La nausée

mar 05 2013

J’aime vomir et fumer, voilà mes deux seuls vices. J’aime les spasmes violents de mon ventre vide quand je l’ai purgé de son trop plein, j’aime mon imagination débordante pour vomir toujours mieux, les baguettes de bambou et les manches de brosses à dents, j’aime les dos de cuillères et les rouleaux vides de papier toilette, les toilettes chics où l’on s’agenouille sans se salir, les carrelages propres à peine troublés de quelques gouttes de salive qui s’échappent, par mégarde. J’aime fumer la nuit seule devant mon écran d’ordinateur, jusqu’à ce que la cendre s’écrase sur le clavier, que ma bouche pique et que ma langue rape, j’aime allumer une cigarette pour me récompenser ou pour me punir, pour me réjouir ou pour me donner l’air de réfléchir. J’aime par dessus coup le thé brûlant et la clope salvatrice qui m’écorche la gorge après chaque rendu, pas vue pas prise, encore une mission réussie pour Capitaine Boulimie. J’aime me promettre que je vais arrêter, y parvenir souvent, et puis oublier que j’ai juré, et me laisser prendre par les minutes de transe, avaler et rendre, mon ventre distendu, déformé par les litres de liquide, prête à exploser, à accoucher, à expulser, j’aime gerber plus que tout, voir les paquets mouillés de bouffe à peine mâchée coaguler sur les parois blanches de la faïence, attendre encore un peu pour tirer la chasse, voir la couleur de la gerbe changer, atteindre la bile, le creux, le vide, le calme. C’est mal, c’est pas bien, c’est tabou, c’est interdit, ca se soigne, je suis guérie, mais est ce qu’on oublie jamais vraiment ce qui nous donne le plus de satisfaction, ce qui fait qu’on se sent bien après avoir souffert, est ce qu’on oublie jamais les gestes et l’odeur dégueulasse et rassurante de la victoire sur l’angoisse, je ne sais pas, je ne crois pas. Personne n’y croit d’ailleurs, même pas ceux qui soignent, on reste à vie les hommes sandwichs de nos troubles, alcooliques, dépendants, anorexiques, boulimiques, on tombe du wagon, pas tout à fait, on s’accroche encore à notre billet de survie, juste assez pour se faire peur, pour se faire du bien, pour ne pas oublier peut-être, ce qu’on a été, ce qu’on est capables de s’infliger, la réassurance qu’on pourra toujours s’auto détruire, s’auto consumer, si tout devenait trop difficile. On est jamais vraiment à l’abri de ressentir, le bonheur, le malheur, la faim ou la joie, et quand tout est trop fort, quand tout te heurte si fort que tu gueules, t’as ta dent creuse pleine d’arsénique, ta grenade dégoupillée, un, deux, trois, gerbez.

Il serait urbain que je garde ce goût pour la gerbe pour moi, il dérange, c’est le geste qui vous incomode, imaginez vous les deux doigts bien enfoncés dans la trachée, vous avez perdu tout gag-reflex, votre glotte refuse de sonner l’alarme auprès de vos intestins, il faut aller plus loin, chatouiller plus fort, enfoncer encore, à chaque fois cette angoisse, à chaque fois ce suspens, est-ce que je vais y arriver. Il serait de bon ton que je crie partout que je suis remise, que ca ne m’arrive jamais, non vraiment jamais, que je donne l’exemple et que je témoigne de mon incroyable guérison face à la maladie, je gerbe aussi sur les groupes de paroles de menteuses repenties, celles qui pendant une heure se font l’éloge de leur pureté retrouvée, de leur esprit libéré. Personne n’échappe jamais vraiment au vers solitaire du crâne, nous les troublés, les inadaptés, nous savons bien qu’il se faufile quand il veut, ou il veut, qu’on peut lui échapper pendant des années, mais qu’il revient toujours, d’une manière ou d’une autre, à poil ou déguisé sous d’autres tocs, sous d’autres maux. Alors plutôt que de se battre, plutôt que de l’endormir à grandes rasades de résolutions fumeuses ou d’exercices à compléter, on s’acoquine, on le charme, on se parle, on l’autorise à revenir. On n’arrive pas à ce genre de colocation vicieuse sans se soigner d’abord, je ne crache pas sur mes années à me réconcilier avec la bouffe, je ne renie rien de mes efforts ou de mes acquis, je sais juste qu’il est vain d’affirmer qu’on se sépare d’une partie de soi, qu’il est inutile de prétendre. Je le vois dans les yeux des autres, dans ta manière parfois de boire trop vite, de mélanger les cachetons, d’arrêter de manger, de sauter un repas, juste pour cette fois, je reconnais les signes, je me reconnais dans les habitudes cinglées de mes compagnons de zoo, nous mentons aux autres, nous nous mentons aussi, nous présentons bien derrière les barreaux électrifiés de la norme sanitaire, mais l’envie est là, juste là, la putain de petite voix. La tentation, la libération, la légèreté, c’est juste là, derrière la porte des chiottes, à portée de bouteille ou de cendrier, comment ne pas céder.

Alors je gerbe, et je gerberais encore, jusqu’à ce que je n’en ai plus du tout besoin, jusqu’à ce que je trouve un pis aller plus élégant à mes névroses, jusqu’à ce que je crève ou jusqu’à ce que je ne puisse plus, je n’en sais rien. Je gerberai, une fois par mois, une fois par an, je n’en sais rien, y’a pas de calendrier prévisionnel à cinq ans pour ce genre de business, je gerberai de tout mon saoul, comme je sais si bien le faire, et je n’aurai pas honte. Tu n’en sauras rien, parce qu’on sait faire, tu ne remarqueras rien, et je ne te le dirais pas, je ne proclamerai pas fièrement mon dernier dérapage, parce que c’est privé, ces choses là, c’est entre ma tête et mon estomac, c’est entre moi et moi. Cela restera anecdotique, un petit écart, un pêché mignon un peu crade, parce que je sais que je me détruits un peu à chaque fois, les dents et puis la gorge, la tête et puis le reste, mais je ne veux pas avoir honte. Je ne veux plus penser que je suis sale, que je suis folle. Je ne veux pas porter la culpabilité de la cancéreuse en rémission qui allume une clope. Moi et mon ténia du crâne, on s’occupe, on se balance des vannes, on se parle, il est là pour longtemps. Il fait avec moi, comme je fais avec lui. C’est mon ami pour la vie.

