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Rentre

août 30 2014 Published by under Non classé

J’ai tourné deux fois à droite, pour me retrouver dans la même rue. J’ai fait le tour du rond point, trois fois. Je ne veux pas rentrer chez moi. Qu’est ce que je pourrais faire. Mettre de l’essence. Regonfler les pneus. M’arrêter boire un café. Avec tous les autres gens qui boivent des cafés pour ne pas rentrer. On soupire presque en cadence. On commande un demi, tant pis. Des hommes seuls surtout. Les femmes sont occupées, elles donnent le bain, elles couchent les petits, elles choisissent le programme télé. Nous on est là. On sait pas bien pourquoi. On fait très bien semblant d’être libres, on regarde passer les filles, mais on sait bien, qu’il faudra, tout à l’heure, rentrer. Garer la voiture, le bip du portail et les escaliers du parking, la grosse clé de la porte, l’odeur familière lessive-purée, attraper un morceau de joue ou de lèvre pour y déposer un demi baiser. Et le silence. Ne rien avoir à raconter. Les journées, pleines de la même chose qu’hier, n’amusent plus personne. Embrasser les enfants. La télé.

Samedi matin la danse, samedi après-midi, les courses et le poney. On a acheté deux voitures. C’est plus pratique. Avant, on se parlait. On a décidé d’habiter ensemble sur l’autoroute, en rentrant de chez ta mère. On avait le temps. On ne le fuyait pas. Ta main cherchait la mienne sur le levier de vitesse. Tu changeais la radio, je ralais. Aujourd’hui, je râle quand tu veux conduire, quand tu bouges mon siège, quand tu touches au rétro. Ma voiture c’est chez moi. Et tu n’y habites pas. Quand on sera vieux peut-être, quand on aura rien d’autre à faire que de se regarder, il faudra bien se forcer. Il faudrait que tu me racontes, ce que tu fais, à quoi tu penses, comment tu voudrais que je te baise, ce qui est important, maintenant. Il faudrait qu’on s’épargne les fuites et le plombier, la varicelle du dernier, l’argent qu’on doit et celui dont on va manquer. Il faudrait qu’on se regarde, qu’on s’attrape, qu’on se serre, qu’on se batte. Je ne suis pas courageux. Tu l’étais. Je crois que tu as compris que je ne changerais pas. Je crois que tu attends, comme moi.

On a l’ennui bourgeois, confortable. On est ce couple là, celui qui arrête de parler au restaurant, qui écoute les conversations des autres, tout est toujours plus drôle à la table d’à côté.  Les vieilles ficelles, les fleurs et les petits mots, tout ca ne fonctionne plus, ca ne compte pas. On flanche. On se décoit. On s’aime, tiédement. Tu ne m’appelles plus en sortant du boulot. J’oublie de te dire quand je travaille tard. Ce n’est même pas une autre. Il n’y a personne d’autre que l’absence de toi. Je suis lâche. Je ne t’en parle pas. Je sors prendre l’air quand tout devient trop lourd. J’attends que tu hurles. Je voudrais que tu me frappes. Qu’on casse quelque chose. L’orage ne vient pas. Tu pars te coucher. Je change de chaîne. Qu’est ce qui m’empêche d’aller te retrouver. J’ai peur au fond, que tu dises non. Alors j’attends que tu dormes pour m’allonger. Tu as mis le réveil. Demain, c’est pareil.

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Marseille

août 18 2014 Published by under Non classé

Je ne sais pas si c’est la pauvreté ou le soleil qui rend les gens moins imbus d’eux mêmes à Marseille. Sur la plage, les femmes s’affichent, rondes, vieilles, courbées par l’âge, ridées, mal fagotées ou resplendissantes, leurs maillots sont petits, leurs ventres débordent du bikini, personne ne s’offusque. Les hommes portent les enfants à même la peau sur des torses souvent velus, on porte ostensiblement la croix en or ou le voile fluo, quand la nuit tombe les mamans gantées amènent les plus petits à la grande roue ou aux autos tamponneuses, tout le monde s’en fout. Peu de marques, mais souvent des paillettes, des sequins, sur les sacs et sur les seins, des bouches qui tchipent et des doigts qui claquent, on s’agace pour rien sur le sable, on se réconcilie aussitôt, les enfants se mélangent, la peau dorée et les boucles salées, les cabas plastique du supermarché débordent de sandwichs et de fruits découpés. La plage appartient à tous, c’est le salon d’été, on fume, on reçoit, on coiffe les soeurs et on joue aux cartes, c’est peut-être ce qui nous manque ici, des lieux de vie non spécifique, non utilitaires, où se poser et regarder vivre les autres, pour les apprendre, pour les apprivoiser.

