Archive for the 'Non classé' Category

Papa got a brand new bag

sept 21 2014 Published by under Non classé

Je me prépare à décrocher le téléphone et à entendre la voix de l’autre. J’imagine la scène, j’anticipe. Mon père est mort. Qu’est ce qui se passe après ? Est-ce que je serais au courant au bon moment ? Est ce qu’il faudra que j’aille à l’enterrement ? Est ce que je verrai mes frères pour la première fois autour d’un corps froid ? Qu’est ce qu’ils pensent de moi, de cette sorte de soeur qu’ils n’ont jamais vu, dont ils ne connaissent même pas vraiment l’âge ? Est ce qu’ils pensent à moi, parfois ? Je cherche leurs visages sur Internet, je les trouve, je me reconnais, dans un détail de peau, dans main qui plisse aux mêmes endroits que la mienne. Je partage bien mes genes avec ces inconnus. Mon sang dans leur peine, est ce qu’ils en auront vraiment besoin ? Nous n’avons pas eu le même père. Le mien s’est suicidé quand j’avais 13 ans, il a quitté ma vie, il ne s’est pas battu, il a tout jeté, mes affaires d’enfant, ma chambre, il a démménagé, tout effacé. Il a choisi de se mourir de moi. Le leur est encore là, bien présent dans leurs vies. Je ne sais pas comment d’ailleurs, bon ou mauvais, ils ont un papa. Je leur souhaite le meilleur de mon père, comme j’ai eu la chance de le connaître parfois. Je leur souhaite ce père héros qui me donnait l’impression d’être importante, je leur souhaite ce père clown qui en faisait toujours trop, je leur souhaite ce père fier d’eux que je ne connais pas. Je leur souhaite d’être équilibrés et heureux. Mieux que moi en tout cas.

Je les hais pourtant. Je jalouse leurs sourires et leurs photos de vacances. Je les imagine tout réussir, mieux que moi, des études brillantes, des résultats parfaits, ils ne sont pas obèses, eux, tu vois bien, tu ne méritais pas ce père qui ne voulait pas de toi. Il y en aura bien un qui fera médecine, avec la chance que j’ai, pour me montrer à quel point j’échoue, pour me dire à quel point mon père a eu raison de me laisser de côté, pomme pourrie, fruit imparfait. Je vis en compétition avec ces petits frères d’une autre mère, le classement sur le podium est pourtant clair, ils ont gagné d’une longueur de père, ils ont sur retenir l’attention du mien, pas moi. Au festival annuel des filles à problèmes, je traîne mon boulet derrière moi, il est mon ombre, mon petit nuage de pluie, jamais bien loin pour me rappeller à quel point je ne compte pas. Cette voix dans ma tête qui m’obsède quand le bruit s’arrête autour de moi, c’est la sienne, la cassette ne s’use pas. Mon dernier de coup de fil, la dernière fois qu’il décroche, juste avant il me dira qu’il n’a pas de temps pour moi, il est en train de dîner avec ses fils, je dérange, il ne peut pas. Je rappelle au matin, nous avons un rendez-vous téléphonique, comme on en prend pour un entretien. Il se fout de moi, dix ans pourtant qu’il n’entend pas ma voix, et il n’a rien à dire d’autre que des horreurs vides, il répète ce que je dis pour en tordre le sens, il me demande de ne plus rappeller, les autres, les petits, les enfants, ne savent pas ‘pour moi’.

Ils savent désormais. Il paraît. Ils savent. Je sais aussi plein de choses dont je me fous. Je n’ai pas pleuré à la mort de cet oncle jamais vu. Ils n’ont pas de raisons de penser à moi. Ils ont la tête bien faite, eux. Ils ont leur vie entière à faire, une vie sans moi, sans l’histoire que je porte seule. Je suis le seul témoin de mon histoire avec mon père. De cette histoire intime, de ces moments que personne n’a vécu. Je suis la seule fille de mon père. Je suis le seul premier né de mon père. Cela ne suffit pas à me rendre indispensable. J’anime seule son fantôme, marionnette triste. Il n’y a rien d’humain là dedans. Pas de chaleur, pas d’amour, pas d’admiration. Juste un personnage avec lequel je joue, que j’invente au gré de mes angoisses. Je lui en veux bien sur. D’oser respirer sans se demander si je vis. D’oser s’endormir alors qu’il ne sait rien de moi. Je fais souvent ce rêve, je meurs au milieu d’une forêt, seule, ma mère me cherche et m’appelle, je vois son nom s’afficher sur l’écran de mon portable, et en transparence, mon père se réveille, heureux. Comment papa fais tu pour dormir ? Je suis peut être morte, pour de vrai, quelque part, dans un fossé, dans une voiture calcinée. Je suis peut-être seule, je suis peut-être malade, je suis peut-être ta fille, encore, je t’appelle à l’aide, pourquoi ne m’entends tu pas ? Tu m’as tué, je l’oublie trop souvent, je te prête encore des sentiments.

4 responses so far

Oh.

sept 05 2014 Published by under Non classé

Moi je fais la forte. Insulte moi, je ne lis pas, trolle moi je te bloque, regarde-moi mal je te casse les dents. Je fais la forte mais je ne le suis pas, et au bout d’un moment, quand j’ai fini de gueuler et de dire que je suis en colère, quand j’ai fini d’essayer de comprendre les mécanismes qui se cachent derrière, j’ai envie de me rouler en boule par terre et d’attendre qu’on vienne m’aider à me relever. Sauf que personne ne vient, enfin si, les précieux, les chéris, les essentiels, au rythme de leurs propres vies, de leurs difficultés et de leurs capacités. Mais je ne peux pas compter sur la gentillesse de l’étranger, sur la bienveillance de l’inconnu. Y’a rien de pardonné, y’a rien de pardonnable, je hurle que je souffre, on me répond que j’oppresse, je hurle que suis mal, on me répond de choisir mes mots. La colère des autres, il faut la comprendre, l’accepter, leur faire la place pour hurler, mais la mienne, celle qui me bouffe, mes discriminations, mes injustices, je me les fous au cul, en permanence. Et ça j’en peux plus. Ouais j’aimerais pouvoir me plaindre, tout le temps, dire à chaque fois qu’on m’emmerde, raconter chaque regard, chaque insulte, chaque propos problématique, mais je ne le fais pas. Parce qu’il n’y a pas de soutien, là dehors, pour moi. Y’a rien.