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Parti Pirate, Twitter, secoue ta bite.

mar 01 2013

L’autre jour, une utilisatrice de Twitter rencontre un exhibitionniste dans un arrêt de bus, dans une rue mal éclairée. Elle a peur, et confie cette peur à Twitter, comme elle aurait confié qu’elle venait d’uriner ou de rempoter son ficus. Naturellement. Sans penser qu’on puisse lui faire le procès de cette rencontre pénible avec un pénis lâché dans la nature. Car non contente d’avoir à supporter la vision de ce membre gluant secoué dans l’espace public, elle doit maintenant se justifier. Pourquoi le raconter sur Twitter ? Pourquoi continuer à vivre normalement (elle partait à Rome dans les minutes qui suivaient) alors qu’elle aurait du s’atteler à faire le deuil de son innocence, porter plainte dans la minute, ou s’écrouler comme un petit tas de poussière. Les victimes d’agressions sexuelles sont souvent culpabilisées, d’être actrice de leur destin en s’habillant trop court, de traîner aux mauvais endroits, d’encourager leurs agresseurs en se permettant de boire, et autres sornettes machistes destinées à colorier de mauvaise foi ces rencontres ignobles. Rien de nouveau sous le soleil, malheureusement, donc. La nouveauté, c’est qu’un représentant du Parti Pirate fait partie des attaquants. Il répond que les femmes aussi se masturbent. Et que donc, bon, c’est quand même pas tout à fait grave. Pas tout à fait une agression quoi. Pas très classe. Pas très camarade de la part d’un homme se prétendant porter les idéaux d’un parti novateur devant les urnes. S’en suit évidemment une prise de bec sur Twitter, où ce fier Pirate se sent pousser des ailles sous les bourses, et s’entête à démontrer que la réaction de l’agressée n’est pas normale, qu’elle frôle l’exagération, et que d’ailleurs tout va bien puisqu’elle peut continuer à vivre normalement, et que de touts façons, en parler sur Twitter, c’est vraiment nul.

Bien bien bien. Je me demande à quoi servent les différentes campagnes relayées sur Twitter destinées à libérer la parole des femmes agressées. A quoi ont servis nos mots, nos témoignages, les hashtags #jenaipasporteplainte, #ididnotreport, ou #jesuislunedelles, ? Partout sur ce réseau, des femmes ont évoqué pour la première fois leurs agressions sexuelles, sans doute protégées par un relatif anonymat, et portées par un mouvement collectif libérateur. J’ai vu des femmes effacer leurs messages quelques minutes après les avoir postés, ne supportant pas de laisser là, en public, la trace de leur statut de victime. J’ai vu des femmes s’ouvrir, raconter, ne plus avoir peur, se reconnaître dans les témoignages des autres, trouver une force incroyable dans le groupe de femmes qui se formait alors. J’ai vu des hommes effarés, prenant conscience du nombre démentiel de leurs proches victimes de violences sexuelles. Des hommes qui prenaient enfin en compte la réalité des violences quotidiennes faites aux femmes grâce à #harcelementderue. Des hommes qui ont remis en cause leur manière de s’adresser aux femmes, de les aborder ou de les traiter. Nous avons vécu des moments virtuels d’une intensité incroyable. Et si il n’y a pas eu d’assemblée générale des femmes violées de France dans un bel amphithéâtre, nous nous sommes reconnues comme victimes, mais surtout comme survivantes. Nous avons prouvé à celles qui doutaient qu’il était possible de survivre à une agression sexuelle. Qu’il était possible de continuer à vivre normalement. Une petite révolution a soufflé, ces temps là, sur notre petit bout d’Internet. Mais comme toutes les bonnes choses, cela n’a pas duré. Et il suffit de ce récent exemple pour s’en rendre compte.

Pourquoi les femmes sont elles seules à parler de viol et d’agression sexuelle ? On aimerait entendre plus d’hommes en parler, agir contre tout cela. On aimerait d’autant plus que le Parti Pirate, qui porte haut les couleurs d’un changement politique, qui connaît les codes d’Internet, et la rapidité avec laquelle tournent les informations et les réactions, en parle, et prenne partie, justement. Il fera d’abord des excuses à l’agressée, par le biais d’un mail confidentiel. Et promet d’évoquer la situation lors d’une réunion. On espérait alors. On se disait qu’ils allaient condamner, inviter les femmes à les rejoindre, faire un geste fort. Mais non. Ce qui ressort de cette réunion, du « cas Twitter vs les femmes » c’est que le Parti Pirate demande à son membre de reconnaître publiquement l’erreur de jugement sur l’état psychologique de la personne qu’il a agressé. Pas d’avoir réagi comme une merde publiquement aux propos d’une femme en souffrance. Non non. Juste d’avoir mal jugé le timing de sa réaction. Parce que les blagues sur le viol ou les agressions sont bienvenues, mais après, sans doute. Voilà l’étendue de la réfléxion de ce merveilleux parti sur la question. Parce qu’il faut préserver la liberté d’expression, voyez vous. Parce qu’ils ne veulent pas museler leurs membres, les petits chatons. Alors c’est un peu de la faute de la femme. Celle qui sait mal recevoir une bonne boutade. Celle qui ne comprend rien à l’humour.

 

Cher Parti Pirate, je te demande de faire des excuses publiques. Je te demande également de condamner les violences faites aux femmes, de quelque nature qu’elles soient. Je te demande de prendre conscience qu’on ne fait pas de la politique sans s’intéresser à la société dans son ensemble, pas seulement à ce qui intéresse le bout de sa lorgnette. Je te demande de ne plus parler de la psychologie de la femme victime. Je te demande de te taire quand tu ne sais pas. Et de reconnaître tes erreurs. Et si tu demandes la même chose au Parti Pirate, tu peux laisser un petit mot en dessous. Parce que personne ne doit chier dans la bouche d’une victime. Et surtout pas ceux qui prétendent vouloir la liberté.

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Hey toi

fév 26 2013

Il est à la mode de s’écrire des lettres à différents stades de la vie. Le plus difficile étant de s’écrire à 85 ans, de faire le bilan préventif d’une vie qu’on a pas encore vécu, de se projeter dans la vieillesse, d’oser deviner ce que sera les 50 prochaines années. Je ne suis pas sure d’en avoir envie. J’ai l’impression de juste commencer à marcher, à courir, il est trop tôt dans ma tête pour m’emmener si loin, il est trop tôt encore pour même imaginer ce que sera demain. Mais j’ai des trucs à dire à moi, à 20 ans.

