C’est quoi ton genre ?

Juin 30 2019

Texte écrit pour et lu à la soirée A définir dans un futur proche

Maison de la Poésie – Paris – 28 juin 2019

Je couche avec tout le monde, ceux et celles qui veulent en tout cas, sans me soucier de ce qui se cache sous leurs vêtements, je couche avec des personnes, avec des odeurs, avec des idées, je couche avec des sourires, avec des bras, avec des ongles qui laissent de grandes traces violettes sur mon dos, je ne m’inquiète jamais de ce que je vais trouver entre leurs cuisses. Tout me va. Tout est ok. J’aime la bite, j’aime la chatte, et toutes leurs déclinaisons indépendamment du genre choisi ou subi de la personne attachée au bout. Tout me va, sauf les mecs cis.

J’ai donné.

Ca commence quand ton corps change, comme disent les médecins. Avant, tu peux passer pour un « garçon », ou plutôt tu n’as pas tellement de genre, personne ne s’intéresse à ton sexe il n’y a que les malades pour t’en imaginer un. Tu peux grimper aux arbres, te promener à poil sur la plage. Personne ne cache ton torse, personne ne te demande de croiser les jambes. Et puis, quand tout change, quand les poils et les seins arrivent, tu te transformes en monstre. Tout devient de ta responsabilité. Ne pas trop en faire. Ne pas aguicher. Ne pas parler trop fort. Ne pas jouer seule avec les « garçons ». Rentrer plus tôt. Quel est donc ce super pouvoir, cette force en toi qui force tous les adultes à te restreindre ? En quelques mois, tu passes de transparente à surpuissante. Tu peux provoquer le chaos par une jupe trop courte ou par un rire trop cristallin. Tu peux causer ta perte en choisissant le mauvais chemin, tu peux provoquer les hommes en duel en t’asseyant sur des genoux. Tu es devenue monstrueuse. On te craint. On te couvre. Pour te protéger de toi même. De ta féminité. De tes formes. De tes courbes. Et puis il y a ce trésor que tu dois protéger. Ta virginité. Nul ne peut accéder à ton entrecuisse sans la promesse d’un pavillon de banlieue. Tu dois te garder. Tu dois te défendre. Tu dois te battre. C’est de ta faute. C’est ton trésor qui attire. C’est ta richesse. Ton seul bien. Pas ton intelligence, tes compétences, tes bonnes notes. Rien n’arrive à dépasser la valeur de ton hymen entier. Les « garçons » n’ont rien à cacher. Leur sexe est apparent, à la vue de tous, il ballote, arrogant.

Ca doit être génial d’être un homme cis.

Ca doit être chouette de ne pas craindre qu’on force votre bouche avec des doigts pour y insérer un pénis quand vous attendez le bus. Imaginez le luxe de la tranquillité. Cela doit être formidable de ne pas craindre pour son intégrité physique lorsque le métro est bondé. Imaginez le calme. Cela doit être formidable de ne pas apprendre dès 10 ans à marcher au milieu de la route avec les clés de la maison comme arme de poing contre un éventuel violeur. Imaginez l’enfance. Ca doit être drôle ensuite de rire aux blagues sur le viol, sur la pedophilie. Ca doit être hilarant de faire flipper les nanas en les suivant la nuit. Ca doit être un sport galvanisant que de commenter les tenues des femmes à haute voix à la terrasse des cafés. Ca doit être plus simple de balayer d’un geste les témoignages de femmes qui hurlent, qui pleurent, qui se taisent. Ca ne peut pas exister, puisque ca ne leur arrive pas, et de toutes façons, c’est pas de leur faute.

 

Il m’aura fallu 33 ans de malheur hétérosexuel pour arriver à en sortir. Aujourd’hui je m’agace de ce temps perdu. Il m’aurait suffit de faire deux colonnes, une pour, une contre. L’abandon de mon père, les agressions sexuelles de mon grand-père, mes viols, les coups de poings dans la gueule de Jérôme, la lâcheté de Jonathan, les chlamydiae de Cyril, les heures perdues à m’épiler, à me maquiller, à me demander si le noir m’amincit, les queues qui sentent la pisse mais qu’on t’apprends à avaler avec adoration, plutôt contre.

Je cherche ce que je pourrais mettre dans la colonne Pour. Mon psy peut-être, mais ca ne pèse pas lourd, et je suis en plein transfert, méfions-nous.

Quand je suis allée le voir pour la première fois, il m’a demandé pourquoi je choisissais un psy homme. C’est une vraie question. Et je lui ai répondu, très simplement, et sans aucune pression, qu’il était mon dernier lien avec les hommes. Qu’il avait la responsabilité entière de ce lien, et qu’il n’avait pas intérêt à se foirer. La,Vous vous dites, c’est une folle misandre, vous avez tort. J’aimerai vraiment leur donner une chance. Je ne souhaite pas leur éradication. J’aimerai vraiment être convaincue que les hommes cis sont capables de sortir de leur privilège. J’aimerai vraiment être convaincue qu’il existe des hommes cis féministes. J’aimerai vraiment être convaincue, mais je ne le ne suis pas. Jamais. Je suis toujours décue.