Le pire c’est que c’est sans doute de ma faute. C’est ma personnalité. C’est ma façon d’être. C’est l’image que je projette aux autres. Tout ca fait de moi quelque chose de profondément mal aimable. Tout ca fait de moi quelqu’un qu’on n’a pas envie de protéger. Qu’on n’a pas envie de plaindre ou d’épauler. A force de gueuler qu’on assume tout, les gens finissent par le croire. A force de se répéter tout haut qu’on est forte, les gens pensent qu’on n’a pas besoin d’eux. Je me condamne moi-même à l’autarcie affective. J’aimerai bien être aimable. J’adorerai rentrer dans une pièce et être instantanément le genre de meuf qui attire la conversation et la sympathie. Je voudrais dire que j’ai des centaines de potes. C’est faux. Les gens ne m’aiment pas. Je le sais depuis mes dix ans. Très peu d’ami.es, pas de copines ou presque. Je ne passe pas. Y’a quelque chose de repoussant en moi. Quelque chose qui éloigne les autres d’entrée. Quelque chose que je n’arrive pas à identifier. Que je n’arrive pas à travailler. Ma grande gueule ou ma trop grande timidité sans doute. Mon besoin frénétique d’être aimée. Ce gros vide que je cache sous le gras, peut-être que c’est lui qui fait peur aux gens. Ce gros trou jamais comblé de mes insécurités, de mes manques, de mes fragilités. Cette faille que je colmate à grands renforts cosmétiques de rires trop gras et de saillies cassantes, d’auto dérision et d’assurance feinte. Personne n’aime danser au bord du vide.

Je voudrais me promettre de réussir à être plus simple. Je voudrais me promettre d’arriver à être aimable. Je ne crois plus aux bonnes résolutions, ou aux vœux des bonnes fées. Je les ai trop faits. Ma carapace est trop ancienne, des couches et des couches de plomb et de merde, mon masque trop imbriqué sur mon visage. J’arrive parfois à m’en débarrasser, pour quelques minutes. Ça ne finit pas toujours comme je le voudrais. Ça aussi, c’est inquiétant. De la merde sous la merde. Il me faut me faire à l’idée que je ne déclencherai jamais de bienveillance immédiate dans les yeux de mon interlocuteur, ni en portant mon armure, ni en déposant les armes. Il n’y a rien, là. Il y a moi, toujours un peu trop petite, cachée derrière la grosse dame qui crie. Il y a la petite fille qui voudrait bien qu’on l’aime, l’adolescente solitaire, la jeune adulte qui fait semblant d’avoir tout compris. On se serre, toutes les trois, on se raconte des histoires. Parce qu’il faudra bien avancer ensemble, puisqu’on nous a mises là.

Commentaires fermés

Vos lendemains qui chantent

sept 03 2014 Published by under Non classé

Hier, je me suis rendue pour Les Dé-chaînées et à l’appel du CNDF à un rassemblement « unitaire » pour protester contre la disparition du Ministère du Droit des Femmes. Je copie ici l’appel au rassemblement lancé par le CNDF :

 

Le gouvernement constitué par Manuel Valls il y a quelques jours ne comprend plus de Ministère des Droits des Femmes de plein exercice. Celui ci est déqualifié en Secrétariat d’État, sous l’égide de la Ministre des Affaires sociales et de la Santé.

Outre le fait que conserver ce Ministère durant l’entièreté du quinquennat était une promesse du candidat Hollande, le combat pour l’égalité femmes/hommes est loin d’être terminé. Dans tous les domaines : travail (salarié ou domestique), précarité, violences (dont la prostitution), santé, libre disposition de son corps, parité, handicap, immigration, création artistique, etc…, le chemin est encore long . Pour le parcourir, un Ministère de plein exercice est nécessaire.

Nécessaire car il marque la considération accordée à ce combat, nécessaire car lui seul peut prendre en compte cette approche transversale indispensable.

A l’heure où un virage à droite très significatif est amorcé, à l’heure où les conditions de vie des femmes les plus précaires vont encore se dégrader car ce sont toujours elles les premières victimes, nous ne laisserons pas les acquis du mouvement féministe disparaître dans les affres d’un remaniement délétère.

Toutes et tous devant Matignon, angle rue de Varenne- Boulevard des Invalides, mardi 2 septembre, 18h30.

 

Je suis une femme. Je suis féministe. J’avais donc envie de porter dans ce rassemblement ma colère de voir le Ministère du Droit des Femmes disparaître. C’est pourquoi j’ai répondu à ce rassemblement unitaire. Mais je suis aussi une femme, une féministe, qui pense que les lois votées concernant les travailleur.ses du sexe sont une honte. Je suis cette femme, cette féministe, qui pense que le féminisme se doit de lutter pour les droits de toutes les femmes.  J’ai donc confectionné une pancarte, dont je vous livre le recto et le verso ici.

Verso

photo 2

Recto

Recto

Bien sur on pourra me reprocher d’avoir inscrit le droit des travailleur.ses du sexe et l’abrogation de la loi sur le voile sur ma pancarte. Bien sur on me dira que je devais m’écraser devant la ligne des associations majoritaires. Bien sur on pourra me dire que je faisais de la provocation en portant si ostensiblement les revendications de mon association. Bien sur.

Bien sur on pourra me dire que je me compromets en allant manifester aux côtés des féministes bourgeoises historiques. Bien sur on pourra me reprocher de m’être tenue à quelques mètres des Zero Machos. Bien sur on pourra me reprocher de vouloir faire de l’entrisme, du copinage, des alliances temporaires. Bien sur.