Je voudrais me dire que tout va bien se passer. Qu’il faut arrêter d’avoir peur, tout le temps. Qu’il faut croire en toi. Qu’il ne faut pas croire les fausses promesses d’admirateurs passagers, qu’il ne faut pas s’accrocher aux compliments des autres pour t’estimer, que tu es une personne valable, crédible, que tu n’es ni transparente, ni monstrueuse. Que tu existes, simplement, loin de la complexité que tu imagines dans ton crâne, tu es là pour les autres, tu occupes un espace bien particulier dans leurs vies. Bien sur, tu n’es pas indispensable, arrête d’exiger des autres ce que tu es incapable de donner, quitte la fusion, cesse de croire qu’on peut appartenir à quelqu’un, tout lui donner sans réfléchir, sur un simple coup de coeur. Cesse d’adopter ce regard désabusé sur les autres, sur les hommes, sur les femmes, tu passes à côté de jolies histoires, tu passes à côté de jolies moments, d’amitiés sincères. Décroche ton putain de téléphone, oser aller vers les autres, propose, n’attends enfermée dans tes angoisses que les autres brisent tes murs, fais un effort. Arrête de fumer, mange plus de légumes, ne vas pas dans ces réunions de grosses où on va t’expliquer que tu es belle uniquement confite dans ton gras, tu n’as pas besoin d’elles, tu es une personne, tu n’es pas qu’un putain de tas, personne ne comprend ce que tu vas chercher dans ces kermesses tristes pour éléphants maladifs.

Ose partir. Loin. Ose t’installer à Bruxelles. Ose continuer tes études là bas. Ou ailleurs. Pars. Quitte tout et recommence. Tu en es encore capable. Tu n’as pas peur de ces choses là, du changement. Inscris toi à ce putain de programme à l’ULB au lieu de rester devant la porte du bureau comme une huître. Arrête de pleurer dans le Thalys, reste. Apprends une autre langue, apprends à coder, apprends à lire le grec, apprends encore, plus fort, parce que ca va devenir plus compliqué, moins évident, tes neurones se barrent au fur et à mesure, bientôt tu ne pourras plus retenir les tirades et les alexandrins, tu devras tout noter et tu oublieras d’acheter du pain. Apprends à jouer de la guitare, prends des cours de chant, tu le veux, fais le, qu’est ce que tu attends. Ne t’installe pas avec n’importe qui, ne partage pas ton appartement, garde toi un espace privé, intime, n’aie pas peur d’être seule, n’aie pas peur de fermer la porte à ceux qui profitent, arrête d’être une énorme poire, tu ne peux pas sauver l’humanité toute entière, tu vas t’user, tu vas t’aigrir. Donne beaucoup, mais choisis, pense, planifie, ordonne tes efforts pour qu’ils soient productifs. Tu feras des jolies rencontres, tu auras des déceptions, mais je n’ai pas de conseil à te donner là dessus, je ne les regrette pas, ni les bonne, ni les mauvaises, j’ai oublié, ne t’inquiète pas. Soigne toi, tout de suite, écoute toi. Aime ta mère, fort, serre là, appelle là, ne la laisse pas sans nouvelles, sois gentille avec ta grand mère méchante, tu verras qu’elle finira par tomber dans le miel un de ces jours. Et si ca n’arrive pas, tu n’auras pas de regrets. Tu vas avoir envie de chercher ton père, ne le fais pas. Paie tes impôts, je t’en supplie.

Il y a des gens qui vont changer ta vie, des livres, des films, des soirées, toutes ces choses vont façonner la personne que tu es aujourd’hui. Accepte de changer. Accepte de penser autrement, écoute les autres, ne te ferme pas, ne t’enferme pas. Ne cherche pas à te conformer à une idée, à une image, ne te déguise pas, tout le monde le verra, tu n’es pas à ta place, tu ne trompes personne. Sois fière de toi. Pas bêtement fière, nationaliste de ta gueule, juste contente d’être là. Arrête d’écouter du reggae, vraiment. Apprends à marcher avec des talons, juste pour pouvoir dire que tu peux. Ne donne pas ton chien, garde le avec toi. Ne te laisse pas porter par des succès médiocres, ne cherche pas l’approbation des plus sots, frotte toi à plus difficile, accepte d’avoir tort, de te tromper, de ne pas savoir. Essaie d’accepter la critique, juste un peu mieux, sans te remettre en question totalement à chaque fois, sans penser que tu n’es qu’une merde, sans comédie et sans drame. Sois simple. Sois honnête. Sois claire avec les hommes de ta vie comme avec toi même. Fous un pain dans la gueule à David N., tu peux y aller, il ne dira plus rien maintenant. Continue à gueuler, dans la rue et en cours, au travail et dans les bars, gueule partout et gueule plus fort, de toutes façons, tu es incapable de te taire. Tout va bien se passer tu sais. Et même si ca ne se passe pas bien, on y arrivera. Ni toi, ni moi ne croyons au bonheur aquarelle et pastel, on est faites d’autres choses, on est fortes, et on le sait. Tout ira bien, crois moi.