J’ai pourtant été élevée dans une seule idée : leur plaire. J’ai grandi avec l’érection comme seule mesure de ma valeur. Je suis née avec une chatte, on m’a dit, tu es une femme, et tu dois faire bander. J’ai donc fait bander. A contre-cœur. Sans envie. Sans le vouloir même. Pour un peu d’affection. Pour rassurer mon ego. Pour obtenir un service. Pour de l’argent. Pour un trajet en voiture. Pour être tranquille. Pour dormir. Parce que c’était moins chiant que de dire non. Pour avoir la sensation d’être aimée. Parce que c’était le seul modèle proposé. Parce que la bite me rendait femme. C’était en prenant des bites, en me faisant pénétrer, que ma condition de femme s’affirmait. C’est ce qu’on m’a appris. Dans ma pension, au lycée, tenue par les Sœurs de la Sainte Croix de Jérusalem, j’ai appris qu’être violée était le lot des femmes. Que nous étions perfides, légères, distraites, que les hommes étaient sérieux, graves, efficaces, protecteurs, essentiels. Que nous n’étions rien sans eux. Que nous devions nous garder pour leur queue. Que la sainte queue, bénie par les liens sacrés d’un mariage religieux, viendrait me compléter, me laver de ma condition de fille sale pour me rendre enfin femme.

J’ai attendu la bite. Celle qui viendrait enfin me sauver.

J’ai cru que j’allais l’attendre longtemps.

Car j’ai un secret.

Mais en l’honneur de la marche des Fiertés demain, je peux vous le confier. Je crois.

Je suis grosse.

Très grosse.

Voilà, c’est dit.

C’est mon coming out.

Mon genre, c’est grosse.

Pas « femme ». Pas « homme ». Pas non binaire. Aucune déclinaison.

Juste grosse.

 

Si le genre est une construction sociale, voilà comment la société me définit. Grosse. Je suis le gras. Je suis le volume. Je suis seulement ca. Mon auto-détermination s’étouffe dans la graisse jaune et dure, juste là, entre mon nombril et mon pubis. Je suis la grosse, toujours. La plus grosse de la classe, la plus grosse de la soirée, de l’ascenseur, de la Maison de la Poésie ce soir. Demain vous direz, y’avait une grosse qui lisait un texte, c’était moyen. Je suis la grosse. C’est un peu comme une être une sous femme, car je suis socialement moins pénétrable que la femme. Je suis moins marketable.

 

« L’homme » ne veut pas sortir à mon bras. Je n’ai pas de valeur ajoutée à lui apporter. Je ne suis pas la beauté, je ne suis la minceur, je ne suis pas l’élégance, je ne suis pas la maîtrise, je ne suis pas « une femme ». Je suis une grosse. « L’homme » souhaite néanmoins me pénétrer, en secret si possible. Il me poursuit dans la rue, et me traite de grosse vache quand je refuse de le sucer entre deux voitures. Il me baise sans mon consentement, puis prétend que je mens, que personne ne peut vouloir plonger sa queue dans la grosse. Il rentre en relation avec moi, et me collectionne, comme un objet, il range les grosses sur son étagère mentale, de la plus énorme à la moins mobile, il glisse sa bite entre mes bourrelets et il éjacule dans mon nombril. Il tombe amoureux de moi, mais il refuse de me présenter à ses amis ou à sa famille, pour me protéger, il promet. Et quand il parle enfin de moi, il me raconte son coming out. Il a osé sortir du placard, et admettre qu’il était en relation avec la grosse. La grosse de la classe, la grosse de la soirée, la grosse de la maison de la Poésie, moi.

« Les femmes, les vraies femmes », celles qui détiennent le brevet déposé par la société, 100% féminité validée par la bite, 100% opprimées aussi, me méprisent. Je suis leur cauchemar. Je suis ce qu’elles risquent de devenir si elles commandent un dessert. Je suis l’épouvantail des petites filles. Si tu continues à manger comme une ogre, tu vas ressembler à la grosse. C’est la maman qui dit ca en me pointant du doigt. Comment il fait pour sortir avec elle ? C’est la meuf qui parle à sa copine de moi quand je passe dans la rue main dans la main avec un homme. Ce même homme qui me frappe, me ment, et me trompe. Mais personne ne se demande comment je fais pour sortir avec lui. Je suis la grosse. C’est pire. Moi aussi je suis grosse, je comprends carrément ta vie. Celle-là, elle pense avoir 8 kilos de trop, elle pense me faire du bien, moi et mes 80 kilos en trop. Elle pense qu’on est dans la même équipe, parce qu’elle souffre. Elle est moins validée par la bite depuis qu’elle a grossi. Elle fait tout pour regagner son trophée perdu de « femme », elle prend des extraits de trucs et des fibres d’ananas. Tout pour ne pas me ressembler. Elle veut être dans mon équipe, mais elle fait tout pour la quitter.

Mon gros corps est rempli de tristesse pour ces « vraies femmes » validées par la bite, jamais fières d’elles, toujours prêtes à changer, leurs corps, leurs idées, leurs envies, ca ne compte pas. Ce qui compte c’est d’être accompagnée. Par un « homme ». Par sa bite. Ce qui compte c’est d’avoir l’air heureuse. Juste l’air. Avec un filtre Instagram si possible. Elles courent toute leur vie derrière un idéal qui les détruit.

Je leur souhaite, à toutes, une bonne rémission.

Mon équipe, c’est les chelous. Tout celles et ceux qui ont consciemment abandonné la course à la baisabilité, celles et ceux qui ont arrêté de mesurer leur réussite à la solidité de l’érection de l’homme blanc cisgenre. Celles, ceux, et les autres, qui hurlent contre le patriarcat, l’héteronormativité, la cisnormativité, celles, ceux, et les autres qui ont accepté d’être pour toute la vie en dehors de la norme. Et qui en font une fête. Qui se rassemblent et qui célèbrent leurs bizarreries et leurs désirs, qui baisent sans pénétration et qui pénètrent sans baiser, qui inventent un langage nouveau taillé pour leur réalité.

