Dernière séance

Mon père est mort.

Mon père, que je n’avais pas vu depuis 26 ans, est mort.

Mon père est mort il y a 6 mois. Je ne sais pas trop pourquoi. Je ne sais pas trop comment. Je ne sais pas s’il pensait à moi. Je ne sais pas si j’aurais du me précipiter à son chevet. Je ne sais pas si, toute sa vie, il a regretté d’avoir été un ignoble connard avec moi. Je ne sais pas lui pardonner. Je ne sais pas non plus arrêter de l’aimer. Mon père est mort, et son enterrement était pitoyable, triste. Mon père est mort et j’ai tellement mal que mon corps se casse en deux, se noue et se brise, que ma tête explose et que je me réveille toutes les heures. C’est mon premier vrai deuil. Je n’en parle qu’à mon psy. Personne ne comprend vraiment. Personne ne trouve les mots qui pourraient m’apaiser. Rien ne fonctionne. Je fais semblant, je mets le masque. Si tu me vois sourire, tu te trompes. Je vomis à l’intérieur. Je pleure et je tremble et je voudrais écarter mes côtes pour laisser un peu de place à mon coeur. Je suis toute vide, mais toute pleine des histoires que je me raconte pour le combler. Je suis remplie de questions, de rancoeurs, d’émotions, d’impatience, de haine. Je me réveille en pensant à son visage dans son cercueil. Je me réveille et je vois son visage mort. Je me réveille et je me déteste d’avoir regardé son cadavre. Je ne reconnais pas mon père, je le cherche partout, sur les photos qui défilent lors de la cérémonie, je ne sais pas qui est cet homme. Je le cherche à l’intérieur de moi, dans mon humour, dans ma noirceur, dans mes excès, dans mon hyper sensibilité. Je le porte dans mon gras, dans mon ventre, mon gros papa, je le mange, je le vomis. Je le cherche dans les visages de ces demi-frères que je ne connais pas, je voudrais tellement leur ressembler, ils sont mon exact opposé. Mon père est mort et j’ai du mal à faire semblant, pourtant rien n’a changé, il était déja le grand absent de ces 30 dernières années, je devrais faire semblant, me dire que tout est pareil, il continue juste à m’abandonner, un peu plus chaque année. Mais j’ai vu le corps, froid et déformé, j’ai vécu la semaine d’attente, la mort cérébrale et l’oxygène qu’on arrête de lui donner. Tout n’est pas comme avant. Je ne regrette pas d’avoir grandi sans lui. Je ne regrette pas d’avoir choisi de me sauver. Je regrette son orgueil, et son malheur, je regrette sa lâcheté. Mon père est mort et je ne sais pas quoi faire de cette information, des papiers qu’il faut signer, du rendez-vous chez le notaire, des additions et des soustractions, des photocopies et des montres à choisir, tout m’est si difficile, je voudrais m’enfuir, faites sans moi, c’est bien ce qu’il se passait jusque là. Mais je tiens bon, et je photocopie, et je suis à l’heure, et je signe, et je pleure dans mon masque, et je vois pour la première fois nos paraphes rassemblées au bas d’un papier, nos initiales, presque les mêmes, nous faisons famille pour la première fois, c’est officiel, c’est tamponné. Mon père est mort et il emporte avec lui 30 ans de silence, d’énergie dépensée à m’empêcher d’hurler qu’il me manque et que je mérite d’exister, c’est la fin de mes espoirs secrets de réconciliation ou de vengeance, de mes envies de me blottir dans la chaleur de son ventre et de sentir son eau de cologne sur sa chemise. Mon père est mort, et je fais le deuil de la petite fille qu’il oubliait de venir chercher à l’école, mais qu’il récompensait avec une épée de Zorro la semaine d’après, cette petite fille qui voulait seulement être aimée. Salut, petite, c’était rude, c’était triste, c’était solitaire, mais peut-être que maintenant tu peux être heureuse quelque part, dans une dimension parallèle où les adultes ne veulent que ton bonheur, où ils sont à l’heure à la sortie de l’école, et où personne ne te laissera tomber.