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Maniaque

jan 30 2013

Ca va pas bien tu vois j’ai des milliers de petites aiguilles dans le cerveau qui me piquent et se tordent dans la chair, j’ai beau tirer dessus elles ne ressortent jamais, elles me brûlent et elles s’agitent quand je marche, salopes d’aiguilles tordues, je ne me sens plus marcher, je ne me sens plus respirer, alors je me force, je me tape dans la main pour les réveiller, j’ai peur de m’endormir, j’ai peur de ne plus rien sentir, j’ai peur ds fourmis dans les pieds et de mon oeil qui voit la lumière en plein soleil, j’ai peur d’avoir peur, j’ai peur de mourir, je voudrais planter un couteau dans mon bras pour voir si je suis toujours là, parce que si je saigne c’est que mon coeur bat encore, je voudrais voir le sang couler au rythme de mes pulsations, à grosses gouttes rythmées par le bam bam sur le parquet sale, c’est ca être maniaque, c’est ne plus savoir si tu es là ou pas, si tes pieds sont posés ou si tu flottes dans un état de rage terrible comme si tu pouvais plus jamais te calmer, comme si il fallait frapper quelqu’un ou te pendre pour que ca s’arrête, cette boule d’énergie qui te pousse à faire de la merde, mes doigts frappent trop fort sur le clavier, peut-être que mes doigts sont morts et que je ne pourrais plus jamais écrire, peut-être que la nuit ne cessera pas, j’ai mal derrière la paupière à force d’avoir cette voix qui hurle dans mon cerveau, j’en peux plus de l’entendre, je sais plus comment la faire taire je voudrais que ca s’arrête, je voudrais taper, je voudrais frapper, mettre mon poing dans la gueule de quelqu’un. Je voudrais être belle je voudrais être bonne je voudrais plaire à tout le monde je voudrais qu’on m’aime pour toute la vie je voudrais qu’on se retourne quand je passe et qu’on ne m’oublie jamais, je voudrais pas qu’on m’abandonne, je voudrais pas être seule chez moi, mais quand tu supportes personne, quand t’as envie de mordre, quand tu voudrais taper tes genoux dans le béton, arracher tes ongles avec tes dents pour essayer de te sortir de ce coma surexposé, tu vois personne et tu t’enfermes, parce que tu contrôles rien, parce que t’es là à regarder ce film que t’arrive pas à suivre, tu sais pas comment ca va finir, c’est pas un putain de Disney, ca a pas de sens, rien n’a de sens, ni la musique ni les images, rien ne te rappelle la maison, ca sent bizarre, ca ressent bizarre, y’a rien qui marche putain, tu sais pas si t’as froid ou si t’as chaud, tu t’habilles comme une pute et tu te crois belle, tu sors et sur le palier tu réalises ta méprises, t’es juste saucissonnée dans tes habits du dimanche, tu vas nulle part, t’es personne et personne ne t’attend, y’a pas de bal dans l’ascenseur, personne pour te faire danser, pose ta poubelle Cosette, retourne te changer, tu pars bosser, envie de vomir, toujours cette putain d’envie de frapper, le premier la première, peut-être toi, t’as la phobie de t’y mettre, de te planter dans l’open space et de t’ouvrir les veines, tu sais pas pourquoi, t’en as même pas envie mais tu penses qu’à ca, tu sais pas pourquoi je te dis, et plus t’y penses moins tu comprends, la phobie d’impulsion, on t’a expliqué déja, essaie de te détendre, détends toi, tout va bien, la lumière du néon, l’ordinateur du travail, le casque sur les oreilles, tous ces gens à qui il faut parler, t’es qui, t’es qui toi, et je vais te casser la tête, envie de raccrocher, envie de me barrer, reste calme putain respire toujours ce putain de néon qui veut pas, qui ne veut pas griller. Alors quand elle s’amène, la connasse avec son évaluation et ses conseils à la con, ca part tout seul, j’arrive pas à retenir, je lui tombe dessus, je sens que ca monte, elle va payer, je m’énerve, elle a le temps de rien dire, je sais même pas ce qu’elle allait dire putain, je la déchire, elle veut pas parler, elle veut plus me parler, je suis ingérable, c’est pas ma faute, c’est le néon et le bruit dans ma tête que j’arrive pas à arrêter, alors je suis obligée de parler plus fort, je suis obligée de gueuler, sinon personne n’entend sinon personne m’écoute, je gueule putain, je m’entends gueuler, je suis folle pour de bon, je dis de la merde, tout ca n’a aucun sens, ferme ta gueule putain ferme là, mais je peux pas, faut que je pense à mes machoires, à les fermes, à rentrer ma langue, faut que je ferme ma gueule mécaniquement, avec toute la volonté des mes os et de mes muscles pour réussir à endiguer la boue qui dégueule de ma gorge, je le fais mais je vois bien que j’ai niqué la nana, elle se casse les yeux mouillés, je m’en fous je veux la frapper, mais non parce que je m’en veux, alors j’ai à moitié envie de pleurer, et puis j’ai peur parce que je vais me faire virer, mon collègue se marre et moi je ne sais pas quoi faire, est ce que je me lève, est ce que dehors c’est mieux avec l’air sans la lumière, et puis mon chef, viens me voir, tu peux pas parler comme ca, comment je lui explique qu’est ce qu’on peut dire, c’est sorti tout seul, c’est la boue, je te jure, j’ai pas fait exprès alors je resserre les dents du plus fort que je peux, je me concentre sur mes molaires, faut qu’elles se touchent, faut pas qu’elles se décollent, hoche la tête et ferme ta gueule, tu retournes à ta place et tu te tais, parce que ce que je veux c’est exploser mon poing sur la partition en formica de ce bureau de merde, je veux faire un tas de merdes en bois et tout faire crâmer, je veux que ca pue l’essence et qu’on danse autour, je veux plein de bruits, je veux dormir mais je n’y arrive pas, 4 jours déja, pas dormir, les fourmis dans la tête, faut que ca s’arrête.

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Léon

jan 30 2013

Il avait toujours eu belle allure Léon. Bien mis, chaussures cirées, eau de cologne discrète, celle qui sent le placard propre, la chemise si bien repassée qu’on lui voyait les plis, comme juste sortie du sac, toute neuve d’amour, amidonnée par Pierrette, le col d’abord, le dos, les manches et la boutonnière. A l’hôpital il est resté fier, le dos cassé sur les ressors pointus du lit d’appoint, 67 jours, 68 nuits à serrer sa main transfusée et amaigrie, ils s’étaient fait une promesse il y a des années déjà, avant les enfants, avant la grosse entreprise et la maison de vacances en Bretagne, le voeu de ne jamais se séparer plus d’une nuit, c’était juste après leur mariage, quand ses mains ne quittaient plus le corps de Pierrette, quand ils passaient leurs nuits à fumer sur le sommier donné par la grand-mère pour les installer, c’était avant la maladie, avant la morphine, quand elle se souvenait encore de son prénom, quand ses yeux s’ouvraient tous les matins pour le regarder s’étirer. Il était parti parfois, pour les affaires, mais jamais plus d’une nuit, il n’avait jamais trahi ce serment un peu idiot, il n’avais jamais failli. C’est elle la tricheuse, c’est elle qui est partie d’abord, un matin, dans ses bras, sans même qu’elle ne le sache, abrutie par le goutte à goutte morbide, elle est partie sans rien dire, sans même que son visage ne se crispe. Il a attendu un peu avant de presser le bouton d’urgence, avant de prévenir l’infirmière, avant d’entendre le médecin entendre dire tout haut ce qu’il savait déja, il a pris le temps de la faire reposer sur son oreiller, de caresser ses cheveux et d’embrasser le bout de ses doigts rendus bleus, il a replié la couverture sur ses pieds, comme si elle avait froid, comme si elle dormait. Quand tout était en ordre, il a prévenu, ils sont arrivés, elle est partie, dans un sac et dans une boîte, dans une chambre froide et dans la terre, et puis Léon est rentré chez lui.