Mon équipe c’est le Queer, ce mot valise qui commence avec un gros Q dans ta tête, comme le mien, ce mot qui me libère, qui me lave, qui me console et qui m’embrasse.

Je ne veux plus m’assimiler.

Je ne ferai plus d’efforts pour leur ressembler.

Mon genre, c’est grosse queer, c’est presque redondant. Mon corps gros, et toutes les expériences qui on fait ce corps hors normes, toutes les souffrances, toutes les brimades, toutes les victoires, tout cela est profondément queer, profondément détestable par les autres, profondément joyeux et profondément vivant. Ce n’est pas une fuite, je n’ai pas abdiqué devant la norme, je ne me cache pas. Pour une fois dans ma vie de personne née avec une chatte, je choisis. Qui je suis, comment je me définis, avec qui je baise, comment je baise, pourquoi je baise. Rien n’est automatique. Rien n’est prédéfini. Le choix est infini, tout est possible. Je suis déprogrammée.

Je m’appelle Daria Marx et je suis une grosse queer.

 

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Brise-lames

Mar 20 2019

Y’a des mélancolies qui ne finissent jamais. Des trucs que tu traînes depuis 10 ans, une chanson, un morceau de texte, un texto, un moment. Ca n’a pas besoin d’avoir existé. Ca n’a pas besoin d’avoir été vrai. Je crois à la mélancolie des rêves, au désespoir des mondes parallèles, ces embranchements pas-vus-pas-pris, ces projets qu’on ne savait pas qu’on avait. Je regrette de n’avoir pas été, de ne pas avoir embrassé, de ne pas avoir osé, de ne pas avoir assez cru, je regrette que les routes se séparent, que les amitiés meurent, je regrette ce que je tiens pour vrai comme ce que j’invente. Je regrette de deviner les gens trop vite, de voir si tôt ce qui va nous tuer, je regrette cette posture qui me fait m’économiser plutôt que de me brûler. Je regrette de vieillir raisonnable, de voir la langueur se transformer en impatience, je me raidis, j’exige, je demande. Je ne sais pas faire autrement, il en va de ma survie, j’ai dilapidé mon capital nerveux dans d’étranges paris, je veux du facile, je veux du transparent, plus rien de rugueux.

 

Je me raconte que je suis blasée, que j’en ai trop vu, que tout se devine, que tout se ressemble toujours à l’infini. Peut-être. J’ai peur aussi. De me laisser surprendre, de ne plus contrôler. De voir revenir la mélancolie, la vraie. Celle qui colle au lit comme une fièvre molle, la télé allumée sur n’importe quoi, des mégots qui flottent dans une bouteille d’eau presque vide. Celle qui t’empêche juste un peu de voir les couleurs, tout moins beau, tout moins fort. J’ai peur des grandes émotions, j’ai peur des promesses, j’ai peur des lendemains qui ne chantent pas ou qui chantent trop. Je ne sais pas si je suis assez dure pour être molle. Je ne sais pas si je suis assez forte pour être souple. J’ai oublié comment on fait pour ne plus deviner la fin des histoires, pour ne pas sortir toujours les mêmes cartes, la roue de la fortune, le bateleur, c’est pourtant pas faute de mélanger, couper, trier, respirer. J’ai peur de voir. Tout change sauf moi. Tout est mouvement sauf moi. C’est moi qui me cache sous le canapé, tas de poils, vieux boutons, piles de télécommande usagées, c’est moi qui m’oublie dans un coin en espérant que quelqu’un vienne m’aspirer. J’ai besoin d’un grand feu, mais j’ai peur de l’allumer, j’ai besoin de mettre à courir, mais mes pieds sont retenus par cents chaînes que j’aime regarder danser.

 

Il est temps pourtant, il est bientôt la moitié de la vie. Il est temps d’être sure d’avoir envie. Il est temps de ne pas choisir. Il est temps de faire confiance à l’univers, puisque rien d’autre n’est fiable, surtout pas les gens, surtout pas moi. Je veux une vie radicale. Je veux une vie où je m’autorise à ressentir. Je ne veux pas vieillir immobile. Je vais lever les chaînes, porter mes ancres sur moi plutôt que de les traîner en terre. Attaquer celles qui résistent à l’acide, je suis grande maintenant, j’ai le droit de manipuler des produits toxiques.

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Ma Ligue du LOL

Fév 10 2019


Je ne souhaite pas répondre aux sollicitations des journalistes à ce sujet.