8 mars 2020

Depuis quelques jours, depuis les Césars, depuis l’assassinat de Jessyca Sarmiento, ou peut-être depuis plus longtemps, depuis qu’un homme s’est arrêté près de moi pour me demander si je voulais prendre une douche avec lui alors que je remontais du Club Mickey à 8 ans, depuis qu’un homme a forcé en moi ses doigts quand j’en avais 19, depuis longtemps je me demande pourquoi nous nous entêtons à rester vivant-e-s, pourquoi nous créons encore, pourquoi nous écrivons, pourquoi nous embrassons encore des inconnu-e-s en écoutant de la musique trop forte.

D’où nous vient, à nous, les femmes, les minorités de genre, la force de redire toujours les mêmes mots alors que rien ne change, d’où nous vient la rage, d’où nous vient la patience, comment réussissons-nous chaque année à nous rassembler le 8 mars, comment nous lavons nous de cette violence sans trêve, comment pansons-nous nos plaies, comment trouvons-nous le temps de pleurer nos mort-e-s et nos blessé-e-s, nos enfants mutilé-e-s sur l’autel de la norme. Quand viendra pour nous le temps du repos, celui de nos corps sans cesse performés, taillés, coupés, jugés, amaigris, modifiés, épuisés par une norme lourde de milliers de tonnes, noyés et sacrifiés dans le charniers marins de nos frontières honteuses, disséqués, automatisés et uberisés par des patrons insolents, fantasmés, exotisés, fétishisés par le vice et le pouvoir de ceux qui les désirent.

Nous n’avons pas la paix, jamais, pas moi, pas les autres, pas celles qui dégustent bien pire que moi, nous n’avons pas le luxe de l’entracte, pas de pouce dans le jeu, c’est pour de vrai, tout le temps, partout. Dans la rue, dans ton foyer, pour trouver un travail, pour le garder, quand tu commences juste à marcher, quand tu vieillis, ca n’arrête jamais, et il faudrait garder bonne figure, il faudrait encore se maquiller, bien présenter, se taire surtout. La fermer, dix fois par jour, ne pas répondre à celui qui vient te siffler, à la main sur la cuisse dans le métro, au patron qui plaisante sur la taille de tes seins, au flic qui te traite de gouine en manif, au mari qui rentre saoul et qui s’oublie sur ton arcade, demain il sera désolé, c’était pour rire, c’était un compliment, vraiment, on ne peut plus rien dire.

Si tu parles, tu seras terroriste, tu seras celle qui brise le silence, on tire toujours sur le messager, tu viens briser la concorde, tout fonctionnait bien avant que tu ne te mettes à hurler, tu gueules parce que ton corps se rend, qu’il n’en peut plus, qu’il n’est plus capable de se taire, parce que chaque humiliation, chaque mot, chaque grognement, chaque coup de rein, tout remonte dans une lave immonde qui te déchire le larynx, ca sort, ca y est.

Avec des fumigènes, en grands tremblements, avec des cris de haine, tout t ‘échappe, ces secrets qu’on t’avait fait promettre de garder, toutes les fois où tu te mets à chialer, ca résonne, et ta voix se mêle à celle de tes sœurs, regarde comme nous nous tordons de douleur et de rage, regarde comme nous sommes fortes, ensemble nous sommes le cœur, écoute nous battre, encore. C’est ce rythme qui nous ramène chaque fois, même quand on voudrait arrêter de voir, d’entendre, oublier, si l’un-e crie, alors les autres répondent, nous sommes lié-e-s.

Ce 8 mars encore, nous serons là, dans la rue, chez nous, dans les écoles, dans les syndicats. Nous répéterons encore que ce n’est pas la journée de la femme, que nous voulons des droits. Cette année, on pensera un peu plus fort aux grand-e-s humilié-e-s des Césars, les victimes de violences sexuelles, à toutes celles qui s’attendent désormais à voir leur violeur récompensé d’une statuette. Cette année encore, nous compterons nos allié-e-s, nous compterons nos mortes.

Daria Marx : ma vie en gros

Le documentaire que j’ai co-écrit sera diffusé mardi 24 février 2020 à 22H40 sur France 2.