Je voulais être là. Nous voulions, nous Les Dé-Chaînées, être là. Parce que la colère de voir le gouvernement nous chier à la gueule malgré ses promesses, nous la connaissons. Parce que nous sommes hors de nous de voir Pascale Boistard occuper le poste bâtard de secrétaire d’État aux Droits des femmes. Parce que nous avons le droit d’exprimer notre colère, nous féministes, nous, femmes, dans un rassemblement unitaire.

Cela commence quand une première femme vient accompagnée de deux autres m’expliquer que ma pancarte n’a rien à faire dans le rassemblement, et que les droits des travailleur.ses du sexe sont une offense au féminisme. Et essaie de me faire comprendre qu’il serait de bon ton que je me casse.

Cela continue quand des dizaines d’individu.es viennent me voir pour me dire que je me trompe de rassemblement. Que mon soutien visible à la cause des individu.es prostitué.es est une honte. Que je suis un mac.

Cela continue par cette femme qui dira à son amie « je ne veux pas être vue en manifestation à côté d’une pancarte contre la loi sur le voile, prenons vite nos distances ».

Cela termine quand Zero Macho pense qu’il est normal de venir intimer l’ordre à une femme de retirer sa pancarte d’un rassemblement féministe. Un homme dit donc à une femme qu’elle n’a rien à faire sur son terrain privilégié de lutte. Que nous laisserez vous ? A quoi aurons nous droits, quand les hommes seront venus nous prendre jusqu’à nos luttes et nos colères ? De quel droit cet homme aurait il une place plus importante que la mienne dans ce rassemblement ? Je suis soufflée. Je refuse toute discussion.

Les prises de parole commencent.

Un homme, du PCF, commence une longue diatribe sur l’Islam. Qui glisse sur les extrémistes. Qui glisse sur la charia. Nous sommes quelques unes à vomir dans nos bouches. Nous sommes quelques unes à le huer. Je suis en face de cet homme. Il m’ordonnera de me taire. Avec ces mots précis « Taisez vous mademoiselle ». Hurlés au mégaphone. Dans une manifestation féministe. C’est la seconde fois qu’un homme cherche à me silencier. Je suis folle de rage.

Les prises de parole s’enchaînent. Je salue particulièrement l’intervenante de la Maison des Femmes, qui rappelle à tous.tes que la lutte se fera dans la rue, qu’il faut appeler à la mobilisation, que les associations féministes se meurent. C’est celle qui donne vraiment du sens à notre rassemblement. C’est la seule qui parle de lutte. C’est la seule qui semble avoir l’énergie liée à l’urgence de la situation.

Il est évident que Les Dé-chaînées n’auront pas le droit à la parole.

C’est le moment que choisit un membre de ZM pour venir m’expliquer que la prostitution n’est pas un vrai métier, et que si je le voulais vraiment, je pourrais avoir un vrai travail. Je refuse encore une fois la discussion.

Ces gens se rendent ils compte de la violence de leurs mots ? Tous.tes ceux.elles qui ont voulu me faire taire, en me demandant de baisser ma pancarte, en me demandant de partir, en s’éloignant de moi, en chuchotant dans mon dos, en me sommant de me taire, en me sommant de changer de conviction parce qu’ils ont raison. Je ne pense pas. Ils sont persuadés d’être la voix unique. La vérité. Tu n’existes pas. D’ailleurs, tu ne pèses pas lourd politiquement.

Il faut être honnête. Toutes les grandes associations qui pèsent politiquement sur les décisions de nos dirigeant.es sont des associations de féministes blanches et bourgeoises. Je suis blanche. 99% des gens présents au rassemblement l’étaient aussi. Elles bénéficient de l’aura de leurs combats passés (et nous les remercions pour cela), et distillent un féminisme excluant et putophobe. Et pourtant, sur les réseaux sociaux, sur Tumblr, sur Internet, un autre féminisme pousse très fort. Un féminisme parfois violent, souvent explosif, mais plein d’énergie. Cela existe, virtuellement. Je souhaite de tout mon cœur que ce féminisme descende dans la rue. Je souhaite qu’il montre aux associations  historiques que la relève sera différente, que nous ne sommes pas à leur  botte. Que nous existons, nous les femmes féministes, sans leur approbation, libre de penser et d’agir hors des dogmes qu’elles ont voulu installer. Il faudra prendre leur place. Il faudra se battre. J’espère que nous serons nombreuses.

La lutte a différents moyens. Internet est un moyen. Mais la rue, la lutte de territoire, l’occupation de la place symbolique, tout cela est important. C’est la rage de la rue qui fait changer les lois. C’est la place qu’on prend dans un cortège qui marque les esprits. C’est la force de notre mobilisation, ce sont nos voix qui gueulent plus fort, ce sont nos revendications portées bien haut qui  nous font exister, aussi. L’année qui arrive sera riche de combats féministes. J’espère vous croiser dans la rue.

21 responses so far

Rentre

août 30 2014 Published by under Non classé

J’ai tourné deux fois à droite, pour me retrouver dans la même rue. J’ai fait le tour du rond point, trois fois. Je ne veux pas rentrer chez moi. Qu’est ce que je pourrais faire. Mettre de l’essence. Regonfler les pneus. M’arrêter boire un café. Avec tous les autres gens qui boivent des cafés pour ne pas rentrer. On soupire presque en cadence. On commande un demi, tant pis. Des hommes seuls surtout. Les femmes sont occupées, elles donnent le bain, elles couchent les petits, elles choisissent le programme télé. Nous on est là. On sait pas bien pourquoi. On fait très bien semblant d’être libres, on regarde passer les filles, mais on sait bien, qu’il faudra, tout à l’heure, rentrer. Garer la voiture, le bip du portail et les escaliers du parking, la grosse clé de la porte, l’odeur familière lessive-purée, attraper un morceau de joue ou de lèvre pour y déposer un demi baiser. Et le silence. Ne rien avoir à raconter. Les journées, pleines de la même chose qu’hier, n’amusent plus personne. Embrasser les enfants. La télé.