A la maison, plus rien n’était pareil. Il y avait encore son odeur dans la salle de bain, son parfum et ses chaussons, mais sa tasse préférée, celle du café du matin, restait sur l’égouttoir de l’évier, sèche, abandonnée. Il a mis du temps à ranger, ses vêtements et sa broderie, à trier. Il a pleuré souvent sur les cartes postales, sur les mèches de cheveux, sur les albums photos, sur une boîte de conserve ou juste sur rien, il a pleuré parfois seul, assis sur le canapé, les yeux noyés, aveugle de douleur. Il a pleuré un peu avec les enfants, mais Léon sait qu’il doit se tenir, qu’il doit rester droit, pour ne pas les inquiéter. Il lui reste encore quelques chemises repassées dans l’armoire, il les garde précieusement, pour les jours où ils viennent, pour bien présenter, pour ne pas faire pitié. Mais il a maigri Léon, il oublie de manger, il ne sort plus beaucoup, il oublie d’aller danser. Parce qu’elle aimait ca, danser, Pierrette, tous les dimanches après-midis, elle mettait ses escarpins de sortie, les spéciaux pour le tango, avec le talon court et la bride cirée, elle se faisait un peu plus jolie, et elle dansait, avec lui ou avec d’autres, elle lui a fait promettre de continuer, de retourner danser, mais Léon n’y arrive pas. Il se prépare pourtant, il se coiffe et il se regarde longtemps dans la glace, il passe son manteau, descend les escaliers, attrape ses clés, et appelle Pierrette, pour qu’elle se dépêche. Mais elle n’arrive jamais, bien sur, et sa voix résonne, grotesque. Il a promis Léon, alors il aimerait bien y arriver, à danser, et puis à rencontrer quelqu’un, parce que ca aussi, il a promis. De ne pas rester seul, de ne pas se laisser aller, de refaire sa vie. Seulement à 83 ans, Léon n’a plus envie. Plus envie de rire, plus envie de séduire, d’ailleurs il a oublié, il se sent vieux et con, Léon, il se transforme en vieux schnock, comme elle aurait dit, il veut juste que le temps passe, et qu’on lui foute un peu la paix. Surtout elle, d’ailleurs, et les promesses.

Ca fait un an maintenant que Pierrette est partie. Léon n’est pas retourné au Dancing. Il a essayé, ca le rend triste ces lumières qui tournent sur le plafond, ca lui donne envie de pleurer, et il ne sort pas pour être triste. Il a essayé les boules, il est parti en voyage organisé, il va un peu plus chez ses enfants, il a appris à repasser. Il n’a pas tenu sa promesse, mais il a fait la paix avec ca, parce qu’elle doit bien voir, de là haut, que c’est pas possible de lui demander tout ca. Que c’est trop dur, que ca ne marchera pas. Il a rencontré quelqu’un, rien de bien sérieux, ils vont parfois au cinéma, ils parlent de l’été prochain, peut-être louer quelque chose dans le Sud, on verra. Il ne sait pas bien, Léon, si il sera là l’été prochain. On lui a trouvé une aorte près du coeur toute tarabiscotée, prête à exploser, comme fendue par la peine. Ca ne l’inquiète pas trop lui. Il a des médicaments, il se repose, le médecin lui a demandé de se préserver. Et puis si ca pète, si un matin, en s’étirant devant la fenêtre, en cherchant encore le corps de Pierrette derrière lui dans l’angle de la porte miroir de l’armoire, il tombe d’un coup, comme un vieil âne malade, qu’est ce que ca fera ? C’est pas qu’il voudrait partir, Léon, il y a pensé quelques fois, la tête dans le four, la corde au cou, mais c’est pas son genre, on ne fait pas ces choses là. Mais si son coeur explose, de trop d’ennui, de trop de peine, de trop avoir langui dans sa maison morte, de trop avoir appelé son nom avec sa voix qui porte, alors il ne sera pas triste, il n’aura pas triché, il ne s’en voudra pas. Alors en s’endormant, il y pense souvent, à ce matin où il s’en ira.

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Ma France à moi (Big Up)

jan 14 2013

Je me demande souvent de quoi les gens ont peur, quand ils voient deux hommes s’enculer. Et je me demande toujours pourquoi une pratique sexuelle devrait définir la valeur de quelqu’un. Est-ce qu’on doit demander à son employé s’il est fétichiste des chaussettes sales ou s’il préfère les hommes poilus afin de tester son honnêteté et son ardeur au labeur ? Est ce que l’acte de préférer enfoncer ses doigts dans une chatte quand on en possède soi même une marque une forme de psychopathie honteuse, une perversion transmissible ? Pourquoi notre vie privée, intime, amoureuse, vient elle changer le regard des autres ? De la même façon, j’ai du mal à comprendre pourquoi les religions s’insurgent contre le mariage civil de deux personnes du même sexe. Il n’est pas question d’ordonner à un prêtre ou à un imam de prononcer ces unions. Il n’est pas question de lancer un concile extraordinaire sur la question de l’homosexualité, présence obligatoire sous peine de révocation de chasuble. Les trois religions du Livre se prononcent contre les rapports homosexuels, parce que tu ne t’étendras pas avec un autre homme, parce que Sodome et Gomorrhe, parce que c’est écrit, discuté, et validé comme interdit formel depuis des siècles. Soit. Personne ne discute cela.

Les manifestations homophobes contre le mariage homosexuel sont conduites majoritairement par les associations catholiques pour la famille. Et par Frigide Barjot, bien sur, mais est-il vraiment nécessaire de s’étendre sur une has been décolorée s’égosillant sur un char pour promouvoir la faillite de sa carrière et de son intellect ? Je ne pense pas. On comprend facilement en l’écoutant défendre ses idées sur la question qu’elle est mue par une énergie du désespoir un peu folle, sans arguments précis et sans logique. Certains appellent cela la foi, l’aveuglement total, frisant la démence. Mais comme je suis croyante, j’appelle ça de la connerie, ca m’insulte moins. Derrière ce personnage illuminé au houblon et ces associations très respectables, se cache à mon sens le drame des catholiques français : ils disparaissent. Crise des vocations, désertion des églises, prêtres importés des missions étrangères pour assurer les messes, gueule à la croix de bois des lendemains de fêtes post JMJ et Jean Paul II. Alors le mariage des homosexuels, ca au moins, ca fédère, ca rassemble, ca rappelle aux catholiques du dimanche, ceux qui veulent absolument se marier à l’église alors qu’ils n’ont pas vu un tabernacle depuis leur communion solennelle, qu’ils appartiennent à un ensemble, qu’ils ont une identité.

Alors, bien plus qu’interdire à deux hommes ou à deux femmes de s’aimer et de se reproduire (oui c’est possible), les catholiques énervés et les chrétiens du dimanche midi viennent défendre cette identité floue, diluée. Ca ne doit pas être facile d’être catholique. Dans la religion juive ou musulmane, le sacré est présent dans tous les aspects de la vie, du lever du soleil, à la manière de manger, de se laver les mains, et même sans pratiquer, on se souvient de ces actes quotidiens reproduits par nos parents, par nos grands parents, par ceux qui nous ont élevés en religion. Bien sur, les juifs et les musulmans non pratiquants existent, je ne nie pas cette réalité. Mais leur identité est forte. Ils appartiennent, parfois contre leur gré par le biais des stigmatisations, à un ensemble clairement identifié, identifiable. Je suis persuadée que les réactions violentes des catholiques et apparentés à la proposition du mariage civil et de l’adoption des enfants par les homosexuels est une réaction de défense, de peur. On dilue encore une fois une des seules résonances modernes de l’héritage catholique traditionnel de la France. Ils craignent de perdre tout à fait leur statut de dominants, de grands gagnants de la laïcité.