Daria Marx : Ma vie en Gros : écrit avec Stéphanie Chevrier et Marie-Christine Gambart, propulsé par Amélie Juan chez Morgane Prod

Like antennas to heaven

Je ne dors plus, ca fait un mois maintenant. Mes nuits n’existent pas. Je n’en fais rien. Je ne dessine pas, je n’écris pas, je ne rêve pas, je ne sors pas. Je me contente de rester là. Immobile. Concentrée. Faire taire l’intérieur de la tête. Un moment d’inattention et tout pourrait sortir, les monstres, la peur, les regrets, la culpabilité, ils sont là, juste derrière. On se regarde, eux et moi. Ils se cachent dans les plis de mon crâne, ils se planquent derrière mes yeux, prêts à bondir, ils m’attrapent le pied qui dépasse de la couette et me dévorent en silence. Mes monstres, recette personnelle, mélanges de visages, de souvenirs, de solitude et d’abandon. Mes affreux, mes chéris, j’ai oublié qui j’étais sans eux. Je les aime, tout simplement car ils sont les seuls témoins, mes seules vigiles. Personne ne me connaît aussi bien qu’eux. Personne ne sait.

Ils sont agités ces temps-ci, car je travaille dur à les laisser s’en aller. A regarder la réalité, sans fantômes et sans effets spéciaux. Alors ils s’accrochent, ils font des caprices, les sorciers. Je me force à pleurer, clous rouillés dans les tempes, je me force à avancer, ils zonent quelque part dans mon système nerveux, mes paupières tremblent. Tout bouge, trop vite pour que mes pupilles s’adaptent, je ne peux plus me regarder. J’ai la nausée, le manège s’est emballé, je veux descendre mais j’ai payé pour le grand frisson, serre les dents, ca va passer. Mon visage m’apparait flou dans la glace, je me trouve changée. Je ne sais plus qui je suis, je reconnais bien mes traits, mais je ne sais plus les animer. Qui-suis-je au fond, sans mes traumas qui font si bien mon identité, qui-suis-je sans ma légende, qu’est ce qu’elle me veut, cette grosse dans le miroir sale, tout est si compliqué.

Je voudrais bien l’été. J’oublie qu’on est aussi très malheureux, l’été. Je voudrais bien la paix en tout cas, ne plus trembler. Tout passe. Tout ira bien, c’est écrit sur la grosse bouée. Je ne me laisse plus le choix, je n’ai pas le temps de laisser passer. J’accepte de chanceler, sans bien savoir comment je vais me relever. Cette fois, c’est juste moi, j’ai compris que c’est une chance de m’avoir dans mon camp, d’avoir arrêté d’espérer qu’on vienne me sauver. C’est joyeux, mais c’est terrible, c’est vieillir. Je porte le deuil, j’en reconnais les étapes, j’en suis à la colère. Un jour les monstres devront se taire, et je vais les pleurer. Sans eux, je suis seule à pouvoir m’accompagner. Sans eux, je n’ai plus rien pour me cacher.

L’incendie

Je veux me débarrasser de mon ancienne peau. Commencer doucement, à la lame, gratter mes bras, écorcher mes mollets. Inciser ensuite, à la hâte, sans gants et sans alcools, dépecer. Me dévêtir en entier de cette couche surnuméraire, elle en a trop vu, tu vois. Elle a trop subi, elle a trop encaissé, elle a trop pardonné, elle a trop cicatrisé, elle s’est trop distendue, elle s’est trop abîmée. Elle a le droit de partir, elle a assez donné. Je veux m’en défaire, puis la brûler. Avec mes sœurs et ceux qui me ressemblent surtout, avec celles et ceux qui portent une peau parchemin, une peau qui raconte, qui accroche aux coudes et aux pieds, qui se strie rouge et violet sur le ventre, qui se rétracte lorsqu’elle repense aux heures d’avant, une peau collée de force à un mur ou à un drap.

 

Une peau encore vivante, mais qui supplie de se laisser calciner. Une peau qui abdique, une peau qui craquèle et qui soupire, une peau noire sous les aisselles, derrière le cou, entre mes fesses, une peau qu’on a voulu laver, grattée à la pierre ponce, exfoliée à l’acide, piquée à l’encre pour mieux se raconter.

 

Ma peau m’appartient, à moi et à moi seulement, pas à maman, pas à papa, pas à ceux qui voudraient la toucher mais qui ne font que l’entamer à grands coups de serpe, ma peau m’appartient et je suis juge et maître, j’ai droit de vie et de mort, j’ai choisi le feu. Ni sorcière ni martyre, ni suicidaire ni maso, je répare mon dehors en l’abandonnant aux flammes. Je veux brûler et regarder les volutes noires monter vers le ciel sans étoiles, je veux brûler et pouvoir le raconter, dire qu’il est possible de décider et de survivre aux plus grands incendies.