Sur la corniche, le monument aux armées d’Orient et aux soldats du lointain, une porte vers la mer, une porte d’entrée aussi, selon l’endroit de l’hémycicle. La mémoire de nos guerres, les moins sales comme les plus ignobles, et de cette chair utilisée pour remplacer celle des fils de France, les bien nés, ceux dont on ne supporte pas de penser qu’ils puissent mourir, alors que le sacrifice d’étrangers, d’inconnus, de ceux qu’on a jamais vu ou rencontrés, semble normal. La Patrie, la civilisation, les bons pères, j’ai tout le vomi de mes ancêtres qui me remonte en bouche quand j’y passe à chaque fois, l’impression d’avoir failli, d’avoir lu les mauvais manuels en histoire, l’impression que ce monument, aussi beau et aussi magistral soit il n’est pas assez, que tout fait sens quand on le voit, la colère et la violence de plusieurs générations, cristallisée sur ces pierres, aux soldats du lointain, les rouges et les jaunes, les noirs et les moins noirs, ceux qui n’ont même pas de pays, on ne leur donne pas d’identité, ils sont la masse grouillante de ceux qui portent notre économie, notre liberté, nos jours fériés qui n’existeraient pas sans eux, et pour service rendu à la nation, les camps de harkis et les cités dortoirs, les rapatriés et les pieds noirs, les youpins et les sales portugais, les italiens ou les congolais. Ils sont ceux du lointain, importés sur nos bateaux, dans nos armées, dans nos usines, nous sommes ceux d’ici, que nous le voulions ou non, nous portons en nous cette arrogance, ce privilège, d’être d’ici et de se croire tout permis.

La mer bien sur voilà ce qui donne envie de Marseille quand on est né à Paris. On ne s’imagine pas sortir du métro pour aller à la plage, notre cerveau ne peut même pas l’entendre, la donnée est erronée. La mer n’est pas un expédition ici, elle ne demande pas forcément de grands renforts de bouées et de serviettes, de tentes et de parasols, on s’assoit sur le sable avec le naturel de ceux qui ont toujours connu les vagues, qui ne voient plus rien d’exceptionnels aux tags qui longent les plages, rien d’apocalyptique aux usines qui empêchent de se baigner. C’est comme ca, et la misère n’est pas moins difficile au soleil, elle se cale juste sur un autre temps, en tâche de fond derrière les palmiers, dans la poche ou dans le coeur, elle demeure. Je regarde les gens qui regardent la mer, et il me semble que c’est là qu’on devine toute leur humanité. On se perd dans la contemplation, des grains de sable, de l’horizon, tous, le genre, le sexe, la nationalité, tout ca importe peu. L’immensité imaginaire et toute cette eau qui nous perdrait, l’impression qu’on pourrait disparaître, les rochers. Et puis le lointain encore, l’Orient, ce qu’on devine de ceux de l’autre rive, la nuit les étoiles, le noir et le bleu mélangé. Tout cela au pied du parking, au bord de la route, tout près d’un supermarché. L’essentiel à portée de tongs, jamais cheap, toujours à disposition, offerte. C’est ca que j’aime, Marseille, l’impression que la ville se donne, sans retenue, sans morale, qu’elle s’offre. Il n’y a que nous pour nous embarrasser de nos bagages et nos peurs, il n’y a que nous pour nous refuser.

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La femme en noir

août 02 2014 Published by under Non classé

Femme en noir

Y’a cette femme qui marche au bord de la route. Et des gens qui viennent s’agglutiner devant la station service pour la regarder passer, pour la prendre en photo, pour l’applaudir. Des gens qui pleurent, qui la remercient, qui proposent de l’eau ou de l’aide, et la femme en noire qui refuse, qui presse le pas devant les téléphones et les caméras. Elle n’aura rien dit, elle n’aura pas expliqué, elle ne porte pas de messages pour l’humanité. Elle s’est levée un matin, elle a rasé ses cheveux, elle a quitté le centre de traitement pour anciens soldats qu’elle fréquentait, et elle a pris la route. On sait d’elle qu’elle est en deuil, de son mari, de son père, on sait qu’elle est mère. Mais personne ne sait vraiment pourquoi elle marche en silence, ce qu’elle vient trouver au bord des routes toutes droites des Etats Unis, ce qu’elle pense des voitures, des fossés ou des actualités. Elle ne fait que marcher.

Des photos d’elle sont partout sur Internet. Son visage est comme usé par le soleil et par la vie, par la peine. Elle ressemble à une montagne déserte, vide de sens, avec deux yeux comme des lacs immenses et gelés. On dit d’elle qu’elle est illuminée, qu’elle cherche un sens au milieu des panneaux indicateurs, qu’elle cherche un dieu ou une raison de continuer à avancer. Et quand on la voit, enveloppée dans ses voiles noirs, on se laisse aller à le croire. Et puis, il ne faut pas y voir clair pour tout quitter, pour prendre la route sans annoncer son itinéraire, sans prévoir, sans compter, sans GPS, sans affaires, sans argent, sans rien qui dise qu’on va s’arrêter. Il faut être fou, ou il faut avoir tout perdu, il faut avoir vu le pire, il faut avoir souffert, il faut avoir envie de partir, de se quitter soi même, de mourir un peu, de changer d’apparence et de vie, de se fondre parmi les arbres et les talus, de n’être plus rien qu’une femme qui marche au bord de la route, sans comptes à rendre, sans lendemain à inventer. Juste les pieds sur l’asphalte, un pas après l’autre, c’est tout ce qui compte, c’est tout ce qu’on peut envisager, le futur est trop loin, l’avant trop compliqué. Un pas après l’autre, c’est tout ce qu’elle peut faire, pour l’instant, pour continuer à respirer. Se concentrer sur le mouvement du talon, du genou, avoir mal dans son corps, ressentir les bosses et les pentes, surtout ne pas penser aux morts qui dansent juste à côté, ne pas penser aux ombres, avancer. Je n’en sais rien. Peut-être qu’elle expie, comme un pêcheur vers Compostelle, peut-être qu’elle parle aux esprits de la forêts, à ceux des pompes à essence et à ceux des routiers, peut-être qu’elle ne pense plus, brûlée de l’intérieur, juste la mécanique à sauver, marcher pour que la machine continue à tourner.