J’ai vécu de nombreuses années sur Twitter en ayant l’impression de fuir un sniper, d’avoir de la chance d’échapper aux balles virtuelles d’une armée devenue folle. A chaque tweet, à chaque photo partagée, je craignais d’être débusquée et descendue. A chaque thread politique, à chaque gueulante féministe ou contre la grossophobie, je savais que j’allais payer le prix de ma liberté d’expression, le prix de mes idées jugées nazes par un petit groupe de harceleurs, la ligue du LOL. Parfois, ils n’avaient pas besoin d’excuses, ils me harcelaient pour le plaisir, par ennui peut-être, ou par concours de bite, j’étais grosse, j’étais une femme, j’étais féministe, cela suffisait à les faire rire.
Leur spécialité n’était pas le débat d’idée. Pas d’argumentation, pas de débat, pas même d’idées. Juste de la violence. Des insultes, des « blagues », des photos volées et trafiquées, des tentatives d’intimidation, des menaces de viol, des menaces de mort, des menaces sur la sécurité, des menaces de divulguer mon adresse, bref. Ils se lançaient en meute contre moi, et tous les autres suivaient. Les autres, ceux qui ne faisaient pas partie de ce club pour violents mâles dominants, c’était tout ceux et celles qui allaient dans leur sens, qui partageaient, qui trouvaient drôle, qui ne faisaient rien pour m’aider. Certains trouvaient que ça allait trop loin, mais n’osaient pas le dire en public, de peur d’être repérés. J’avais le droit à des DM timides. « je ne peux rien dire, mais je suis avec toi » « l’orage va passer, tiens bon, tu comprends que je ne te défende pas! ». On vivait dans la peur, c’est terrible de l’admettre. Dans la peur et dans la haine. J’ai longtemps rêvé de me battre avec ces quelques pauvres mecs. On connaissait leurs bars préférés, leurs soirées à l’Autobus, leurs rendez-vous à la Unrelated. On voulait y aller « avec une batte et une hache ». J’ai retrouvé les coordonnées personnelles d’un bon nombre d’entre eux. J’ai créé un Tumblr. J’ai failli tout balancer. J’ai reculé. Pas parce que je suis noble. Pas parce que je suis plus intelligente qu’eux. Parce que j’avais peur.

Ils étaient journalistes, rédacteurs en chef, parisiens, en agence de com. J’étais une petite blogueuse banlieusarde, dépressive et agoraphobe. J’avais la chance de commencer à piger un tout petit peu mais très vite les portes se refermaient, « Machin » ne veut pas bosser avec toi. Machin, je l’apprends aujourd’hui, faisait partie de la ligue du lol, un hasard ? Je ne peux pas le dire. C’était pile poil les années où je ne pouvais pas sortir de chez moi. C’était pile poil le moment où les réseaux sociaux étaient ma seule fenêtre vers dehors. C’était pile poil le moment le plus affreux de ma vie. Le moment où j’ai failli devenir folle, le moment où on a finalement diagnostiqué mes troubles thymiques après des années d’errance médicale. C’était le moment où j’ai commencé à écrire. Même à eux, je ne souhaite pas d’être si malade.

J’ai essayé de me battre. J’ai gueulé, j’ai signalé, j’ai ragé. J’ai fini par bloquer à vue. C’est encore mon fonctionnement aujourd’hui. Ils sont la cause de mon pseudonymat. Quand Daria Marx était menacée de mort, quand on la noyait sous des centaines de photos de merde et de pisse, je pouvais me dire que ce n’était pas moi. Je pouvais me détacher du personnage virtuel malmené. Cela m’a sauvé bien des fois. Cela ne m’aura pas épargné les nuits d’insomnie, les crises de larmes, les crises de nerfs, les nombreuses fois où j’ai pensé à avaler mes tubes de lexomil, parce que ça ne finissait jamais, et qu’il fallait que ça s’arrête.

Le harcèlement a atteint son paroxysme quand j’ai eu l’idée funeste de créer une cagnotte pour mon anniversaire. Je commençais à aller mieux, mais ma maladie mentale ne me permettait toujours pas de prendre les transports. J’avais recommencé à travailler, et j’avais peur de devoir arrêter, par peur du métro. (Si vous n’avez jamais été agoraphobe vous aurez du mal à comprendre, renseignez vous). J’ai donc sollicité mes proches pour m’aider à acheter un scooter, et j’ai eu le malheur de partager une fois, une seule fois, le lien de cette cagnotte sur Twitter.

J’ai reçu une déferlante de haine comme je n’en avais jamais connu.
J’ai reçu des messages souhaitant ma mort, plusieurs, pendant des jours.
Ils ont retrouvé mon numéro de téléphone, m’ont inscrit sur plusieurs sites internets. J’ai été harcelée des semaine, des nuits entières. J’ai été maltraitée par la Ligue du LOL, et par tout ceux qui suivaient leur « humour » au point que j’ai été arrêtée par mon psychiatre de l époque. J’ai confié mon mot de passe Twitter à une amie pour ne plus rien voir. Et j’ai pleuré, et je n’ai pas dormi, et je me suis demandée ce que j’avais fait pour mériter tout cela, et je me suis laissée aller à penser que je ne valais rien, qu’il fallait que je disparaisse. C’est ce qu’ils voulaient, j’allais les satisfaire, je n’en pouvais plus. Je me réveillais dans la nuit pour voir si le harcèlement avait cessé, je me couchais avec des insultes, je me réveillais avec 40 nouvelles mentions ordurières.

Ils savaient très bien.

Bien sur qu’ils savaient.

Ils savaient qu’on pleurait. Ils savaient qu’on était touchées. Ils savaient qu’on avait peur.

Le Twitter parisien était encore petit à l’époque. Je connaissais des gens qui connaissaient des gens. Les cercles se croisaient. Ils savaient. Ils s’en foutaient. Ils nous détestaient. Ils nous prenaient pour des connes finies. Ils voulaient qu’on disparaisse. Ils savaient.

Ils se sont calmés quand le féminisme est devenu chic. Tendance.

Ils se sont calmés quand certaines femmes sont devenues puissantes.