 

Dans une liturgie bien ordonnée, chaque partie de mon corps se rend, enfin. Et je me remplis de joie, et j’exulte de me voir crue, de me voir nue. Mon corps hurle, ma gorge est déformée, mon cri est animal, il rebondit partout, il recouvre la ville, tout est cri, rien n’y échappe, chacun verra ma peau, chacun saura pourquoi je m’en débarrasse, nul ne pourra ignorer le mal qu’il m’a causé.

 

Nous formons un cercle, autour de ma peau qui râle. Nous formons un cercle, et dans ce cercle il y aura un feu. Et mes sœurs et ceux qui leurs ressemblent, tour à tour viennent soulever les lambeaux de ma chair qui exhale les humeurs et les horreurs, et mes sœurs la chérissent une dernière fois, et mes sœurs la portent au feu pour moi. Et je suis exsangue, et mes organes rouges et vifs brillent sous le gras jaune et dur, et mes sœurs autour de moi forment ma nouvelle peau, et me sœurs autour de moi brodent à même mon sang une armure solide, leurs aiguilles sont enchâssées de rubis et de pavés, de tissus sales et de rage, elles renouvellent mon sang et consolident mes os.

 

Du dehors le cercle effraie ceux qui passent. L’odeur âcre de ma peau qui se consume fait suffoquer les plus lâches, alors que d’autres deviennent fous, ils perdent le sens de la marche et leurs visages s’écrasent sur le sol, leurs yeux se baignent dans mon sang, et mon sang les attaque et les brûle, et mon sang ronge leurs chairs et attaque leur cerveau, et mon sang finit son œuvre alors qu’il se régénère, et mon sang nettoie la rue salie de leurs ignobles faces, poils et dents balayés vers le caniveau.

 

 

Mes sœurs sont à l’ouvrage, je suis protégée et nouvelle, ma nouvelle peau est armure, armée, machine de guerre, nous chantons sans paroles pour ma peau léchée par les flammes, nos bouches énormes vibrent et dirigent la fumée. Certaines me soutiennent, d’autres me caressent, ensemble elles sont le trône et l’autel, et si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car elles sont avec moi. J’habiterai la maison de mes sœurs pour la durée de mes jours. Je ne manque de rien.

 

Texte écrit pour le merveilleux fanzine It’s been lovely but I have to scream now

C’est quoi ton genre ?

Texte écrit pour et lu à la soirée A définir dans un futur proche

Maison de la Poésie – Paris – 28 juin 2019

Je couche avec tout le monde, ceux et celles qui veulent en tout cas, sans me soucier de ce qui se cache sous leurs vêtements, je couche avec des personnes, avec des odeurs, avec des idées, je couche avec des sourires, avec des bras, avec des ongles qui laissent de grandes traces violettes sur mon dos, je ne m’inquiète jamais de ce que je vais trouver entre leurs cuisses. Tout me va. Tout est ok. J’aime la bite, j’aime la chatte, et toutes leurs déclinaisons indépendamment du genre choisi ou subi de la personne attachée au bout. Tout me va, sauf les mecs cis.

J’ai donné.

Ca commence quand ton corps change, comme disent les médecins. Avant, tu peux passer pour un « garçon », ou plutôt tu n’as pas tellement de genre, personne ne s’intéresse à ton sexe il n’y a que les malades pour t’en imaginer un. Tu peux grimper aux arbres, te promener à poil sur la plage. Personne ne cache ton torse, personne ne te demande de croiser les jambes. Et puis, quand tout change, quand les poils et les seins arrivent, tu te transformes en monstre. Tout devient de ta responsabilité. Ne pas trop en faire. Ne pas aguicher. Ne pas parler trop fort. Ne pas jouer seule avec les « garçons ». Rentrer plus tôt. Quel est donc ce super pouvoir, cette force en toi qui force tous les adultes à te restreindre ? En quelques mois, tu passes de transparente à surpuissante. Tu peux provoquer le chaos par une jupe trop courte ou par un rire trop cristallin. Tu peux causer ta perte en choisissant le mauvais chemin, tu peux provoquer les hommes en duel en t’asseyant sur des genoux. Tu es devenue monstrueuse. On te craint. On te couvre. Pour te protéger de toi même. De ta féminité. De tes formes. De tes courbes. Et puis il y a ce trésor que tu dois protéger. Ta virginité. Nul ne peut accéder à ton entrecuisse sans la promesse d’un pavillon de banlieue. Tu dois te garder. Tu dois te défendre. Tu dois te battre. C’est de ta faute. C’est ton trésor qui attire. C’est ta richesse. Ton seul bien. Pas ton intelligence, tes compétences, tes bonnes notes. Rien n’arrive à dépasser la valeur de ton hymen entier. Les « garçons » n’ont rien à cacher. Leur sexe est apparent, à la vue de tous, il ballote, arrogant.