Et puis les gens qui pleurent en la voyant. Qui s’arrêtent. Qui prient sur son passage. Qui ressentent quelque chose. Qui comme moi, imaginent, dissertent. Est ce que c’est si étonnant de voir une femme marcher au bord de la route ? Est ce si singulier ? On s’émeut parce qu’on ne sait pas. Parce qu’on est pas capables de partir marcher. Parce qu’on ne fera pas la route, bien installés dans nos vies, parce qu’on est pas assez fou, pas assez traversés par la lumière pour nous laisser porter. Alors on pleure devant la femme en noir qui marche, je pleure aussi. Je voudrais souvent partir, sans rien dire, pour quelques jours, disparaître, regarder la mer, ne penser à rien, m’extraire. J’ai la romantique du néant, du kidnapping volontaire, de la retraite en monastère. J’ai le fantasme d’arriver à être en paix dans le désordre de mes angoisses, sans téléphone qui bippe et sans devoirs à rendre. J’ai l’idée qu’au bout de quelques jours, qu’à la fin de quelques nuits, tout se dissout dans le silence, qu’on laisse s’envoler les questions, les hontes, les peines, dans quelque chose de plus grand que soi, dans quelque chose d’incompréhensible. Je crois que je manque d’humilité, pour accepter le silence et la disparition, je ne suis pas prête à la grande dissection, j’ai trop de ce moi qui déborde pour m’autoriser à le faire taire.  La femme en noir est arrivé au bout de sa route il y a quelques jours. Elle repartira. Et moi.

#womaninblack

http://www.bbc.com/news/magazine-28578570

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Donne moi

juil 31 2014 Published by under Non classé

Donne moi la patience, donne moi les nerfs, donne moi l’envie. D’expliquer trente fois, de revenir dix, de redire et de remettre, de panser ce qui a déjà été abîmé, de remettre à demain ce qui a été combattu aujourd’hui. Donne moi la force de me foutre à poil, de crier, de hurler, donne moi le fer pour ma lance et pour mon armure, du même métal transpercer et protéger, des mêmes idées faire son idéal de vie et son combat. Donne moi l’humilité de reconnaître mes manquements, mes erreurs, donne moi cents lignes dans le grand cahier pour que je comprenne, pour que ça rentre, pour ne pas répéter encore ce qui ne fonctionne pas, pour échapper à l’insanité. Donne moi du silence, de l’obscurité, du désert, donne moi le vide qu’on ne peut remplir, donne moi la contemplation et l’émerveillement, donne moi les nuits sourdes remplies de musique, donne moi le fond de la piscine et le carrelage cassé, donne moi le dur et le difficile pour que j’apprenne à respirer. Tanne ma peau, mais laisse la souple, poreuse, prête à s’enduire de nouvelles couleurs, prête à marquer les coups et à porter les cicatrices, ni rigide, ni momifiée, si vivante qu’elle se moque bien des autres, si fière qu’elle supporte toutes les années. Donne moi l’honnêteté, celle de dire ce que je pense, sans peur de perdre ou de manquer, sans négocier les virages de l’ego des autres ou de mes peurs, donne moi une langue qui me pousse au ravin, jouer l’équilibriste sur le sentier. Donne moi la force, donne moi l’assurance de n’être bien qu’assise en moi, yogi posé dans son temple, yeux fermés et paumes ouvertes vers l’immensité.

Trouve en moi le courage qui me manque, trouve en moi les failles et remplis les d’amour, de rires, de moments sincères, de regards qu’on croise, de mots lus, d’enchaînements parfaits de phrases volées à d’autres, de la couleur des rues quand il pleut, de l’odeur du cou de ma mère, de bras qui se serrent autour de moi, entasse les sentiments les uns sur les autres, les meilleurs, les bienveillants, les bien-pensants, construisons un barrage, une digue, un abri. Des sacs de sables contre la boue, contre la haine, contre les journées trop longues et trop vides, des sacs de joli pour faire peur au vilain, pour que seul le soleil passe au travers, pour que les torrents s’apaisent. Donne moi des centaines de doigts pour masser mes synapses, donne moi des yeux qui ne se brouillent jamais, donne moi un cerveau sur modulateur, impavide aux changements électriques, le bip-bip régulier des ondes pour le bercer, un cerveau mou, peu prompt à l’excitation ou à l’angoisse, un cerveau placide, bon chien, sans surprises, toujours heureux de te voir rentrer à heure fixe. Donne moi des réserves de bras, pour que je puisse les ouvrir, sans relâche, sans penser à ce qu’il faudrait compter ou ce qu’il faudrait retenir, donne moi l’amnésie, l’oubli, le pardon, donne moi le silence encore, celui des autres mais surtout le mien, donne moi un arrêt d’urgence, une bande de secours, donne moi le courage de sauter du train avant d’y foutre le feu, donne moi du tulle gras et des réserves de codéine, parce que tout ira mal, un jour, et qu’il faudra y aller, parce que j’aurai oublié de réfléchir et de penser au désert, parce qu’il y aura trop de bruits à faire taire.