Ils se sont calmés parce qu’ils ont accédé à des postes importants. Plus le temps de faire de la merde quand on est rédacteur en chef des Inrocks j’imagine.

 


Le récit de Le Reilly est ici

Je voudrais dire que mon comportement sur Twitter n’est pas exemplaire. J’ai eu des propos nuls. J’ai eu des propos insultants, notamment envers certaines blogueuses comme Capucine Piot, et sans doute d’autres encore.  Mon féminisme a évolué avec le temps. Je n’étais pas dans la sororité en 2011. J’espère démontrer par mes actes que je le suis aujourd’hui, de manière toujours imparfaite sans doute.

Je ne souhaite pas répondre aux sollicitations des journalistes à ce sujet.


 

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Me disputer

Déc 27 2018

Hier soir je me suis disputée. J’ai été insensible. J’étais toute prise par mon cerveau pourri. Je me suis disputée avec lui, je me suis disputée avec moi. Je me suis réconciliée aussi, avec lui, je crois. Avec moi, c’est plus compliqué. Aujourd’hui je fais un bilan comptable bien chiche de ce qu’il me reste à offrir. Des lignes de débit, si nombreuses que j’en perds le chiffre. Des peurs et des bleus, à l’âme, au corps, au coeur, des peurs aussi grosses que des monstres tout dessous le lit, des réflexes de Cassandre, prête à croire qu’elle salit tout, toujours. Je me sens comme un animal stupide. Je peine à faire comprendre à mon système nerveux que tout est mieux, que nous nous sommes sauvés, que nous ne craignons plus rien. Je me défends alors qu’on ne m’attaque pas. Je pense à fuir alors que je ne le veux pas. Je suis abimée. Il m’aura fallu plus de trois années pour me l’avouer. J’ai fait semblant d’avoir la main, j’ai fait semblant de savoir ce que je faisais, j’ai voulu me donner le change, j’ai mis une tonne de béton sur la béance dégueulasse de 10 ans de silence, d’abus, d’humiliation et de mensonges. J’ai pleuré 2 heures lors de ma rupture. Et j’ai prétendu passer à autre chose. Personne ne devait savoir. Sauver la face, pour moi d’abord, impossible de regarder dans les yeux les mois perdus, les jours odieux, les couleuvres immondes immenses avalées dans un soupir, impossible d’aimer celle qui a tout accepté, celle qui a laissé faire, celle qui s’est accrochée à ce qui la tuait.

Je m’occupe de celle-là aujourd’hui. Je ne peux pas dire que je l’aime ou que je la comprends. Mais je la prends sous mon aile. J’ai repris la thérapie. Je lui donne la main, et on va s’asseoir sur un grand fauteuil vert en velours, pour se réconcilier. Il est trop tard pour les premiers soins, les points de suture à l’arrache ont lâchés, ca gangrène tranquille derrière mes pupilles, il faut drainer à grand coups d’eau salée. Aujourd’hui, je me suis laissée pleurer, seule, chez moi, à grand coup de chansons à textes et de post-rock mélancolique, je me suis forcée à ressentir, je me suis obligée à me souvenir. Fini les compartiments blindés pour déchets toxiques à enterrer, je veux me guérir, me recycler et grandir. Je veux surtout être authentique et libre dans mes relations à venir. La rééducation sera longue, il me faut me débarrasser de la certitude vénéneuse d’être impossible à aimer, de devoir toujours me sacrifier pour espérer recevoir en retour, et donc arrêter d’adopter les récits et les attitudes qui me mènent à répéter les mêmes mauvais films à l’infini. Je refuse la prophétie et son dogme, c’est le tuteur de mon nouveau paradigme.

Je ne sais pas quand j’arriverai à retrouver un état relationnel débarrassé de mes anciens traumatismes. Je ne sais pas en combien de temps on apprend à son corps à ne plus craindre la foudre. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à me pardonner, d’être restée, d’avoir menti, d’avoir cru aux histoires que je me racontais pour échapper à la réalité. Je voudrais oublier, je sais que c’est impossible, je voudrais effacer, mon inconscient se rebiffe. Je travaille donc. Je m’attaque à ce que j’ai refusé de parler, à ce que je n’ai jamais expliqué, surtout pas à moi. Je vais décortiquer pour expurger, je vais retrouver confiance en ma capacité à bien aimer, et à être bien aimée. Je vais être juste, avec moi et les autres. Je vais m’autoriser la colère, je vais m’autoriser à me tromper. Je vais me laisser le temps de réfléchir, je vais me laisser le droit de pleurer. Je vais la sauver, celle qui est encore enfermée là-bas, même s’il faut que je la traîne chez le psy par la peau des pieds. Accroche-toi, on y va.

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Ancre

Août 04 2018

Je m’endors à côté de lui. Ca n’a l’air de rien. Vous êtes des milliers à vous endormir à côté de quelqu’un, sans y penser, pour un instant ou pour toute la vie. Je ne dors pas seule. Je ne dors pas avec les gens. Je n’ai pas de gens avec qui m’endormir. Je n’en cherche plus. J’ai choisi d’être seule. Je subis l’insomnie. Je m’endors avec lui. Quelque chose a rendu les armes. Je me rends vulnérable, je n’ai plus peur. Il est tard quand nous fermons les yeux. Il y a eu la ville, les gens, le désir, la lumière, pourtant je m’endors. Tout est calme. Sa présence n’est pas un écran de fumée, mes peurs ne se cachent pas. Elles ont leur place dans le lit. Nous les accueillons. Elles se font une place au bout de nos pieds et se pelotonnent, tranquille. Il n’est pas un miracle, il n’est pas mon sauveur. Il dompte dans la douceur les hurlements effrayés qui s’échappent de ma peau dès qu’on la touche. Je m’autorise à dire oui. Je préferais dire non, sans réfléchir, avant lui. Non. NON. Pourquoi tenter le diable en osant dire oui ? J’ai confiance. J’ai envie.

