévenu, et c’est quand même pas compliqué de manger bouger, t’auras donc tout raté, même ta mort suffoquée par ton goitre, tes poumons remplis de sucre caramélisé. Alors foutu pour foutu, je me réveille pour engloutir, je me rendors quand mon ventre va éclater, juste avant c’est pas assez, juste après c’est trop tard, j’ai le temps de contempler l’ironie sordide de mes troubles, réveillés par le désir insensé de perdre 40 kilos en une nuit, pour me sauver de la mort, pour échapper à la grossophobie, si je maigris peut-être que le virus sera fier de mes efforts et qu’il m’épargnera. Être boulimique c’est avoir 4 ans et demi toute sa vie, c’est croire aux promesses des adultes, aux voeux magiques et aux plus jamais ca, c’est se convaincre qu’on peut acheter du chocolat, qu’on est capable d’en goûter un carré sans en baffrer le reste dans une tentative désespérée d’arrêter sa tête de tourner. C’est aussi retrouver le confort du gras, du sucre, du sel, quand rien ne fait sens autour de soi, quand Paris est silencieux et que les hurlements des ambulances sont les seuls sons à parvenir dans ma chambre, c’est accueillir une vieille amie toxique qu’on a tellement aimé et qu’on peine à renvoyer. 

 

J’essaie depuis quelques jours de retisser un lien avec l’étranger. Je l’emmène marcher, nous reprenons notre vélo. Il n’a rien oublié, il peine un peu plus qu’avant, mais nous avançons. Il est capable, ce gros corps, de faire, de suer, de désirer. Il faut juste qu’on retrouve notre groove, qu’on s’emboîte correctement, ma tête et mes bras, mes angoisses et mes pas. Je me rappelle qu’à quelques variations près, à quelques cicatrices ou à quelques vergetures, ce corps a été célébré, adoré, qu’il m’a conduit sur scène, qu’il m’a permis de rencontrer, de voyager, de me baigner. Cette machine solide, décriée à l’argus, elle tient, elle goûte la sauce tomate et le soleil sur sa peau, promène son chien, se réjouit des petits riens, les petites choses en plus, elle fait un peu la différence entre le jour et la nuit, enfin. Il a fallu 6 mois, 24 semaines, et autant de jours, pour que nous en arrivions là. 

Une réflexion au sujet de « Corps pandémie »

  1. Marie Fourmont

    Merci Daria de partager avec ton superbe talent, le fond de ton être, ta sensibilité intense. Il nous est donné à travers ce texte de lire une part de l’ombre que l’humanité traverse au cœur de la souffrance, silencieuse, brave, et insoumise.
    Je t’embrasse sincèrement. Marie.

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