Donne du son à mes pas, qu’on me regarde, qu’on se souvienne de moi, donne de la musique à ma voix, qu’on m’entende sans crier, qu’on m’écoute sans hurler. Donne des pics à ma langue, des insultes et des jurons, donne des tics à ma bouche, des tocs à mes doigts, des habitudes et des idiomes rien qu’à moi, donne moi le plaisir de chuchoter, ordonne moi de me taire. Rends moi toute petite, minuscule, transparente, efface moi devant les autres, empêche moi de prendre de la place, de déborder, d’en faire trop, de vouloir marquer l’espace à tout prix, de peur qu’on ne m’oublie. Donne moi le contentement, le centre, le milieu, celui qui ne réclame rien, celui qui n’attend plus, celui qui ne porte plus de montre et dont les yeux sont grands ouverts, délivre moi de mes envies, de ma chair parfois, laisse moi déshabiller ma peau sur une chaise, la laisser se rider sans m’en soucier, se boursoufler et se tendre, déplaire et m’attendre. Donne moi l’envie, donne moi du sable dans mes chaussures et des cailloux sur ma route, parce que c’est peut-être le mieux, de se retourner et de compter les cailloux, juste parce qu’on peut.

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Jane est morte

mai 30 2014 Published by under Non classé

Jane, je n’arrive pas à me souvenir de ce qui nous a séparé. J’ai la mémoire hyper sélective, j’efface les engueulades, les manquements des autres, et surtout les miens. J’ai le cerveau confortable, prêt à m’absoudre, prêt à oublier, je ne m’encombre pas des noirceurs de mon prochain, et je passe grossièrement du blanco qui tâche sur mes pires comportements. Jane, je me souviens de l’appartement immense de tes parents, de ta petite chambre au bout du couloir, de l’escalier de service et du monte charge, je me souviens de ta mère, qui aurait bien voulu t’enfermer, je me souviens de ton père, qui te regardait grandir comme une étrangère. Je me souviens de ton front, très grand, de ton menton, de ta silhouette parfaite d’adolescente fringuée trop grand. Je me souviens de ton premier mec, Christophe, un genre d’individu flasque, très fier de son statut de terminale, et qui avait compris qu’il pouvait exiger de toi ce qu’il n’obtenait pas des autres. Je me souviens comme tu étais fière, de lui, de vous, de son aptitutde à citer Nine Inch Nails. Je me souviens de ta mère, lors d’un dîner, très grave, nous annoncant qu’elle avait compris toute la problématique des banlieues depuis qu’elle avait vu La Haine. Cette mère, que tu détestais, que tu disais menacer au couteau, cette petite femme bourgeoise qui ne te ressemblait même pas de loin, cette maman qui te poussait toujours un peu plus loin d’elle, dans un autre pays, dans une autre école, dans une autre pension.

Je me souviens de ton rire. Je me souviens de ta tronche avec une bombe d’équitation. Je me souviens de la façon que tu avais de faire claquer tes doigts lorsque tu secouais une allumette pour l’éteindre. Bien plus tard, je me souviens t’avoir appercue dans la rue, en bas de mon bureau. Tu partais déjeuner avec 2 anciennes de la pension, donc ma meilleure amie de l’époque. Je n’avais pas le droit de venir. Je n’étais pas la bienvenue. Je ne me souviens toujours pas de ce qui avait provoqué mon exil forcé. Je me souviens encore de ton écriture, pourtant. Je me souviens de tes rêves. Qu’est ce qui a pu se passer ? Je me souviens de tes vacances à Royan, de ce mec, sur cette voiture, un soir. Je me souviens de tes larmes. Je me souviens ne pas t’avoir cru tout de suite. Je me souviens ne pas avoir eu les armes pour t’aider. Je me souviens de mes paroles pseudo mystique pour te conforter. Une histoire de karma et de présence divine dans l’obscurité. Plus tard, quand j’ai appris, quand j’ai subi, tu es la première à qui j’ai pensé. Je m’en veux encore. De n’avoir pas su. De ne pas t’avoir cru. Aujourd’hui encore, quand on vient me rapporter des agressions, quand on me raconte une histoire de vie difficile, j’ai ce moment, dans ma chambre, avec toi, assise sur mon lit, et mes mots qui sortent si mal, et mon incapacité à t’épauler, et tes mots qui s’accèlérent, et tes yeux qui s’embrument, j’ai tout ca avec moi, tout le temps. J’avais 14 ans, je ne savais pas, je n’en savais rien. Je te demande pardon.