Soyons honnêtes, il est beaucoup plus facile d’être catholique ou chrétien en France, que juif ou musulman. Les jours fériés sont des jours de fêtes chrétiennes, le rythme de la semaine est calqué sur celui de la liturgie, personne ne placera d’examen important le jour de Pâques ou de Noël. De la même manière, il est beaucoup plus facile d’être hétérosexuel qu’homosexuel ou bisexuel. Pas de discrimination, le doux confort de la normalité, la possibilité de pondre et d’élever des enfants sans que personne ne s’en inquiète, de louer des appartements sans le regard en coin du propriétaire, etc. Sur le papier, tout cela est bien réglé. Mais ca ne répond plus à la société, aux besoins de gens qui font la France. La France est athée, catholique, protestante, musulmane, juive, bouddhiste, la France est forte de communautés bien vivantes, et choisit de s’en priver, de lisser toute différence au profit d’un héritage historique dont la majorité des « français de France » se fout complétement. Mais on s’y attache, parce qu’il n’y a pas grand chose d’autre à leur vendre, pas d’autre idée de la Nation à inventer. La laïcité française est une vaste blague, à mon sens, visant seulement à adoucir les vieux jours de cacochymes tatoués la France aux français, leur laissant croire que rien ne changera jamais.

Je suis pour une vraie laïcité. Celle qui autorise, et même, encourage, la différence, l’expression des cultures et des religions dans l’espace public, dans le respect de tous. L’athée a le droit de ne croire en rien. La femme voilée ou aux cheveux couverts doit avoir le droit de l’être. Un professeur devrait pouvoir garder sa kippa à l’université. Je suis pour un vrai mariage civil. Pour tout ceux qui veulent, dans la limite des interdits de l’inceste etc (je vous vois venir). Je suis pour une république qui protège, qui nourrit et qui se nourrit. Je suis pour une France où les dominants ne sont plus de vieux hommes blancs, mais où chacun prend sa place, son rôle et sa responsabilité. Hommes, femmes, cisgenres ou non, pédés, folles, tatas, gouines, goudous, youpins, muslims, musulmans, juifs, animistes, fous de tiercés, bouddhistes, bouffeurs de curés, catholiques, adventistes, le même respect pour tous. Le même mariage civil pour tous. Les mêmes droits à la filiation pour tous. Le code civil se change. Les lois s’écrivent. Nous sommes, ensemble, capables du meilleur.

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Oser

jan 08 2013

Tu devrais écrire. Tu devrais postuler. Tu devrais croire en toi. Tu devrais prendre le temps. Tu devrais croire en tes talents. Bien sur. C’est facile de croire pour les autres. Arrête tout, tu vas réussir. Quitte ton poste chiant de petit cadre pénible, envoie valser ton boss, chie sur ton bureau et roule une pelle à la secrétaire. Vas-y on te dit, vas-y on te regarde, et on se marre, et on attend de voir. Ils sont jolis ceux qui te conseillent, bien assis sur leurs certitudes, bien installés dans leurs petits appartements douillets, la carte Gold qui brille au Daily Monop pour deux sandwiches et un smoothie. Ils prennent des risques eux aussi, au travail, en spéculant, ils grattent le sol en béton de leurs dents trop longues, ils sautent dans le vide en espérant peser plus lourd que l’autre, les fracasser, les écraser. Leur vide est calculé, politiques internes du chef Truc qui a laissé entendre à Machin N-2 que Bidule pourrait partir, ils louent leurs appartements pendant leurs vacances, ne rien perdre, ne rien créer, tout transformer. Ils te regardent jouer avec tes trois billes dans le sable un peu crade de ton parc, t’es pas le môme le mieux fringué, tes chaussettes ont la couleur un peu grise de la lessive cheap, mais tu sculptes des dinosaures dans le magma puant d’une crotte fraîche de caniche. Ils se moquent, ceux qui ont les mains propres. Tu seras le clown, l’artiste, l’inadapté, celui qu’on invite aux dîners pour distraire l’assemblée, celui qui raconte ses galères, celui qui vit libre, lui. La chance que tu as, qu’ils disent, de vivre libre. Pauvre, mais libre. Ils échangeraient tout de suite, s’ils pouvaient.

Mais ils ne peuvent pas, tu vois, entre les traites de la maison et l’école de la petite. Mais toi tu peux. Parce que rien ne te retiens. Depuis la merde de caniche moulée, depuis ta première fugue, depuis ta première gueulante, rien ne te retient. T’es le funambule le plus nul de l’histoire du cirque, presque jamais en équilibre sur le fil, toujours la gueule un peu fracassée sur les côtés, les yeux qui regardent le ciel, quand même. Mais toi tu oses.

Et eux ils regardent. C’est un genre de figure imposée. Les baiseurs et les baisés. Les rêveurs et les capitalistes de l’idée. Les artistes et les publicitaires. Toi et ton père. On serait mieux pétant dans la soie, pissant le Ruinart, on serait mieux riches et cons, insouciants jusqu’aux artères, on serait mieux libres de toutes contraintes, de toutes factures, de toutes envies pressantes de viande ou de PQ, de toute nécessité impérieuse de se loger. Tu vieillis et tes rêves ternissent, plus de putes sur le yacht à St Tropez, juste un appart’ pas trop horrible, un boulot qui prenne pas trop la tête, du temps pour penser, pour écrire, pour peindre, pour dessiner, pour regarder les nuages.

Tu seras jamais comme eux, je crois pas au destin, c’est peut-être dans les gênes, ou juste dans la caboche, on fonctionne pas pareil. Ils t’envient et ils se moquent. Tu les envies, tu les moques. On se regarde vivre, aquariums respectifs, double vitrage blindé, pas d’échanges possibles, tu perds ta conscience, ta liberté, ils perdent leurs vacances au soleil et leurs baskets griffées. On est jamais libre comme on voudrait, toujours attachés au pied de quelqu’un, du rêve de nos parents ou de nos propres manques, toujours essoufflés à courir derrière l’image fantasmée de nous même, cet être parfait selon nos critères, cet oasis au milieu des désillusions, cette personne qu’on ne sera jamais. Mais qu’on se vante d’être parfois, quand les autres font trop de bruit avec leurs vies parfaites, qu’on survend et qu’on surjoue pour s’inscrire dans une case, pour se présenter. On fait des compromis, toujours, tout le temps, avec nos idéaux et nos éthiques, avec nos rêves et nos désirs. On se l’avoue rarement. La vie est moins drôle en gris foncé.