Samedi matin la danse, samedi après-midi, les courses et le poney. On a acheté deux voitures. C’est plus pratique. Avant, on se parlait. On a décidé d’habiter ensemble sur l’autoroute, en rentrant de chez ta mère. On avait le temps. On ne le fuyait pas. Ta main cherchait la mienne sur le levier de vitesse. Tu changeais la radio, je ralais. Aujourd’hui, je râle quand tu veux conduire, quand tu bouges mon siège, quand tu touches au rétro. Ma voiture c’est chez moi. Et tu n’y habites pas. Quand on sera vieux peut-être, quand on aura rien d’autre à faire que de se regarder, il faudra bien se forcer. Il faudrait que tu me racontes, ce que tu fais, à quoi tu penses, comment tu voudrais que je te baise, ce qui est important, maintenant. Il faudrait qu’on s’épargne les fuites et le plombier, la varicelle du dernier, l’argent qu’on doit et celui dont on va manquer. Il faudrait qu’on se regarde, qu’on s’attrape, qu’on se serre, qu’on se batte. Je ne suis pas courageux. Tu l’étais. Je crois que tu as compris que je ne changerais pas. Je crois que tu attends, comme moi.

On a l’ennui bourgeois, confortable. On est ce couple là, celui qui arrête de parler au restaurant, qui écoute les conversations des autres, tout est toujours plus drôle à la table d’à côté.  Les vieilles ficelles, les fleurs et les petits mots, tout ca ne fonctionne plus, ca ne compte pas. On flanche. On se décoit. On s’aime, tiédement. Tu ne m’appelles plus en sortant du boulot. J’oublie de te dire quand je travaille tard. Ce n’est même pas une autre. Il n’y a personne d’autre que l’absence de toi. Je suis lâche. Je ne t’en parle pas. Je sors prendre l’air quand tout devient trop lourd. J’attends que tu hurles. Je voudrais que tu me frappes. Qu’on casse quelque chose. L’orage ne vient pas. Tu pars te coucher. Je change de chaîne. Qu’est ce qui m’empêche d’aller te retrouver. J’ai peur au fond, que tu dises non. Alors j’attends que tu dormes pour m’allonger. Tu as mis le réveil. Demain, c’est pareil.

One response so far

Marseille

août 18 2014 Published by under Non classé

Je ne sais pas si c’est la pauvreté ou le soleil qui rend les gens moins imbus d’eux mêmes à Marseille. Sur la plage, les femmes s’affichent, rondes, vieilles, courbées par l’âge, ridées, mal fagotées ou resplendissantes, leurs maillots sont petits, leurs ventres débordent du bikini, personne ne s’offusque. Les hommes portent les enfants à même la peau sur des torses souvent velus, on porte ostensiblement la croix en or ou le voile fluo, quand la nuit tombe les mamans gantées amènent les plus petits à la grande roue ou aux autos tamponneuses, tout le monde s’en fout. Peu de marques, mais souvent des paillettes, des sequins, sur les sacs et sur les seins, des bouches qui tchipent et des doigts qui claquent, on s’agace pour rien sur le sable, on se réconcilie aussitôt, les enfants se mélangent, la peau dorée et les boucles salées, les cabas plastique du supermarché débordent de sandwichs et de fruits découpés. La plage appartient à tous, c’est le salon d’été, on fume, on reçoit, on coiffe les soeurs et on joue aux cartes, c’est peut-être ce qui nous manque ici, des lieux de vie non spécifique, non utilitaires, où se poser et regarder vivre les autres, pour les apprendre, pour les apprivoiser.

Sur la corniche, le monument aux armées d’Orient et aux soldats du lointain, une porte vers la mer, une porte d’entrée aussi, selon l’endroit de l’hémycicle. La mémoire de nos guerres, les moins sales comme les plus ignobles, et de cette chair utilisée pour remplacer celle des fils de France, les bien nés, ceux dont on ne supporte pas de penser qu’ils puissent mourir, alors que le sacrifice d’étrangers, d’inconnus, de ceux qu’on a jamais vu ou rencontrés, semble normal. La Patrie, la civilisation, les bons pères, j’ai tout le vomi de mes ancêtres qui me remonte en bouche quand j’y passe à chaque fois, l’impression d’avoir failli, d’avoir lu les mauvais manuels en histoire, l’impression que ce monument, aussi beau et aussi magistral soit il n’est pas assez, que tout fait sens quand on le voit, la colère et la violence de plusieurs générations, cristallisée sur ces pierres, aux soldats du lointain, les rouges et les jaunes, les noirs et les moins noirs, ceux qui n’ont même pas de pays, on ne leur donne pas d’identité, ils sont la masse grouillante de ceux qui portent notre économie, notre liberté, nos jours fériés qui n’existeraient pas sans eux, et pour service rendu à la nation, les camps de harkis et les cités dortoirs, les rapatriés et les pieds noirs, les youpins et les sales portugais, les italiens ou les congolais. Ils sont ceux du lointain, importés sur nos bateaux, dans nos armées, dans nos usines, nous sommes ceux d’ici, que nous le voulions ou non, nous portons en nous cette arrogance, ce privilège, d’être d’ici et de se croire tout permis.

La mer bien sur voilà ce qui donne envie de Marseille quand on est né à Paris. On ne s’imagine pas sortir du métro pour aller à la plage, notre cerveau ne peut même pas l’entendre, la donnée est erronée. La mer n’est pas un expédition ici, elle ne demande pas forcément de grands renforts de bouées et de serviettes, de tentes et de parasols, on s’assoit sur le sable avec le naturel de ceux qui ont toujours connu les vagues, qui ne voient plus rien d’exceptionnels aux tags qui longent les plages, rien d’apocalyptique aux usines qui empêchent de se baigner. C’est comme ca, et la misère n’est pas moins difficile au soleil, elle se cale juste sur un autre temps, en tâche de fond derrière les palmiers, dans la poche ou dans le coeur, elle demeure. Je regarde les gens qui regardent la mer, et il me semble que c’est là qu’on devine toute leur humanité. On se perd dans la contemplation, des grains de sable, de l’horizon, tous, le genre, le sexe, la nationalité, tout ca importe peu. L’immensité imaginaire et toute cette eau qui nous perdrait, l’impression qu’on pourrait disparaître, les rochers. Et puis le lointain encore, l’Orient, ce qu’on devine de ceux de l’autre rive, la nuit les étoiles, le noir et le bleu mélangé. Tout cela au pied du parking, au bord de la route, tout près d’un supermarché. L’essentiel à portée de tongs, jamais cheap, toujours à disposition, offerte. C’est ca que j’aime, Marseille, l’impression que la ville se donne, sans retenue, sans morale, qu’elle s’offre. Il n’y a que nous pour nous embarrasser de nos bagages et nos peurs, il n’y a que nous pour nous refuser.