Mes souvenirs s’arrêtent vite. J’ai perdu mon dernier lien avec toi quand j’ai perdu ma meilleure amie. Encore un dossier qu’il me faudrait ouvrir, pour me souvenir, pour le comprendre. Qu’est ce que j’ai fait ? Qu’est ce qui s’est passé ? Je n’en sais rien, au fond. La vie, bêtement, peut-être, ma maladie, beaucoup, aussi. Presque 8 ans maintenant, que je passais régulièrement vous observer sur Facebook, vous les rescapées, vous les amies pour la vie, vous les trois survivantes du pensionnat, de l’adolescence, toi, elle, et puis l’autre, celle qui m’avait mordue au sang dans le couloir un samedi matin, souviens toi. J’enviais vos photos, vos soirées, vos week-ends ensemble, j’étais émue devant les histoires que je devinais, j’ai voulu écrire, j’effaçais, vous ne vouliez pas de moi, c’était mieux comme ca, qu’est ce qu’on dit à des fantômes après tout, pas grand chose. Ce soir, je me promène encore sur vos photos, et j’apprends que tu es morte, Jane, d’une crise cardiaque, au début du mois. Qu’on t’a fait une belle célébration de ta vie. Je n’en sais pas plus. Juste que tu n’es plus là. Et je n’ai pas le droit de te pleurer, ca serait bien maladroit. Ca serait pleurer sur moi, sur nos ombres, sur des souvenirs que je suis maintenant seule à garder. Je me demande ce que j’ai fait pour garder seule les souvenirs partagés avec d’autres qui n’en veulent plus, qui me les ont jeté bien fort dans le ventre, pour s’en débarasser. J’aimerais me souvenir de plus, des détails, des déliés. Je me souviens de toi Jane.

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Cannibale

avr 14 2014 Published by under Non classé

Y’a ton visage dans les draps, au pied de la couette, imprimé, tout froissé, la bouche ouverte, les dents qui crient, y’a tes yeux qui roulent sur le parquet, grands ouverts, ta peau en petits tas sur la table de l’entrée, mélée de poils, ta barbe, posée au coin de la porte. Y’a ton odeur laissée un peu partout, surtout quand je l’oublie, y’a ton t-shirt roulé en boule, humide et pourri. Y’a moi, juste là, qui pense à ces petits bouts de toi que j’imagine surement, qui n’existent même pas. Y’a mes doigts qui cherchent les tiens, y’a ma peau qui voudrait bien mais qui ne peut pas, y’a ma tête qui m’échappe quand je pense à toi, y’a tout ca, et surtout du silence, de la musique parfois. J’en fais des dessins, j’écris pour de vrai, avec mes mains, dans un carnet que tu ne liras pas, je crayonne des lignes et je rature mon nom, j’entends la porte. Le chat s’asseoit, inquiet, près de ma tête, il monte sur mon ventre, il ronronne. Tout ca c’est chez moi, quand tu n’y es pas.

Je peux pas dire que ce soit douloureux, que j’en souffre, ou même que j’y pense. Ca me vient là, sans que je convoque quoique ce soit. Ca me vient comme une évidence, de vouloir que tu sois là. Ca monte quelque part dans mon ventre, pour finir par flotter tout autour, pour s’imposer doucement, la dictature du sentiment. Je peux pas dire que ca soit désagréable, de t’imaginer, de te faire dire tout ce que j’ai envie d’entendre, de mettre ma langue dans ta bouche, comme ca. C’est comme un rituel rassurant, tout se passera bien, puisque je décide de tout. Il n’y a pas d’angoisses, pas de questions, pas de mots à trouver qui ne viendraient pas. Il n’y a pas d’après, pas de manque, pas de regret, puisque tu es là. C’est pas pour de vrai, je sais. Est ce que ca compte, que ca soit vrai ou pas, j’ai du mal à faire la différence parfois. Baby baby baby. Je suis pas crooner pour un rond, mais parfois j’aimerais bien. Séduire comme ils font dans les vieilles chansons. Sussurer un truc bien cliché dans ton oreille et te voir rougir. Te séduire comme les garçons font dans les films pour filles, te promettre la lune, te mentir. Te jouer de la guitare même. Je suis un mec comme ca.

Je voudrais te faire danser. Au milieu du salon, juste pour rien, parce que la chanson est en sucre, parce que je suis contre toi. Viens danser, je te dirais. Viens, allez. Avec la lumière et rien pour te cacher. Juste ton nez dans mon cou. Je voudrais te regarder te laisser danser. Mais les filles ne font pas ca. Pas moi en tout cas. Je voudrais être ton mec, mon amour, je voudrais être en toi. Même pas pour le sexe, même pas pour jouir. Je voudrais juste sentir ce que ca fait. D’être toi. Avec ta peau et tes poils et ton dos. Mettre mes doigts dans tes yeux, sentir comme c’est mouillé. Voir ce qui se cache derrière. Aspirer tes oreilles. Couper tes ongles avec mes dents. Manger tes croutes. Mesurer tes pieds avec mes mains. Je voudrais te goûter. Je voudrais t’avaler. Moi si j’étais un homme, je serais cannibale.

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Rémy Gaillard, Sortir les couteaux

mar 29 2014 Published by under Non classé

Remy Gaillard, amuseur public sur Youtube, nous fait cette semaine la grâce d’un nouvel opus. « Free Sex », voilà son titre. On y voit des femmes dans l’espace public, dans la rue, dans le parc, allongées, accroupies, assises, qui ne prêtent aucune attention à Mr Gaillard. Ce dernier se place en décalage de quelques centimètres, et par un habile mouvement de la caméra, un jeu de perspective digne des plus grands peintres, simule l’acte sexuel sur ces femmes inconnues. La classe américaine.