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Chez le médecin

déc 18 2012

Je venais pour une angine. J’étais là avec mon mal de gorge et mes amygdales dans mon sac à main, installée dans le bureau de ce nouveau médecin. Je venais pour une angine, mais je savais bien qu’on me prescrirait un régime, parce que c’est comme ca, c’est le rôle du médecin, j’ai l’habitude. D’abord elle m’ausculte, la gorge, les poumons, et puis elle prend ma tension, j’ai 11 et des patates, elle s’en étonne, vous n’avez pas de tension, c’est bizarre. On repasse derrière son bureau, elle imprime mon ordonnance, prend mon chèque, et puis me demande si je sais que je suis en surpoids. Je me demande vraiment qui peut poser ce genre de question à la con. Oui je sais que je suis en surpoids. Merci bien. Elle me demande ensuite quels autres médicaments je prends, pour ma maladie mentale, elle note, elle s’emporte, sur les les psychiatres qui font grossir les gens, sur la responsabilité des molécules. Je lui dis que j’ai toujours été grosse. Ca la souffle, un peu. Mais j’ai surement tort, parce qu’un ami qu’elle connait a fait une bouffée délirante, et que lui, lui a pris 30 kilos. Alors j’ai surement faux.

Ca fait 7 minutes que je suis dans le bureau de ce médecin. Dès l’annonce de mon diagnostique psychiatrique, j’ai compris que je ne serais pas traitée comme une patiente normale. Elle ne m’a même pas demandé la spécificité de ma pathologie. Elle a juste noté, en gros en gras sur son logiciel de merde, dans son petit catalogue à souffrance, que j’étais malade. A la huitième minute, elle me demande si je veux me faire opérer. Je lui réponds que l’anneau est un échec autour de moi, et que le bypass me fait peur, compte tenu de mes antécédents. Elle s’emporte un peu, m’explique que je vais mourir. Je sais que je vais mourir, tu sais, j’ai envie de lui dire. Je sais que je vais mourir, comme toi, comme les autres, peut-être un peu plus tôt, peut-être pas. Mais je ne dis rien. Je lui dis que je fais attention, qu’on me teste et qu’on prend ma tension. Que je n’ai pas tout à fait perdu espoir. Elle me demande si je connais la sleeve. Oui, je connais. Non, je n’ai pas envie de me faire couper les 7/8eme de l’estomac. Non, je n’aurais pas l’accord psychiatrique, compte tenu de mes troubles du comportement. Oui, je suis foutue. Voilà son constat. Elle ne le dit pas vraiment. Elle m’annonce juste qu’effectivement, personne ne m’opérera. Que c’est même pas la peine. Que j’ai qu’à faire avec. Et que vraiment, je vais mourir.

Voilà la réponse de mon médecin traitant à mon problème d’obésité. Elle n’a même pas imprimé le régime habituel, format AP/HP, 2 biscottes ou 25 grammes de pain le matin, elle a abandonné avant d’appuyer sur Print, pas la peine. Inopérable, foutue. Tas de gras. Vous savez, moi aussi j’ai des problèmes de poids, me dit-elle. Bien moins important que les vôtres, Dieu merci. Ok. Peut-être qu’il faut que je m’adresse directement à lui. Pour être soignée comme un patient normal, au lieu d’un tas de viande malade. Pour espérer qu’un jour, on propose autre chose que la mort imminente en réponse à l’obésité. Le pire, c’est qu’elle est de bonne volonté, cette toubib. Qu’est ce que j’espérais, en dix minutes, après tout ? Peut-être faudrait il se taire, quand vous n’avez pas le temps, Docteurs et Soignants, plutôt que de prononcer des sentences terribles. Peut-être faudrait il arrêter de prendre les gros pour des imbéciles heureux, coulant des jours paisibles dans la vallée de Willy Wonka. Je vais mourir, grassement, sans doute. Pardon Sécu, pardon mutuelle, pardon Nation. Dis toi que j’aurais essayé. Dis toi que ce n’est pas sans peine que je partirai, digne et aplatie dans mon cercueil XXL en pin rabougri.

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Pipi sur le Stick

déc 08 2012

(Ce texte est d’abord paru sur Voldemag l’année passée)

Ca fait 17 fois que je recompte. Sur papier d’abord, à coup de grandes croix d’encre rouge, une pour chaque jour passé, sur mon téléphone ensuite, mes doigts boudinés pressés sur l’agenda électronique. Ce n’est pas possible. Souviens toi putain. Creuse toi la cervelle. Relis tes mails. Sonde tes souvenirs. Cette soirée passée chez Béatrice, tu fouillais l’armoire à pharmacie au dessus des toilettes pour lui voler un tampon, c’était donc que tu les avais, ces connes de règles, quel jour c’était déjà, le samedi 26 ou la semaine d’après ? De quel mois d’abord ? Et ce mec dans mon lit et son air courroucé quand je lui ai annoncé que je ne pouvais pas lui monter dessus comme une amazone défroquée, ca je m’en souviens bien, c’était le mois dernier, j’ai meme noté “soirée avec gros con” dans mon carnet en papier. Et l’habituel, le régulier, avec ses capotes bioniques commandées à grand frais sur un site internet specialisé, “plus fines et vraiment à ma taille pour mieux te sentir”, ta race bordel, je suis sure que c’est sa faute, à cet enculé de dandy au latex obséquieux, ca laisse tout passer ces merveilles de la technologie, c’est sur, je suis niquée. Ca ferait 48 jours sans saignements. 13 jours de retard dans les meilleurs calculs. 20 dans les plus pessimistes. Je suis enceinte c’est sur. Et puis je suis fatiguée. J’ai les seins lourds et j’arrête pas de bailler. Mais j’ai la peau niquel, pas un bouton annonciateur d’une poussée d’hormone mensuelle.

Encore. A croire que mon corps fait exactement ce qu’il veut. Comme pour me punir d’être une fille un peu trop libre, de payer ma chatte comme certaines payent leur clope. Malgré la pilule, le préservatif, et l’éjaculation faciale. Fertile comme une vache d’élevage, ce sont les mots de la première gynéco qui m’a avorté, c’était il y a 5 ans, j’ai encore le goût du mauvais thé Lipton que l’infirmière m’a apporté juste après. J’ai pas eu mal, j’ai pas pleuré. Seulement j’ai autre chose à faire que de surveiller ma fertilité, perdre pendant une semaine des caillots monstrueux de sang coagulé, devoir porter les couches épaisses, sortes de serviettes hygièniques pour grand blessé. Et puis passer pour une conne encore. Non docteur, je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai pris ma Diane 35 tous les jours à la meme heure, j’ai meme une alerte sur mon telephone, regardez. Oui, je me protége, oui, je veux bien faire un test, on ne sait jamais, après tout si un spermatozoïde est passé, quelle autre saloperie est venue se nicher dans mon uterus traitre, dans ma chair faible ? Je me vois déjà la tronche défaite dans la salle d’attente du service d’orthogénie, je m’étais pourtant juré de ne jamais y refoutre les pieds.