7 responses so far

La femme en noir

août 02 2014 Published by under Non classé

Femme en noir

Y’a cette femme qui marche au bord de la route. Et des gens qui viennent s’agglutiner devant la station service pour la regarder passer, pour la prendre en photo, pour l’applaudir. Des gens qui pleurent, qui la remercient, qui proposent de l’eau ou de l’aide, et la femme en noire qui refuse, qui presse le pas devant les téléphones et les caméras. Elle n’aura rien dit, elle n’aura pas expliqué, elle ne porte pas de messages pour l’humanité. Elle s’est levée un matin, elle a rasé ses cheveux, elle a quitté le centre de traitement pour anciens soldats qu’elle fréquentait, et elle a pris la route. On sait d’elle qu’elle est en deuil, de son mari, de son père, on sait qu’elle est mère. Mais personne ne sait vraiment pourquoi elle marche en silence, ce qu’elle vient trouver au bord des routes toutes droites des Etats Unis, ce qu’elle pense des voitures, des fossés ou des actualités. Elle ne fait que marcher.

Des photos d’elle sont partout sur Internet. Son visage est comme usé par le soleil et par la vie, par la peine. Elle ressemble à une montagne déserte, vide de sens, avec deux yeux comme des lacs immenses et gelés. On dit d’elle qu’elle est illuminée, qu’elle cherche un sens au milieu des panneaux indicateurs, qu’elle cherche un dieu ou une raison de continuer à avancer. Et quand on la voit, enveloppée dans ses voiles noirs, on se laisse aller à le croire. Et puis, il ne faut pas y voir clair pour tout quitter, pour prendre la route sans annoncer son itinéraire, sans prévoir, sans compter, sans GPS, sans affaires, sans argent, sans rien qui dise qu’on va s’arrêter. Il faut être fou, ou il faut avoir tout perdu, il faut avoir vu le pire, il faut avoir souffert, il faut avoir envie de partir, de se quitter soi même, de mourir un peu, de changer d’apparence et de vie, de se fondre parmi les arbres et les talus, de n’être plus rien qu’une femme qui marche au bord de la route, sans comptes à rendre, sans lendemain à inventer. Juste les pieds sur l’asphalte, un pas après l’autre, c’est tout ce qui compte, c’est tout ce qu’on peut envisager, le futur est trop loin, l’avant trop compliqué. Un pas après l’autre, c’est tout ce qu’elle peut faire, pour l’instant, pour continuer à respirer. Se concentrer sur le mouvement du talon, du genou, avoir mal dans son corps, ressentir les bosses et les pentes, surtout ne pas penser aux morts qui dansent juste à côté, ne pas penser aux ombres, avancer. Je n’en sais rien. Peut-être qu’elle expie, comme un pêcheur vers Compostelle, peut-être qu’elle parle aux esprits de la forêts, à ceux des pompes à essence et à ceux des routiers, peut-être qu’elle ne pense plus, brûlée de l’intérieur, juste la mécanique à sauver, marcher pour que la machine continue à tourner.

Et puis les gens qui pleurent en la voyant. Qui s’arrêtent. Qui prient sur son passage. Qui ressentent quelque chose. Qui comme moi, imaginent, dissertent. Est ce que c’est si étonnant de voir une femme marcher au bord de la route ? Est ce si singulier ? On s’émeut parce qu’on ne sait pas. Parce qu’on est pas capables de partir marcher. Parce qu’on ne fera pas la route, bien installés dans nos vies, parce qu’on est pas assez fou, pas assez traversés par la lumière pour nous laisser porter. Alors on pleure devant la femme en noir qui marche, je pleure aussi. Je voudrais souvent partir, sans rien dire, pour quelques jours, disparaître, regarder la mer, ne penser à rien, m’extraire. J’ai la romantique du néant, du kidnapping volontaire, de la retraite en monastère. J’ai le fantasme d’arriver à être en paix dans le désordre de mes angoisses, sans téléphone qui bippe et sans devoirs à rendre. J’ai l’idée qu’au bout de quelques jours, qu’à la fin de quelques nuits, tout se dissout dans le silence, qu’on laisse s’envoler les questions, les hontes, les peines, dans quelque chose de plus grand que soi, dans quelque chose d’incompréhensible. Je crois que je manque d’humilité, pour accepter le silence et la disparition, je ne suis pas prête à la grande dissection, j’ai trop de ce moi qui déborde pour m’autoriser à le faire taire.  La femme en noir est arrivé au bout de sa route il y a quelques jours. Elle repartira. Et moi.

#womaninblack

http://www.bbc.com/news/magazine-28578570

One response so far

Donne moi

juil 31 2014 Published by under Non classé

Donne moi la patience, donne moi les nerfs, donne moi l’envie. D’expliquer trente fois, de revenir dix, de redire et de remettre, de panser ce qui a déjà été abîmé, de remettre à demain ce qui a été combattu aujourd’hui. Donne moi la force de me foutre à poil, de crier, de hurler, donne moi le fer pour ma lance et pour mon armure, du même métal transpercer et protéger, des mêmes idées faire son idéal de vie et son combat. Donne moi l’humilité de reconnaître mes manquements, mes erreurs, donne moi cents lignes dans le grand cahier pour que je comprenne, pour que ça rentre, pour ne pas répéter encore ce qui ne fonctionne pas, pour échapper à l’insanité. Donne moi du silence, de l’obscurité, du désert, donne moi le vide qu’on ne peut remplir, donne moi la contemplation et l’émerveillement, donne moi les nuits sourdes remplies de musique, donne moi le fond de la piscine et le carrelage cassé, donne moi le dur et le difficile pour que j’apprenne à respirer. Tanne ma peau, mais laisse la souple, poreuse, prête à s’enduire de nouvelles couleurs, prête à marquer les coups et à porter les cicatrices, ni rigide, ni momifiée, si vivante qu’elle se moque bien des autres, si fière qu’elle supporte toutes les années. Donne moi l’honnêteté, celle de dire ce que je pense, sans peur de perdre ou de manquer, sans négocier les virages de l’ego des autres ou de mes peurs, donne moi une langue qui me pousse au ravin, jouer l’équilibriste sur le sentier. Donne moi la force, donne moi l’assurance de n’être bien qu’assise en moi, yogi posé dans son temple, yeux fermés et paumes ouvertes vers l’immensité.