Oh bien sur je pourrais vous parler de sexisme, de culture du viol, de harcèlement de rue. Vous rappeler que ce genre de vidéo entretient l’idée que l’espace public n’appartient pas aux femmes, qu’elle ne font qu’emprunter un passage réservé aux porteurs de testicules. Vous rappeler aussi qu’il y a 200 (deux cents) viols par jour (journée, day, période de 24 heures) en France. Soit un peu plus de 8 (huit) viols ( le viol est un « rapport sexuel imposé à quelqu’un par la violence, obtenu par la contrainte, qui constitue pénalement un crime ») par heure (unité de temps de 60 minutes), soit à peu près un viol toutes les 8 minutes. Vous dire que cette vidéo nous rappelle à nous, femmes cis ou trans, que nous ne sommes pas en sécurité dans la rue, dans un parc, dans les transports. Que s’allonger sur l’herbe pour lire, c’est inviter un homme à venir mimer un acte sexuel. Que s’accroupir pour faire ses lacets appelle la photo volée de notre cul, ou crie à l’homme qui peut venir singer la levrette.

Les femmes sont donc les victimes potentielles permanentes des violences des hommes. Plus seulement les « salopes », les « bourrées », les « faciles », les « habillées trop court ». Toutes. Les allongées en jean, les debout en jupe, les voilées au supermarché, les col roulées au ski, les toutes jeunes sur Internet, les bonnasses en mini short, les moches en jogging, les grosses sous leurs bourrelets, les mal baisées à lunettes. Oh je vous entends déja hurler. Mimer une fellation n’est pas une violence. C’est pour rire. Allons. On peut plus rien dire. On peut plus rien faire. Les féministes n’ont pas d’humour. Et puis c’est flatteur. Qu’on puisse imaginer avoir une relation sexuelle avec elle. Y’en a pleins qui seraient contentes d’avoir un mec qui frétille derrière leur cul hein. C’est un genre de validation de leur existence. Parce qu’une femme qui ne provoque pas l’érection divine du phallus n’a pas vraiment de raison de vivre. Il faut faire bander, coute que coute. Il faut secouer ses seins, faire voler ses cheveux, il faut des bouches rouges et des dents qui ne mordent pas la queue, il faut ne pas être collante, mais ne pas s’éloigner, il faut la prendre dans le cul pour le garder, il faut être pénétrées, parce que c’est ca, la vraie sexualité, il faut avaler le foutre et se taire, il faut remercier l’homme d’avoir daigné nous souiller. C’est drôle non ?

C’est drôle de n’être regardée que pour sa capacité à faire éjaculer. C’est drôle d’être uniquement envisagée comme partenaire sexuelle potentielle dans l’espace public. C’est drôle de vivre chaque trajet à pieds ou en transport comme un jeu de validation de nos qualités sexuelles. Drôle de se faire insulter, de se faire reluquer, de se faire dévisager, d’entendre des commentaires sur nos seins trop petits ou trop gros, sur nos fesses trop présentes ou trop effacées, sur nos possibles capacités à nous faire baiser la bouche « comme des bonnes putes », tout ca en faisant 400 mètres entre chez toi et le tabac. Tellement drôle.

Je n’ai plus d’humour. Nous n’avons plus d’humour. Ni pour ceux qui miment, ni pour ceux qui parlent, ni pour ceux qui insultent, ni pour ceux qui commentent, ni pour ceux qui complimentent, ni pour ceux qui touchent sans demander l’autorisation, ni pour ceux qui fixent nos corps, ni pour ceux qui capturent nos images en les volant,  ni pour ceux qui se servent de nous comme écran de leurs désirs alors que nous ne demandons qu’à marcher. Marcher librement, dans la rue, dans les parkings, dans les parcs, dans les villes ou dans les campagnes, avec nos enfants, nos amies, nos amantes, en jupe ou en djellaba, en short ou en jean, sans subir vos mots et vos gestes avilissants.

Nous n’avons plus d’humour. Nous n’avons plus de patience. J’invite chaque meuf qui se trouvera confrontée à la validation masculine dans l’espace public, aux remarques, aux insultes, aux gestes ou aux discours déplacés à répondre. C’est une invitation, pas une injonction. Il faut juger de la situation, de son danger potentiel, et de sa force. Nous ne sommes pas obligées d’être fortes. Mais si un jour, tu te trouves forte, si un jour, ta voix peux hurler, si tu peux gueuler partout dans la rue, si tu peux effrayer tous tes voisins voyageurs en hurlant, si tu peux rendre les coups, si tu peux mettre des pains, si tu peux cracher, si tu peux déchirer, si tu peux répondre, fais le. Ne nous laissons plus faire. Ne supportons plus une seule parole, un seul geste contre nous dans l’espace public. Ne supportons plus un seul geste, une seule parole contre une autre femme, quelque soit son apparence, dans l’espace public. Intervenons. Solidarisons nous. Parlons nous dans les trains, dans les bus, dans les RER, dans les salles d’attentes. Regroupons nous. Il faut que la peur change de côté. Il faut que la honte change de côté. Il faut que nous nous battions. Il nous faut sortir les couteaux. (<– ici un lien à cliquer qui explique l’expression « sortir les couteaux », qui n’est pas à prendre littéralement).

Edit du 30 Mars 14h :

Je ferme les commentaires.

Je ne peux plus lire de messages insultants, ou m’invitant à me suicider pour aujourd’hui. A chaque jour suffit sa peine.