Ca doit être génial d’être un homme cis.

Ca doit être chouette de ne pas craindre qu’on force votre bouche avec des doigts pour y insérer un pénis quand vous attendez le bus. Imaginez le luxe de la tranquillité. Cela doit être formidable de ne pas craindre pour son intégrité physique lorsque le métro est bondé. Imaginez le calme. Cela doit être formidable de ne pas apprendre dès 10 ans à marcher au milieu de la route avec les clés de la maison comme arme de poing contre un éventuel violeur. Imaginez l’enfance. Ca doit être drôle ensuite de rire aux blagues sur le viol, sur la pedophilie. Ca doit être hilarant de faire flipper les nanas en les suivant la nuit. Ca doit être un sport galvanisant que de commenter les tenues des femmes à haute voix à la terrasse des cafés. Ca doit être plus simple de balayer d’un geste les témoignages de femmes qui hurlent, qui pleurent, qui se taisent. Ca ne peut pas exister, puisque ca ne leur arrive pas, et de toutes façons, c’est pas de leur faute.

 

Il m’aura fallu 33 ans de malheur hétérosexuel pour arriver à en sortir. Aujourd’hui je m’agace de ce temps perdu. Il m’aurait suffit de faire deux colonnes, une pour, une contre. L’abandon de mon père, les agressions sexuelles de mon grand-père, mes viols, les coups de poings dans la gueule de Jérôme, la lâcheté de Jonathan, les chlamydiae de Cyril, les heures perdues à m’épiler, à me maquiller, à me demander si le noir m’amincit, les queues qui sentent la pisse mais qu’on t’apprends à avaler avec adoration, plutôt contre.

Je cherche ce que je pourrais mettre dans la colonne Pour. Mon psy peut-être, mais ca ne pèse pas lourd, et je suis en plein transfert, méfions-nous.

Quand je suis allée le voir pour la première fois, il m’a demandé pourquoi je choisissais un psy homme. C’est une vraie question. Et je lui ai répondu, très simplement, et sans aucune pression, qu’il était mon dernier lien avec les hommes. Qu’il avait la responsabilité entière de ce lien, et qu’il n’avait pas intérêt à se foirer. La,Vous vous dites, c’est une folle misandre, vous avez tort. J’aimerai vraiment leur donner une chance. Je ne souhaite pas leur éradication. J’aimerai vraiment être convaincue que les hommes cis sont capables de sortir de leur privilège. J’aimerai vraiment être convaincue qu’il existe des hommes cis féministes. J’aimerai vraiment être convaincue, mais je ne le ne suis pas. Jamais. Je suis toujours décue.

J’ai pourtant été élevée dans une seule idée : leur plaire. J’ai grandi avec l’érection comme seule mesure de ma valeur. Je suis née avec une chatte, on m’a dit, tu es une femme, et tu dois faire bander. J’ai donc fait bander. A contre-cœur. Sans envie. Sans le vouloir même. Pour un peu d’affection. Pour rassurer mon ego. Pour obtenir un service. Pour de l’argent. Pour un trajet en voiture. Pour être tranquille. Pour dormir. Parce que c’était moins chiant que de dire non. Pour avoir la sensation d’être aimée. Parce que c’était le seul modèle proposé. Parce que la bite me rendait femme. C’était en prenant des bites, en me faisant pénétrer, que ma condition de femme s’affirmait. C’est ce qu’on m’a appris. Dans ma pension, au lycée, tenue par les Sœurs de la Sainte Croix de Jérusalem, j’ai appris qu’être violée était le lot des femmes. Que nous étions perfides, légères, distraites, que les hommes étaient sérieux, graves, efficaces, protecteurs, essentiels. Que nous n’étions rien sans eux. Que nous devions nous garder pour leur queue. Que la sainte queue, bénie par les liens sacrés d’un mariage religieux, viendrait me compléter, me laver de ma condition de fille sale pour me rendre enfin femme.