Trouve en moi le courage qui me manque, trouve en moi les failles et remplis les d’amour, de rires, de moments sincères, de regards qu’on croise, de mots lus, d’enchaînements parfaits de phrases volées à d’autres, de la couleur des rues quand il pleut, de l’odeur du cou de ma mère, de bras qui se serrent autour de moi, entasse les sentiments les uns sur les autres, les meilleurs, les bienveillants, les bien-pensants, construisons un barrage, une digue, un abri. Des sacs de sables contre la boue, contre la haine, contre les journées trop longues et trop vides, des sacs de joli pour faire peur au vilain, pour que seul le soleil passe au travers, pour que les torrents s’apaisent. Donne moi des centaines de doigts pour masser mes synapses, donne moi des yeux qui ne se brouillent jamais, donne moi un cerveau sur modulateur, impavide aux changements électriques, le bip-bip régulier des ondes pour le bercer, un cerveau mou, peu prompt à l’excitation ou à l’angoisse, un cerveau placide, bon chien, sans surprises, toujours heureux de te voir rentrer à heure fixe. Donne moi des réserves de bras, pour que je puisse les ouvrir, sans relâche, sans penser à ce qu’il faudrait compter ou ce qu’il faudrait retenir, donne moi l’amnésie, l’oubli, le pardon, donne moi le silence encore, celui des autres mais surtout le mien, donne moi un arrêt d’urgence, une bande de secours, donne moi le courage de sauter du train avant d’y foutre le feu, donne moi du tulle gras et des réserves de codéine, parce que tout ira mal, un jour, et qu’il faudra y aller, parce que j’aurai oublié de réfléchir et de penser au désert, parce qu’il y aura trop de bruits à faire taire.

Donne du son à mes pas, qu’on me regarde, qu’on se souvienne de moi, donne de la musique à ma voix, qu’on m’entende sans crier, qu’on m’écoute sans hurler. Donne des pics à ma langue, des insultes et des jurons, donne des tics à ma bouche, des tocs à mes doigts, des habitudes et des idiomes rien qu’à moi, donne moi le plaisir de chuchoter, ordonne moi de me taire. Rends moi toute petite, minuscule, transparente, efface moi devant les autres, empêche moi de prendre de la place, de déborder, d’en faire trop, de vouloir marquer l’espace à tout prix, de peur qu’on ne m’oublie. Donne moi le contentement, le centre, le milieu, celui qui ne réclame rien, celui qui n’attend plus, celui qui ne porte plus de montre et dont les yeux sont grands ouverts, délivre moi de mes envies, de ma chair parfois, laisse moi déshabiller ma peau sur une chaise, la laisser se rider sans m’en soucier, se boursoufler et se tendre, déplaire et m’attendre. Donne moi l’envie, donne moi du sable dans mes chaussures et des cailloux sur ma route, parce que c’est peut-être le mieux, de se retourner et de compter les cailloux, juste parce qu’on peut.

One response so far

Jane est morte

mai 30 2014 Published by under Non classé

Jane, je n’arrive pas à me souvenir de ce qui nous a séparé. J’ai la mémoire hyper sélective, j’efface les engueulades, les manquements des autres, et surtout les miens. J’ai le cerveau confortable, prêt à m’absoudre, prêt à oublier, je ne m’encombre pas des noirceurs de mon prochain, et je passe grossièrement du blanco qui tâche sur mes pires comportements. Jane, je me souviens de l’appartement immense de tes parents, de ta petite chambre au bout du couloir, de l’escalier de service et du monte charge, je me souviens de ta mère, qui aurait bien voulu t’enfermer, je me souviens de ton père, qui te regardait grandir comme une étrangère. Je me souviens de ton front, très grand, de ton menton, de ta silhouette parfaite d’adolescente fringuée trop grand. Je me souviens de ton premier mec, Christophe, un genre d’individu flasque, très fier de son statut de terminale, et qui avait compris qu’il pouvait exiger de toi ce qu’il n’obtenait pas des autres. Je me souviens comme tu étais fière, de lui, de vous, de son aptitutde à citer Nine Inch Nails. Je me souviens de ta mère, lors d’un dîner, très grave, nous annoncant qu’elle avait compris toute la problématique des banlieues depuis qu’elle avait vu La Haine. Cette mère, que tu détestais, que tu disais menacer au couteau, cette petite femme bourgeoise qui ne te ressemblait même pas de loin, cette maman qui te poussait toujours un peu plus loin d’elle, dans un autre pays, dans une autre école, dans une autre pension.