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Infrarouges

mar 17 2014 Published by under Non classé

Il a travaillé toute sa vie. A regarder ses doigts, ses ongles, ses mains, tu devines qu’il n’était pas au chaud dans un bureau, à ronronner entre la photocopieuse et le café. Ses rides mêmes hurlent le soleil, la poussière, le bruit, le front plissé sur l’ouvrage, la gamelle de midi. Il porte un tricot sous sa chemise bien repassée, le col rigide d’amidon, pour pas la salir, pour ne pas gâcher. Il s’est fait propre pour venir à l’hôpital, c’est à 20 kilomètres de la maison, c’est peu mais c’est dèja la ville quand on a pas l’habitude, c’est comme si c’était loin. Avant de monter dans la voiture, il s’est assuré qu’elle était bien mise, elle aussi, que son chandail était bien boutonné, il lui a mis un peu de rose aux joues, comme elle faisait, avant d’oublier. Depuis sa retraite, il s’occupe d’elle, 46 ans de mariage, de bonheur qu’il dit, ca ne s’efface pas avec un diagnostic, et puis faut bien que quelqu’un se souvienne, puisqu’elle oublie tout, de plus en plus, jusqu’aux choses les plus simples, se laver, manger, parler. Ca a été vite, il la revoit encore faire des listes, au début, tout noter, tout redire, tout compter. Alzheimer précoce, ils ont voulu la placer.

C’est pas qu’il voudrait s’en débarasser, non. Parfois il pense à ce qu’il pourrait faire, s’il était seul.Partir en vacances, traverser la France pour embrasser leur fille au bord de la mer, les petits enfants, bricoler, se remettre à la chasse. Rencontrer quelqu’un même, pourquoi pas. Mais il se reprend vite, pas question d’abandonner sa Louise. Et même s’il voulait, même si elle se laissait faire, avec 1600 euros de retraite à deux, comment payer une bonne maison, pas un mourroir miteux, comment s’assurer qu’on s’occupe aussi bien d’elle là bas qu’ici ? Qui lui donnera sa douche à Louise ? Tous les matins, il la déshabille, elle est sage, assise sur la chaise en plastique de la salle de bain, elle remue un peu ses pieds dans le vide, et, comme avant, quand ils se pressaient, quand ils économisaient l’eau, ils se douchent ensemble. Il savonne son corps, celui qu’il a désiré, celui qu’elle n’habite plus, c’est comme la relique d’un temps passé, chaque pli, chaque creux, chaque cicatrice, il les connaît tous, les histoires, les peines et les accouchements, il était là, il se souvient. Pas elle. Elle tremble déja, il l’enveloppe dans son peignoir, et doucement, à petits pas comptés, il la guide vers le canapé.

Depuis quelques jours, Louise pleure. Au réveil, la nuit, tout le temps. Elle a mal au ventre, elle montre comme ca, comme les enfants. Alors il l’a emmené à l’hopital. Pas tout de suite. Il a esperé que ca passe d’abord. On sait quand on rentre, on sait jamais quand on en sort, de ces trucs là. Surtout elle. Avec sa tête toute vide d’elle. Avec son sourire de jeune fille et ses manières d’enfant. Il oublie qu’elle a presque 70 ans, à la voir rire devant des bétises, à lui donner la becquée pour qu’elle se nourisse. Alors il a mis sa belle chemise et son pantalon à plis. Il l’a peignée, arrangée. Et maintenant elle est là, allongée sur le brancard triste du box 3, à attendre qu’on vienne l’examiner. Sa Louise. Son amoureuse. Sa femme. Elle pousse des petits cris, elle n’a pas bien compris ce qui se passait. Il lui tient la main, lui caresse les cheveux. Ses yeux se voilent un peu. De larmes, de la voir là, incapable d’expliquer qu’elle souffre, de se sentir inutile, de ne plus savoir décoder, de peine, pour sa petite poule, pour son épouse, pour sa bien aimée. Et puis un peu pour lui, parce qu’il est bien seul devant les médecins qui parlent trop vite, parce qu’il est vieux, lui aussi, parce qu’il se sent faiblir. Parce que Louise finira par mourir, et qu’il n’aura plus personne avec qui se doucher. Parce que son amoureuse est morte, quand Alzheimer est arrivé.

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Projection/Discussion autour du droit à l’IVG

fév 11 2014 Published by under Non classé

Je vous propose de regarder ensemble un documentaire qui a eu beaucoup d’impact sur ma vision de l’accouchement et de l’avortement, de la lutte féministe et de ses enjeux. Cette projection nous permettra de discuter du droit d’accès à l’avortement en France, des menaces qui pèsent sur ce droit, et de prendre la mesure des actions et des réflexions à mettre en œuvre. Le documentaire est aussi intéressant, car il témoigne de la dynamique militante des membres de la MLAC.

La Cantine des Pyrénées lieu d’entraide et de solidarité, nous accueille.

Event Facebook

 

Projection du documentaire

 

Regarde elle a les yeux grands ouverts

de Yann Masson

 

Suivi d’une discussion sur :

 

Le droit à l’IVG en France : accès, surmédicalisation,

culpabilisation.