J’accepte de dire ce que je ressens. Je ne veux plus prétendre. J’accepte d’être juste moi, j’accepte que ce ne soit pas parfait, que ce ne soit pas exactement à son goût. Je prends le risque de montrer mon intérieur si barricadé, il y a là les restes pourris des charognes anciennes, là mon insécurité et mon dégout de moi même, je donne visite guidée du petit musée de mes horreurs personnelles. A droite, à l’étage, mon humour pourri et ma notion toute personnelle de l’ordre, dans l’armoire du couloir mes rêves rangés du plus sage au plus loufoque, tout en haut de la bibliothèque une collection de mots préférés et de déclinaisons latines oubliées. Mon intérieur est biscornu, mais solide. Lui m’emporte dans des descriptions minutieuses de souvenirs lumineux, je me retiens de pleurer lorsqu’il me raconte les heures mortes et les âmes laides Nos mots ne se heurtent jamais, ils font sens ensemble, nous parlons la même langue. Je vois des signes, je vois dans ses yeux miroir l’alignement de nos crânes. Souvent, je veux hurler MOI AUSSI.

Je m’oblige à penser que cela ne peut pas durer. Je ne sais pas si on guérit un jour d’avoir été abandonné. J’élabore les histoires les plus moches, je me les raconte en secret, je vis avec l’idée de ne pas mériter. Mais parfois, je me laisse aller, mon armure se transforme en manteau coloré, j’arrive à renvoyer mon cynisme au panier, mon angoisse derrière la porte, je profite, tout se tait. C’est là que je m’endors, sans doute. Quand j’accueille l’inconfort de ne pas pouvoir deviner. Quand j’accepte, peut-être, et sans vouloir employer de mots éculés, d’être regardée en entier. De remettre cette histoire dans les mains expertes du temps, de la marée, qui savent polir ou détruire les verres les plus émoussés. Je m’endors contre lui, je déteste ca d’habitude tu sais. Je m’endors avec sa main posée sur moi, ses cheveux cachent ses yeux, je n’ai pas le temps de détailler son visage, je dors déja. Je n’ai plus peur. Je voudrais toujours me souvenir de cela.

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Quand elle veut

Mar 29 2018

Quand t’as comme moi les neurones un peu tordues, la nuit vient quand elle veut, ton cerveau n’obéit pas à la lumière ou à l’horloge, la nuit tombe d’un coup, par surprise et t’as pas le choix. En ce moment la nuit tombe plusieurs fois par jour, parfois juste une seconde, quand je marche, quand je roule, mon coeur s’arrête et la nuit descend. Je voudrais bien les dormir, ces secondes mortes, mais je ne peux pas m’allonger, sur le bitume, je ne peux pas arrêter le jour des autres pour me laisser ma nuit. Alors je fais semblant, et quelques mètres plus loin, la vie reprend. Il y a ce suspens que je ne m’explique pas, la certitude que tout s’arrête là. C’est vite, c’est fugace, ca ne ressemble à rien que je ne connaisse déja, mon corps exprime l’angoisse de manière poétique, parfois des crampes, parfois des obsessions, souvent des heures blanches passées à tourner en rond autour d’un minuscule rien. En ce moment c’est le rideau qui tombe, le grand néant, l’impression que je ne bougerai plus jamais, que je vais rester plantée, germer, pourrir, mourir.

Il y a l’insomnie aussi. Plus je vieillis plus le sommeil se planque. Je le cherche à des heures étranges, comme pour le surprendre. L’idée de m’endormir m’est insupportable. Fermer les yeux. Et après. J’ai les idées qui s’échappent de mes oreilles, les souvenirs qui me crévent les yeux, ca déborde de partout, les draps tâchés de vieux mensonges, les cheveux trempés à la sueur de mes échecs, je ressasse, je me noie. Il y a la voix des autres, celles là font taire les miennes, des milliers d’heures de podcast sur tout et rien, faut que ca parle, faut que ca vive, il me faut du bruit et de la lumière pour conjurer mon petit trou de néant, repeindre sur la rouille, cacher la misère de ma vie intérieure triste. Il est loin le temps des grands projets et des envolées lyriques, celui des prières même s’éloigne, je reste seule et vous tournez autour de moi. Je me sens étrangement proche des autres quand ils sont loin, et si seule quand ils sont là. Tout devient vivable quand je fais seule le scenario des conversations, les voix et les sous-titres, la vraie vie c’est l’imprévu, la honte de dire quelque chose qu’il ne faudrait pas, la peur de disparaître devant toutes ces meufs bien mieux que moi.