Je me souviens de ton rire. Je me souviens de ta tronche avec une bombe d’équitation. Je me souviens de la façon que tu avais de faire claquer tes doigts lorsque tu secouais une allumette pour l’éteindre. Bien plus tard, je me souviens t’avoir appercue dans la rue, en bas de mon bureau. Tu partais déjeuner avec 2 anciennes de la pension, donc ma meilleure amie de l’époque. Je n’avais pas le droit de venir. Je n’étais pas la bienvenue. Je ne me souviens toujours pas de ce qui avait provoqué mon exil forcé. Je me souviens encore de ton écriture, pourtant. Je me souviens de tes rêves. Qu’est ce qui a pu se passer ? Je me souviens de tes vacances à Royan, de ce mec, sur cette voiture, un soir. Je me souviens de tes larmes. Je me souviens ne pas t’avoir cru tout de suite. Je me souviens ne pas avoir eu les armes pour t’aider. Je me souviens de mes paroles pseudo mystique pour te conforter. Une histoire de karma et de présence divine dans l’obscurité. Plus tard, quand j’ai appris, quand j’ai subi, tu es la première à qui j’ai pensé. Je m’en veux encore. De n’avoir pas su. De ne pas t’avoir cru. Aujourd’hui encore, quand on vient me rapporter des agressions, quand on me raconte une histoire de vie difficile, j’ai ce moment, dans ma chambre, avec toi, assise sur mon lit, et mes mots qui sortent si mal, et mon incapacité à t’épauler, et tes mots qui s’accèlérent, et tes yeux qui s’embrument, j’ai tout ca avec moi, tout le temps. J’avais 14 ans, je ne savais pas, je n’en savais rien. Je te demande pardon.

Mes souvenirs s’arrêtent vite. J’ai perdu mon dernier lien avec toi quand j’ai perdu ma meilleure amie. Encore un dossier qu’il me faudrait ouvrir, pour me souvenir, pour le comprendre. Qu’est ce que j’ai fait ? Qu’est ce qui s’est passé ? Je n’en sais rien, au fond. La vie, bêtement, peut-être, ma maladie, beaucoup, aussi. Presque 8 ans maintenant, que je passais régulièrement vous observer sur Facebook, vous les rescapées, vous les amies pour la vie, vous les trois survivantes du pensionnat, de l’adolescence, toi, elle, et puis l’autre, celle qui m’avait mordue au sang dans le couloir un samedi matin, souviens toi. J’enviais vos photos, vos soirées, vos week-ends ensemble, j’étais émue devant les histoires que je devinais, j’ai voulu écrire, j’effaçais, vous ne vouliez pas de moi, c’était mieux comme ca, qu’est ce qu’on dit à des fantômes après tout, pas grand chose. Ce soir, je me promène encore sur vos photos, et j’apprends que tu es morte, Jane, d’une crise cardiaque, au début du mois. Qu’on t’a fait une belle célébration de ta vie. Je n’en sais pas plus. Juste que tu n’es plus là. Et je n’ai pas le droit de te pleurer, ca serait bien maladroit. Ca serait pleurer sur moi, sur nos ombres, sur des souvenirs que je suis maintenant seule à garder. Je me demande ce que j’ai fait pour garder seule les souvenirs partagés avec d’autres qui n’en veulent plus, qui me les ont jeté bien fort dans le ventre, pour s’en débarasser. J’aimerais me souvenir de plus, des détails, des déliés. Je me souviens de toi Jane.

6 responses so far

Cannibale

avr 14 2014 Published by under Non classé

Y’a ton visage dans les draps, au pied de la couette, imprimé, tout froissé, la bouche ouverte, les dents qui crient, y’a tes yeux qui roulent sur le parquet, grands ouverts, ta peau en petits tas sur la table de l’entrée, mélée de poils, ta barbe, posée au coin de la porte. Y’a ton odeur laissée un peu partout, surtout quand je l’oublie, y’a ton t-shirt roulé en boule, humide et pourri. Y’a moi, juste là, qui pense à ces petits bouts de toi que j’imagine surement, qui n’existent même pas. Y’a mes doigts qui cherchent les tiens, y’a ma peau qui voudrait bien mais qui ne peut pas, y’a ma tête qui m’échappe quand je pense à toi, y’a tout ca, et surtout du silence, de la musique parfois. J’en fais des dessins, j’écris pour de vrai, avec mes mains, dans un carnet que tu ne liras pas, je crayonne des lignes et je rature mon nom, j’entends la porte. Le chat s’asseoit, inquiet, près de ma tête, il monte sur mon ventre, il ronronne. Tout ca c’est chez moi, quand tu n’y es pas.

Je peux pas dire que ce soit douloureux, que j’en souffre, ou même que j’y pense. Ca me vient là, sans que je convoque quoique ce soit. Ca me vient comme une évidence, de vouloir que tu sois là. Ca monte quelque part dans mon ventre, pour finir par flotter tout autour, pour s’imposer doucement, la dictature du sentiment. Je peux pas dire que ca soit désagréable, de t’imaginer, de te faire dire tout ce que j’ai envie d’entendre, de mettre ma langue dans ta bouche, comme ca. C’est comme un rituel rassurant, tout se passera bien, puisque je décide de tout. Il n’y a pas d’angoisses, pas de questions, pas de mots à trouver qui ne viendraient pas. Il n’y a pas d’après, pas de manque, pas de regret, puisque tu es là. C’est pas pour de vrai, je sais. Est ce que ca compte, que ca soit vrai ou pas, j’ai du mal à faire la différence parfois. Baby baby baby. Je suis pas crooner pour un rond, mais parfois j’aimerais bien. Séduire comme ils font dans les vieilles chansons. Sussurer un truc bien cliché dans ton oreille et te voir rougir. Te séduire comme les garçons font dans les films pour filles, te promettre la lune, te mentir. Te jouer de la guitare même. Je suis un mec comme ca.

Je voudrais te faire danser. Au milieu du salon, juste pour rien, parce que la chanson est en sucre, parce que je suis contre toi. Viens danser, je te dirais. Viens, allez. Avec la lumière et rien pour te cacher. Juste ton nez dans mon cou. Je voudrais te regarder te laisser danser. Mais les filles ne font pas ca. Pas moi en tout cas. Je voudrais être ton mec, mon amour, je voudrais être en toi. Même pas pour le sexe, même pas pour jouir. Je voudrais juste sentir ce que ca fait. D’être toi. Avec ta peau et tes poils et ton dos. Mettre mes doigts dans tes yeux, sentir comme c’est mouillé. Voir ce qui se cache derrière. Aspirer tes oreilles. Couper tes ongles avec mes dents. Manger tes croutes. Mesurer tes pieds avec mes mains. Je voudrais te goûter. Je voudrais t’avaler. Moi si j’étais un homme, je serais cannibale.