J’ai attendu la bite. Celle qui viendrait enfin me sauver.

J’ai cru que j’allais l’attendre longtemps.

Car j’ai un secret.

Mais en l’honneur de la marche des Fiertés demain, je peux vous le confier. Je crois.

Je suis grosse.

Très grosse.

Voilà, c’est dit.

C’est mon coming out.

Mon genre, c’est grosse.

Pas « femme ». Pas « homme ». Pas non binaire. Aucune déclinaison.

Juste grosse.

 

Si le genre est une construction sociale, voilà comment la société me définit. Grosse. Je suis le gras. Je suis le volume. Je suis seulement ca. Mon auto-détermination s’étouffe dans la graisse jaune et dure, juste là, entre mon nombril et mon pubis. Je suis la grosse, toujours. La plus grosse de la classe, la plus grosse de la soirée, de l’ascenseur, de la Maison de la Poésie ce soir. Demain vous direz, y’avait une grosse qui lisait un texte, c’était moyen. Je suis la grosse. C’est un peu comme une être une sous femme, car je suis socialement moins pénétrable que la femme. Je suis moins marketable.

 

« L’homme » ne veut pas sortir à mon bras. Je n’ai pas de valeur ajoutée à lui apporter. Je ne suis pas la beauté, je ne suis la minceur, je ne suis pas l’élégance, je ne suis pas la maîtrise, je ne suis pas « une femme ». Je suis une grosse. « L’homme » souhaite néanmoins me pénétrer, en secret si possible. Il me poursuit dans la rue, et me traite de grosse vache quand je refuse de le sucer entre deux voitures. Il me baise sans mon consentement, puis prétend que je mens, que personne ne peut vouloir plonger sa queue dans la grosse. Il rentre en relation avec moi, et me collectionne, comme un objet, il range les grosses sur son étagère mentale, de la plus énorme à la moins mobile, il glisse sa bite entre mes bourrelets et il éjacule dans mon nombril. Il tombe amoureux de moi, mais il refuse de me présenter à ses amis ou à sa famille, pour me protéger, il promet. Et quand il parle enfin de moi, il me raconte son coming out. Il a osé sortir du placard, et admettre qu’il était en relation avec la grosse. La grosse de la classe, la grosse de la soirée, la grosse de la maison de la Poésie, moi.

« Les femmes, les vraies femmes », celles qui détiennent le brevet déposé par la société, 100% féminité validée par la bite, 100% opprimées aussi, me méprisent. Je suis leur cauchemar. Je suis ce qu’elles risquent de devenir si elles commandent un dessert. Je suis l’épouvantail des petites filles. Si tu continues à manger comme une ogre, tu vas ressembler à la grosse. C’est la maman qui dit ca en me pointant du doigt. Comment il fait pour sortir avec elle ? C’est la meuf qui parle à sa copine de moi quand je passe dans la rue main dans la main avec un homme. Ce même homme qui me frappe, me ment, et me trompe. Mais personne ne se demande comment je fais pour sortir avec lui. Je suis la grosse. C’est pire. Moi aussi je suis grosse, je comprends carrément ta vie. Celle-là, elle pense avoir 8 kilos de trop, elle pense me faire du bien, moi et mes 80 kilos en trop. Elle pense qu’on est dans la même équipe, parce qu’elle souffre. Elle est moins validée par la bite depuis qu’elle a grossi. Elle fait tout pour regagner son trophée perdu de « femme », elle prend des extraits de trucs et des fibres d’ananas. Tout pour ne pas me ressembler. Elle veut être dans mon équipe, mais elle fait tout pour la quitter.

Mon gros corps est rempli de tristesse pour ces « vraies femmes » validées par la bite, jamais fières d’elles, toujours prêtes à changer, leurs corps, leurs idées, leurs envies, ca ne compte pas. Ce qui compte c’est d’être accompagnée. Par un « homme ». Par sa bite. Ce qui compte c’est d’avoir l’air heureuse. Juste l’air. Avec un filtre Instagram si possible. Elles courent toute leur vie derrière un idéal qui les détruit.

Je leur souhaite, à toutes, une bonne rémission.