Je vais finir par réussir à rassembler mes calendriers à celui des vivants, cela revient à chaque fois, après quelques nuits blanches, après quelques siestes aux horaires débiles, je vais me caler à la réalité, pas le choix. Il faut que je m’écroule, c’est le même mécanisme, il faut que je m’assomme, arrêter de vivre mes nuits comme des rébellions intimes, comme des mutineries à l’ordre établi, je m’abîme. Je n’écris pas mieux la nuit, je n’y fais pas mieux les carreaux ou la lessive, je ne gagne rien à m’expatrier au delà de 2 du mat’, rien ne s’y passe. Je voudrais gober un truc, mais je n’y arrive pas, j’en ai plein les placards, des pilules en pam, des gélules en zam, je n’aime pas ca. Moi ce que j’aime c’est boire un verre de trop au déjeuner et m’endormir les fenêtres ouvertes en vacances, j’aime ronfler après l’amour, j’aime me réveiller un livre planté au bout du nez. Et je vais y parvenir. C’est juste un cycle, encore, une histoire d’humeurs. Résister à l’envie de faire rebondir mon crâne contre les murs pour y arriver.

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Ikea x Cabrel

Déc 05 2017

Vous voulez bien arrêter de gueuler, dites ? Non parce que j’en peux plus. On est décembre, il fait froid, et faudrait encore que je trouve du courage pour être mon meilleur moi, plus détendue, plus fière, que je me trouve belle et que je m’aime. Rien que ca. Taisez-vous. Les blogs, les instas, les photos, les tweets, les magazines, les yogis et les chakras , vos gueules. J’ai le droit. Je réclame du silence. Je réclame le droit au corps qui fait la tronche et aux rougeurs de joues qu’on aime pas, je réclame le droit de me trouver moche et molle et de me complaire en jogging le dimanche, les doigts dans mes trous de nez, le vernis qui s’écaille sur les saucisses de pieds. Mon corps n’est pas un temple, il n’est pas une putain de machine à bonheurs non plus, il me fatigue et il me pèse parfois comme trois amants morts dans le placard de ta mère, en vieillissant j’ai de la moustache comme mon Tonton et des boutons comme ma Tata, on fait ce qu’on peut avec l’héritage qu’on a. Oh je me rends bien compte que je ne pèse plus tellement dans le game des gens propres et bien peignés, j’ai la racine sombre et du crêpe autour des cornes, toujours un pet de travers dans la mèche ou une tâche sur le chemisier, une croute au coin des yeux que je garde pour le goûter. Et si mon bonheur c’était ca, sans yoga pant ou décoction de concombre-citron, sans Scandinavie dans mon tapis, juste le bruit de la pluie et les aboiements de mon chien, une vieille tasse de thé qui finit de refroidir et pas grand-chose à réfléchir.

Demain peut-être, je retrouverai les gestes de celles qui sentent bon et qui n’ont pas de pores visibles, j’hydraterai ma peau, j’irai à la piscine, pour maintenant je veux me complaire dans ce corps imparfait, immobile. Nous n’irons pas danser, nous n’irons pas draguer, mon corps et moi n’avons que faire des jolis minois, on se dispute parfois, il voudrait bien mais ma tête refuse, entre mon ventre et mon nez c’est Annie Cordy chez les branques, y’a ceux qui voudraient bien et ceux qui ne peuvent pas. Quand mon ventre m’indique un partenariat possible entre un individu et mon sexe, c’est ma tête qui décapite, rapproche-toi, je te rase gratis. Et si tu parles à ma tête, alors mon ventre se vexe, tout dépité qu’on ne lui trouve pas plus de charme, il se drape dans sa grasse dignité, si vous n’en voulez pas, n’en dégoutez pas les autres, essuyez-vous les pieds.

J’ai changé mes draps hier avec la préparation sportive du cycliste s’élançant dans le col de mon utérus, ou autre endroit escarpé. J’ai mentalisé l’effort depuis mon canapé, visualisé mes outils, draps propres dans les placards, machine à laver vide pour, chat, chien passeport, brosse à dent, carte bleue, j’étais prête à me lancer. Je retourne la housse de couette propre, je commence à fourrer l’engin par les coins, le gauche, le droit, je tire sur le tissu, j’abandonne. Je ne fais même pas semblant d’essayer. Je laisse. Mon téléphone vibre, je m’affale. Je m’en fous. Je m’endors coincée entre la housse propre et le duvet, mon chien me réveille parce que Jeanine la voisine vient de rentrer, je finis l’exercice, il m’aura fallu une sieste et 4 jours de coaching intense pour y arriver. C’est l’hiver tout au fond de ma déprime, mais ca va déjà mieux, j’ai fait la vaisselle et ma mono-diète de courge au four me donne un teint parfait.

 

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Tunic (song for Karen)

Nov 14 2017

Ca s’arrête jamais ces conneries. Tu y crois pendant quelques mois, liberté conditionnelle, tu penses plus à la bouffe, t’arrêtes de te lever le matin dégoutée par les cadavres de ta dernière crise. Tu supportes la frustration, tu manges tes légumes parce que t’aimes ca, tu cuisines, tu partages. Et puis ça revient. La nausée. L’état second. L’obsession. Le cercle vicieux de vouloir t’empêcher de te détruire qui te donne envie de te flinguer. Le poids, les joues qui s’alourdissent, les fringues de plus en plus vagues, le corps qu’on cache parce qu’il désobéit. Cour martiale pour le vieil ennemi, il a trahi, encore. Il ne mérite plus. Condamné à l’implosion malgré soi, noyade fatale dans un océan de graisse dure, je perds pied dans mes bourrelets, en apnée entre deux bouchées. Je n’arrive pas à me sauver. Je me fous d’être grosse. Je ne supporte plus de ne pas contrôler pourquoi je grossis. Entre ce que je veux et ce que je porte à ma bouche, il y a cette zone grise créée par mon cerveau malade, ce Larsen continu qui m’empêche, qui m’évite peut-être, de m’écouter.