10 responses so far

Rémy Gaillard, Sortir les couteaux

mar 29 2014 Published by under Non classé

Remy Gaillard, amuseur public sur Youtube, nous fait cette semaine la grâce d’un nouvel opus. « Free Sex », voilà son titre. On y voit des femmes dans l’espace public, dans la rue, dans le parc, allongées, accroupies, assises, qui ne prêtent aucune attention à Mr Gaillard. Ce dernier se place en décalage de quelques centimètres, et par un habile mouvement de la caméra, un jeu de perspective digne des plus grands peintres, simule l’acte sexuel sur ces femmes inconnues. La classe américaine.

Oh bien sur je pourrais vous parler de sexisme, de culture du viol, de harcèlement de rue. Vous rappeler que ce genre de vidéo entretient l’idée que l’espace public n’appartient pas aux femmes, qu’elle ne font qu’emprunter un passage réservé aux porteurs de testicules. Vous rappeler aussi qu’il y a 200 (deux cents) viols par jour (journée, day, période de 24 heures) en France. Soit un peu plus de 8 (huit) viols ( le viol est un « rapport sexuel imposé à quelqu’un par la violence, obtenu par la contrainte, qui constitue pénalement un crime ») par heure (unité de temps de 60 minutes), soit à peu près un viol toutes les 8 minutes. Vous dire que cette vidéo nous rappelle à nous, femmes cis ou trans, que nous ne sommes pas en sécurité dans la rue, dans un parc, dans les transports. Que s’allonger sur l’herbe pour lire, c’est inviter un homme à venir mimer un acte sexuel. Que s’accroupir pour faire ses lacets appelle la photo volée de notre cul, ou crie à l’homme qui peut venir singer la levrette.

Les femmes sont donc les victimes potentielles permanentes des violences des hommes. Plus seulement les « salopes », les « bourrées », les « faciles », les « habillées trop court ». Toutes. Les allongées en jean, les debout en jupe, les voilées au supermarché, les col roulées au ski, les toutes jeunes sur Internet, les bonnasses en mini short, les moches en jogging, les grosses sous leurs bourrelets, les mal baisées à lunettes. Oh je vous entends déja hurler. Mimer une fellation n’est pas une violence. C’est pour rire. Allons. On peut plus rien dire. On peut plus rien faire. Les féministes n’ont pas d’humour. Et puis c’est flatteur. Qu’on puisse imaginer avoir une relation sexuelle avec elle. Y’en a pleins qui seraient contentes d’avoir un mec qui frétille derrière leur cul hein. C’est un genre de validation de leur existence. Parce qu’une femme qui ne provoque pas l’érection divine du phallus n’a pas vraiment de raison de vivre. Il faut faire bander, coute que coute. Il faut secouer ses seins, faire voler ses cheveux, il faut des bouches rouges et des dents qui ne mordent pas la queue, il faut ne pas être collante, mais ne pas s’éloigner, il faut la prendre dans le cul pour le garder, il faut être pénétrées, parce que c’est ca, la vraie sexualité, il faut avaler le foutre et se taire, il faut remercier l’homme d’avoir daigné nous souiller. C’est drôle non ?

C’est drôle de n’être regardée que pour sa capacité à faire éjaculer. C’est drôle d’être uniquement envisagée comme partenaire sexuelle potentielle dans l’espace public. C’est drôle de vivre chaque trajet à pieds ou en transport comme un jeu de validation de nos qualités sexuelles. Drôle de se faire insulter, de se faire reluquer, de se faire dévisager, d’entendre des commentaires sur nos seins trop petits ou trop gros, sur nos fesses trop présentes ou trop effacées, sur nos possibles capacités à nous faire baiser la bouche « comme des bonnes putes », tout ca en faisant 400 mètres entre chez toi et le tabac. Tellement drôle.

Je n’ai plus d’humour. Nous n’avons plus d’humour. Ni pour ceux qui miment, ni pour ceux qui parlent, ni pour ceux qui insultent, ni pour ceux qui commentent, ni pour ceux qui complimentent, ni pour ceux qui touchent sans demander l’autorisation, ni pour ceux qui fixent nos corps, ni pour ceux qui capturent nos images en les volant,  ni pour ceux qui se servent de nous comme écran de leurs désirs alors que nous ne demandons qu’à marcher. Marcher librement, dans la rue, dans les parkings, dans les parcs, dans les villes ou dans les campagnes, avec nos enfants, nos amies, nos amantes, en jupe ou en djellaba, en short ou en jean, sans subir vos mots et vos gestes avilissants.

Nous n’avons plus d’humour. Nous n’avons plus de patience. J’invite chaque meuf qui se trouvera confrontée à la validation masculine dans l’espace public, aux remarques, aux insultes, aux gestes ou aux discours déplacés à répondre. C’est une invitation, pas une injonction. Il faut juger de la situation, de son danger potentiel, et de sa force. Nous ne sommes pas obligées d’être fortes. Mais si un jour, tu te trouves forte, si un jour, ta voix peux hurler, si tu peux gueuler partout dans la rue, si tu peux effrayer tous tes voisins voyageurs en hurlant, si tu peux rendre les coups, si tu peux mettre des pains, si tu peux cracher, si tu peux déchirer, si tu peux répondre, fais le. Ne nous laissons plus faire. Ne supportons plus une seule parole, un seul geste contre nous dans l’espace public. Ne supportons plus un seul geste, une seule parole contre une autre femme, quelque soit son apparence, dans l’espace public. Intervenons. Solidarisons nous. Parlons nous dans les trains, dans les bus, dans les RER, dans les salles d’attentes. Regroupons nous. Il faut que la peur change de côté. Il faut que la honte change de côté. Il faut que nous nous battions. Il nous faut sortir les couteaux. (<– ici un lien à cliquer qui explique l’expression « sortir les couteaux », qui n’est pas à prendre littéralement).

Edit du 30 Mars 14h :

Je ferme les commentaires.

Je ne peux plus lire de messages insultants, ou m’invitant à me suicider pour aujourd’hui. A chaque jour suffit sa peine.

63 responses so far

Next »

Get Adobe Flash playerPlugin by wpburn.com wordpress themes