Dimanche 23 février, à 18h

à la Cantine des Pyrénées

331, rue des Pyrénées

Métro Pelleport ou Jourdain

Bus 96 ou 26

Autolib : Paris Pyrénées 330

Vélib : Station 20042 Pyrénées

Regarde elle a les yeux grands ouverts :

« Les « Filles d’Aix », des jeunes et des moins jeunes, toutes militantes du MLAC (Mouvement de libération de l’avortement et de la contraception) entre 1975 et 1982, certaines d’entre elles vivant l’expérience communautaire, avant et après la loi Veil. Leurs pratiques résolument collectives à tous les niveaux (soutien, accouchement à domicile, avortements, procès de 1977) sont montrées, la plupart du temps sur le vif, avec gravité, intimité sans voyeurisme, et toujours leur dynamisme et leur courageuse bonne humeur. Les manifestations de soutien devant le Palais de justice sont si bouleversantes que le policier lui-même est étreint par l’émotion. Dans les scènes d’accouchements à La Commune, Yann Le Masson s’en donne à cœur joie dans des images complexes, peuplées de femmes affairées ou prévenantes, d’enfants sidérés par ce qu’ils voient, d’hommes discrètement là en arrière-plan, Nicole regardant son enfant naître dans un miroir et le sortant elle-même à pleines mains. Du bonheur sans douleur, pratique collective aussi du grand cinéma. »

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Bipolaire

fév 10 2014 Published by under Non classé

Je déteste qu’on me dise que je vais mal. Que je suis « fatiguée ». Qu’il faut que je dorme. Toutes ces périphrases qui me rappellent que je suis bien malade, là, quelque part au fond de ma tête, malgré les médicaments et la thérapie, cette épée de Damoclès, peut-être que demain, peut-être que la semaine prochaine. Je me souviens ce que c’est d’être trop déprimée pour réfléchir à uriner dans mes draps, tant les quelques mètres qui me séparent des toilettes sont trop difficiles à parcourir. C’est ça la dépression, celle du fond, du milieu du tunnel. Pas juste un épanchement de l’âme sur la tristesse absolue du monde et des enfants qui meurent de faim. La dépression ne pense plus à rien, ni à soi ni aux autres. La dépression laisse sécher sur ton visage les jours successifs de morve, de croûtes, de bave, de pleurs, sans que tu trouves la force de les effacer. Tu ne vois plus ni la crasse, ni les poubelles qui font une montagne au milieu du salon, ni la litière du chat qui déborde de merde. Tes draps puent, tu pues, tes cheveux collent visqueux en paquet autour de ton visage halluciné d’angoisse. La dépression n’est pas romantique. Elle ne récite pas Goethe au soleil couchant. Elle ne s’étend pas sur les tombes anciennes pour attendre la mort. Elle est la mort. L’arrêt de toute la vie.

Pourtant, il faut vivre. Avec l’idée que ça va recommencer. Avec l’œil sans cesse braqué sur la courbe de mon humeur, sur mon cahier d’humeur. Repérer les signes, le manque de sommeil, le trop de sommeil, l’énervement permanent, l’hyper activité, la créativité même devient problématique, écrire trop ou pas assez peut être symptomatique de l’arrivée d’une tempête ou d’une défaite. S’interroger, en permanence, sur ses réactions, est-ce-que j’en fais trop ou pas assez, si je crie, est-ce parce que je suis légitimement agacée, ou est-ce que je me laisse emporter trop loin, est-ce que tout est proportionnel à l’événement, est-ce que je suis dans une fourchette de normalité, est-ce que je dois m’inquiéter. Et puis les gens, ceux qui ne comprennent pas ou qui ne veulent pas voir, qui demandent sans cesse, si j’ai bien pris mes médicaments, si j’ai bien dormi, si je suis énervée, si je suis triste, si je suis angoissée, qui se rassurent eux même de leur propre santé mentale en m’écoutant énumérer mes soucis, mes molécules et mes échecs. Ces gens qui disent bipolaire comme on dirait lunatique, sans voir ce qui se cache derrière le mot, ceux qui disent maniaco-dépressif, et qui ne voient en toi qu’un tueur en série putatif, une grenade dégoupillée prête à péter à n’importe quel moment, qui te donnent de handicapé sans attendre que tu t’en donnes le nom. Les mots qu’on ne dit pas pour te décrire, les mots qu’on utilise qui ne sont pas les bons, les mots qui blessent, ceux qui servent contre toi pour t’anéantir. Elle est malade, comme pour dire elle ne compte pas, ne l’écoute pas.

J’ai le luxe de pouvoir réfléchir. J’ai le luxe de pouvoir anticiper ma prochaine dépression, ma prochaine hypomanie. J’achète ces chances à grands coups de molécules, de discipline, de travail sur moi même, de surveillance constante. J’ai trop joué avec mon cerveau, je n’ai plus de tickets pour le manège. J’ai trop peur pour déconner. L’alcool, les substances, tout m’effraie dans vos excès. J’ai vu des gens comme vous, perdre la tête, pour quelques grammes d’herbe, pour quelques verres de trop. Je me rapproche de la fenêtre quand tu allumes ton joint, c’est peut-être idiot, j’ai peur de ta fumée, j’ai peur de la respirer, peur de perdre le contrôle, tu ne peux pas comprendre, puisque c’est ce que tu recherches toi, la détente, les muscles qui se relâchent. Je veux rester tendue, pointue, sûre et rassurée. Je suis une mauviette de ma tête, j’ai trop à y laisser.

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