Ce n’est pas faute de vouloir guérir. La thérapie, le self-care, les médicaments, oui, merci. Je me retrouve dans des récits d’alcooliques abstinents, malades pour l’éternité, toujours hantés par l’idée de retomber dans un verre, jamais à l’abri d’un excès qui conduit à l’enfer.  Ce ne sont pas pas les excès qui déclenchent mes périodes de gavage, mais les contrariétés d’abord, les contraintes ensuite. Je peine à expliquer le mécanisme exact, au bout de 20 années de troubles du comportement alimentaire, je n’en sais que ce qu’on m’a raconté. Quand je commence à manger, je déconnecte de la personne que vous connaissez. Je n’ai plus ni rage, ni volonté, ni répartie, ni humour. Je suis ailleurs. J’ai conscience pourtant de ce qu’il se passe, je me regarde enfourner. Je sais à quel moment j’arrêterai. Je sais que j’essaierai d’en vomir un maximum. J’ai de plus en plus de mal à gerber. C’est pire. Quand la crise est passée, quand je reviens à moi, je reste le ventre déformé par le trop plein, incapable d’expulser, coupable, malheureuse et désespérée. Il m’arrive de manger dans un demi-sommeil la nuit, je me lève et je mange, je me recouche, j’oublie. Je trouve au matin les restes dégueulasses de mes agapes morbides. Je me hais. Je mange. Je me hais. Je remange.

Et puis je traîne cette culpabilité de présenter au monde le visage de la grosse apaisée. Je ne le fais pas consciemment. J’ai toujours parlé ici de mes difficultés. Les gens retiennent ce qu’ils veulent. J’ai du courage, je suis une leçon de vie, toutes ces phrases que je reçois comme des grandes claques, qui me rappellent à la fois à ma monstruosité et le rôle que l’ont entend me faire porter. Les gros ne sont pas les seuls à souffrir de graves troubles du comportement alimentaire. Les autres, aussi. On parle beaucoup de l’anorexie, sans doute parce qu’elle est spectaculairement inquiétante, qu’on lit la souffrance dans les os apparents des malades. Peut-être parce qu’elle est considérée comme une maladie « noble », celle de de l’hyper-contrôle de soi. La boulimie, le Binge Eating Disorder, l’hyperphagie, tous ces maux tuent aussi. La culpabilité que nous portons, parce que vous associez ces TCA à notre manque de volonté, à notre stupidité ou à notre manque d’éducation diététique, nous abime aussi. Elle nous intime le silence. Elle nous empêche de vous raconter que nous mangeons, et que nous souffrons de manger. Elle nous condamne à grossir, et à continuer de souffrir.

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Nouveau podcast : Hors Série Marseille

Oct 18 2017

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#moiaussi mais pas moi

Oct 16 2017

Ca doit être chouette de ne pas craindre qu’on force votre bouche avec des doigts pour y insérer un penis. Imaginez le luxe de la tranquillité. Ca doit être chouette d’avoir des relations sexuelles avec une partenaire qui ne risque pas de vous sodomiser alors que vous avez clairement mis un veto sur cette pratique. Imaginez comme cela doit être reposant. Cela doit être formidable de ne pas craindre pour son intégrité physique lorsque le métro est bondé. Imaginez le calme. Cela doit être formidable d’avoir 12 ans et de ne pas se faire solliciter sexuellement par une adulte avec autorité. Imaginez l’enfance.

Ca doit être plus facile ensuite de rire aux blagues sur le viol, sur la pedophilie. Ca doit être plus drôle de faire flipper les nanas en les suivant la nuit. Ca doit être un sport galvanisant que de commenter les tenues des femmes à haute voix à la terrasse des cafés. Ca doit être plus simple de balayer d’un geste sur les témoignages de femmes qui hurlent, qui pleurent, qui se taisent. Ca ne peut pas exister, puisque ca ne m’arrive pas.

Ca doit être plus simple d’imaginer que les violeurs, que les toucheurs, que les harceleurs sont de grands malades mentaux. Pas moi. Moi je suis viril. Moi je suis séducteur. Moi je suis féministe.
Ca doit être très bizarre d’entendre des hommes qui ont, eux aussi, été agressés. Ca doit être simple de mettre ça sur le coup de la déviance. Pas moi.

Est ce qu’en regardant votre histoire sexuelle à la loupe, vous pouvez assurer que 100% des partenaires étaient ok pour toutes les pratiques ? Qu’elles avaient consenti activement à toutes vos envies ? Pouvez vous vous demander si vous avez déjà laisser passer une blague sexiste, juste la, devant vous, sans vous y opposer ? Est ce que vous avez déjà pense que cette victime de viol n’était pas tres claire, qu’on faisait beaucoup de bruit pour quelque chose de pas très grave ? Est ce que vous pensez que le harcèlement sexuel n’est qu’une forme de drague un peu poussée ? Est ce que vous croyez plus facilement un homme qui parle de sexisme qu’une femme qui témoigne ? Est ce que vous refusez de voir que vous pouvez participer, meme par votre inactivité, meme par votre passivité, a un climat anxiogène et dangereux pour les femmes ? Est ce que vous parlez à vos amis, à vos frères du consentement ? Du slut shaming ? Est ce que vos fils demanderont la permission avant de toucher les seins d’une fille ?

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