Mon équipe, c’est les chelous. Tout celles et ceux qui ont consciemment abandonné la course à la baisabilité, celles et ceux qui ont arrêté de mesurer leur réussite à la solidité de l’érection de l’homme blanc cisgenre. Celles, ceux, et les autres, qui hurlent contre le patriarcat, l’héteronormativité, la cisnormativité, celles, ceux, et les autres qui ont accepté d’être pour toute la vie en dehors de la norme. Et qui en font une fête. Qui se rassemblent et qui célèbrent leurs bizarreries et leurs désirs, qui baisent sans pénétration et qui pénètrent sans baiser, qui inventent un langage nouveau taillé pour leur réalité.

Mon équipe c’est le Queer, ce mot valise qui commence avec un gros Q dans ta tête, comme le mien, ce mot qui me libère, qui me lave, qui me console et qui m’embrasse.

Je ne veux plus m’assimiler.

Je ne ferai plus d’efforts pour leur ressembler.

Mon genre, c’est grosse queer, c’est presque redondant. Mon corps gros, et toutes les expériences qui on fait ce corps hors normes, toutes les souffrances, toutes les brimades, toutes les victoires, tout cela est profondément queer, profondément détestable par les autres, profondément joyeux et profondément vivant. Ce n’est pas une fuite, je n’ai pas abdiqué devant la norme, je ne me cache pas. Pour une fois dans ma vie de personne née avec une chatte, je choisis. Qui je suis, comment je me définis, avec qui je baise, comment je baise, pourquoi je baise. Rien n’est automatique. Rien n’est prédéfini. Le choix est infini, tout est possible. Je suis déprogrammée.

Je m’appelle Daria Marx et je suis une grosse queer.

 

Brise-lames

Y’a des mélancolies qui ne finissent jamais. Des trucs que tu traînes depuis 10 ans, une chanson, un morceau de texte, un texto, un moment. Ca n’a pas besoin d’avoir existé. Ca n’a pas besoin d’avoir été vrai. Je crois à la mélancolie des rêves, au désespoir des mondes parallèles, ces embranchements pas-vus-pas-pris, ces projets qu’on ne savait pas qu’on avait. Je regrette de n’avoir pas été, de ne pas avoir embrassé, de ne pas avoir osé, de ne pas avoir assez cru, je regrette que les routes se séparent, que les amitiés meurent, je regrette ce que je tiens pour vrai comme ce que j’invente. Je regrette de deviner les gens trop vite, de voir si tôt ce qui va nous tuer, je regrette cette posture qui me fait m’économiser plutôt que de me brûler. Je regrette de vieillir raisonnable, de voir la langueur se transformer en impatience, je me raidis, j’exige, je demande. Je ne sais pas faire autrement, il en va de ma survie, j’ai dilapidé mon capital nerveux dans d’étranges paris, je veux du facile, je veux du transparent, plus rien de rugueux.

 

Je me raconte que je suis blasée, que j’en ai trop vu, que tout se devine, que tout se ressemble toujours à l’infini. Peut-être. J’ai peur aussi. De me laisser surprendre, de ne plus contrôler. De voir revenir la mélancolie, la vraie. Celle qui colle au lit comme une fièvre molle, la télé allumée sur n’importe quoi, des mégots qui flottent dans une bouteille d’eau presque vide. Celle qui t’empêche juste un peu de voir les couleurs, tout moins beau, tout moins fort. J’ai peur des grandes émotions, j’ai peur des promesses, j’ai peur des lendemains qui ne chantent pas ou qui chantent trop. Je ne sais pas si je suis assez dure pour être molle. Je ne sais pas si je suis assez forte pour être souple. J’ai oublié comment on fait pour ne plus deviner la fin des histoires, pour ne pas sortir toujours les mêmes cartes, la roue de la fortune, le bateleur, c’est pourtant pas faute de mélanger, couper, trier, respirer. J’ai peur de voir. Tout change sauf moi. Tout est mouvement sauf moi. C’est moi qui me cache sous le canapé, tas de poils, vieux boutons, piles de télécommande usagées, c’est moi qui m’oublie dans un coin en espérant que quelqu’un vienne m’aspirer. J’ai besoin d’un grand feu, mais j’ai peur de l’allumer, j’ai besoin de mettre à courir, mais mes pieds sont retenus par cents chaînes que j’aime regarder danser.