J’ai honte putain. Et j’ai l’impression que la pharmacienne me juge dèja quand elle me tend le test de grossesse. Y’a une promo, par paquet de deux c’est moins cher, je vous mets ca ? Mets moi les profond, 17 euros pour apprendre qu’il va falloir qu’on m’aspire les boyaux sous anesthésie locale, je bronze mal sous la lumière froide du bloc opératoire. J’ai compté et recompté. J’ai surligné et j’ai raturé. Je sais ce qui est en train de se passer. Bien sur je m’en fous plein les doigts, je compte les secondes de pipi à haute voix, il faut dix Mississippis d’urine, concentre toi, stick en plastique noyé dans ma main souillée. Je rebouche le machin, l’envoie valser dans l’évier de la salle de bain, j’allume une cigarette, c’est pas bon le tabac pendant la grossesse, ca fait des petits bébés, ca tombe bien, je voudrais que le mien passe le mieux possible en purée dans mon utérus dilaté. A la dernière taffe, j’irais relever les compteurs, sceller ma connerie, m’assurer que je suis partie pour en chier. Il y aura deux traits mauves et putes dans les cases blanches, je le sais.

Machinalement, je remonte l’historique des sms échangés. Je n’ai rien dit à personne. Même pas à ceux qui me comprennent toujours, même pas à a meilleure amie. Je me sens stupide. Je me marre en relisant mes conneries, nos conneries, tout c’était avant que je sois enceinte, avant que je doive assumer ce ventre qui fait rien qu’à m’emmerder, la fumée me fait tousser, j’ai les larmes aux yeux, bientôt la dernière bouffée. Entre deux blagues honteuses sur la tuerie de Toulouse, mauvaises phrases de copines stressées, un message me saute à la gueule « Au fait, j’ai mes règles, rien à voir, mais j’en chie. La faute à Merah surement ». En une seconde les centaines de calculs se refont dans mon cerveau trop con pour percuter. Je ne suis sans doute pas enceinte. Je viens à peine d’ovuler. J’avais oublié. Ou alors je suis vraiment fécondée comme une oie, et c’est un cauchemar. Je ne me souviens pas avoir saigné.

Je rentre dans la salle de bain. Je balance mon mégot dans les toilettes. J’attrape le test encore trempé, je le secoue de haut en bas, fébrilement, quelques gouttes d’urine s’écrasent à mes pieds. Un seul trait mauve. J’ai gagné.

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La Piscine

déc 03 2012

A la piscine, la nuit, les lumières se reflètent sur le faux plafond et c’est un peu magique, tu oublies les litres d’urine qui flottent contre tes membres et tu te laisses porter, dans ma piscine de riches il y a des bulles, des jets, il n’y a personne en soirée, tout le monde a froid, se presse pour rentrer. Je suis dans le petit bain, je chante sous l’eau, j’ai l’impression d’être la Callas, je m’arrache à mon destin de mortel en faisant des petites galipettes ridicules, les pieds en l’air, la tête noyée, je suis seule avec une autre grosse fille, une autre hippopodame venue  s’ébrouer là, bien sur, il faut qu’elle soit plus jolie que moi. Sa peau est tendue, rien de dépasse, rien de bouge, elle est massive mais gracile, quelques boucles noires s’échappent de son ignoble bonnet, ses lèvres sont charnues, elle semble posée là comme dans un fantasme pour monsieur qui s’ennuie au bureau, les seins bloblottants sous le jet puissant qui masse ses cuisses. Personne ne nous regarde, le maître nageur apprend la brasse à une enfant qui se noie à chaque geste, on entend seulement ses cris et les réponses mouillées de la gamine qui s’entête.

Un mec sort du vestiaire, beau comme un nageur olympique, la peau mat, tatoué, la barbe négligemment assise sur ses pommettes énormes, les muscles si bien dessinés qu’ils semblent t’emmener tout droit vers son sexe, un V parfait, une armoire à rêves. La maman accoudée à la barrière laisse un instant sa fille des yeux pour le regarder, je retiens avec elle mon souffle, je l’imagine enchaînant les longueurs, un vrai sportif, mais il vient dans le bassin de détente, et rejoint la grosse fille, l’enlace et l’embrasse, se colle à elle pour ne plus la lâcher. Ils sont comme tous ces amoureux dans les lieux publics, ils ne savent pas qu’on les regarde, ils se laissent aller, la gravité aidant, elle s’accroche à ses épaules et se love contre son aisselle, il la fait lentement tourner dans l’eau, c’est le ballet de Fantasia qui devient érotique plus qu’aquatique, je jalouse leur proximité, je n’arrive pas à m’empêcher de les regarder. Je ne suis pas la seule, la piscine se remplit lentement, et la grosse fille n’est plus transparente, elle fait jaser, je vois bien les regards des femmes qui se demandent ce qu’il peut lui trouver, lui le parfait, elle l’obèse, les yeux des hommes qui vont et viennent entre ses seins qui débordent et la son ventre qui se déforme sous la pression de l’eau, ils ne savent pas vraiment si il faut bander ou vomir, certains les montrent même du doigt, ‘regarde un peu ce qu’il se tape’, ‘quand je pense que je suis seule alors qu’elle a quelqu’un’, je les entends penser et l’air se gonfle de leurs jalousies et de leurs aigreurs.

Ils ne voient rien, eux, et si parfois la grosse fille lève les yeux, c’est pour enlever une goutte du front de son amoureux, pour caresser sa nuque ou pour remettre son bonnet, ils sont comme dans une bulle, il ne lève pas la tête pour regarder les jolies nageuses qui défilent pourtant, ils sont leur île, impossibles à atteindre, et j’envie ce sentiment unique de ne plus craindre, de ne plus s’alourdir des regards usants des inconnus mieux pensants. Il lui tend sa serviette, se ravise, et l’enveloppe tout entière avant de sécher ses épaules, ils repartent sans se quitter des yeux, sans arrêter de se parler, de rire et de se dévorer. Ils disparaissent dans les escaliers, et l’air se vide de leur présence, chacun reprend sa longueur, son exercice, sa pensée. J’ai mis quelques minutes à oser sortir, à montrer mon derrière humide et solitaire aux nageurs qui s’emmerdent, qui n’ont rien d’autre à faire que médire ou juger, tout persuadés qu’ils sont d’être les meilleurs, de faire des efforts, de mériter leurs corps et leurs apparences policées. Et puis je ne voulais pas les croiser, ces amoureux pleins d’eux mêmes, sous la douche ou aux vestiaires, je voulais les laisser repartir sans entendre leur voix, sans les gâcher. Les garder comme une jolie image, l’hippopodame et le mec parfait.

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