 

Il est temps pourtant, il est bientôt la moitié de la vie. Il est temps d’être sure d’avoir envie. Il est temps de ne pas choisir. Il est temps de faire confiance à l’univers, puisque rien d’autre n’est fiable, surtout pas les gens, surtout pas moi. Je veux une vie radicale. Je veux une vie où je m’autorise à ressentir. Je ne veux pas vieillir immobile. Je vais lever les chaînes, porter mes ancres sur moi plutôt que de les traîner en terre. Attaquer celles qui résistent à l’acide, je suis grande maintenant, j’ai le droit de manipuler des produits toxiques.

Ma Ligue du LOL


Je ne souhaite pas répondre aux sollicitations des journalistes à ce sujet.


J’ai vécu de nombreuses années sur Twitter en ayant l’impression de fuir un sniper, d’avoir de la chance d’échapper aux balles virtuelles d’une armée devenue folle. A chaque tweet, à chaque photo partagée, je craignais d’être débusquée et descendue. A chaque thread politique, à chaque gueulante féministe ou contre la grossophobie, je savais que j’allais payer le prix de ma liberté d’expression, le prix de mes idées jugées nazes par un petit groupe de harceleurs, la ligue du LOL. Parfois, ils n’avaient pas besoin d’excuses, ils me harcelaient pour le plaisir, par ennui peut-être, ou par concours de bite, j’étais grosse, j’étais une femme, j’étais féministe, cela suffisait à les faire rire.
Leur spécialité n’était pas le débat d’idée. Pas d’argumentation, pas de débat, pas même d’idées. Juste de la violence. Des insultes, des « blagues », des photos volées et trafiquées, des tentatives d’intimidation, des menaces de viol, des menaces de mort, des menaces sur la sécurité, des menaces de divulguer mon adresse, bref. Ils se lançaient en meute contre moi, et tous les autres suivaient. Les autres, ceux qui ne faisaient pas partie de ce club pour violents mâles dominants, c’était tout ceux et celles qui allaient dans leur sens, qui partageaient, qui trouvaient drôle, qui ne faisaient rien pour m’aider. Certains trouvaient que ça allait trop loin, mais n’osaient pas le dire en public, de peur d’être repérés. J’avais le droit à des DM timides. « je ne peux rien dire, mais je suis avec toi » « l’orage va passer, tiens bon, tu comprends que je ne te défende pas! ». On vivait dans la peur, c’est terrible de l’admettre. Dans la peur et dans la haine. J’ai longtemps rêvé de me battre avec ces quelques pauvres mecs. On connaissait leurs bars préférés, leurs soirées à l’Autobus, leurs rendez-vous à la Unrelated. On voulait y aller « avec une batte et une hache ». J’ai retrouvé les coordonnées personnelles d’un bon nombre d’entre eux. J’ai créé un Tumblr. J’ai failli tout balancer. J’ai reculé. Pas parce que je suis noble. Pas parce que je suis plus intelligente qu’eux. Parce que j’avais peur.

Ils étaient journalistes, rédacteurs en chef, parisiens, en agence de com. J’étais une petite blogueuse banlieusarde, dépressive et agoraphobe. J’avais la chance de commencer à piger un tout petit peu mais très vite les portes se refermaient, « Machin » ne veut pas bosser avec toi. Machin, je l’apprends aujourd’hui, faisait partie de la ligue du lol, un hasard ? Je ne peux pas le dire. C’était pile poil les années où je ne pouvais pas sortir de chez moi. C’était pile poil le moment où les réseaux sociaux étaient ma seule fenêtre vers dehors. C’était pile poil le moment le plus affreux de ma vie. Le moment où j’ai failli devenir folle, le moment où on a finalement diagnostiqué mes troubles thymiques après des années d’errance médicale. C’était le moment où j’ai commencé à écrire. Même à eux, je ne souhaite pas d’être si malade.

J’ai essayé de me battre. J’ai gueulé, j’ai signalé, j’ai ragé. J’ai fini par bloquer à vue. C’est encore mon fonctionnement aujourd’hui. Ils sont la cause de mon pseudonymat. Quand Daria Marx était menacée de mort, quand on la noyait sous des centaines de photos de merde et de pisse, je pouvais me dire que ce n’était pas moi. Je pouvais me détacher du personnage virtuel malmené. Cela m’a sauvé bien des fois. Cela ne m’aura pas épargné les nuits d’insomnie, les crises de larmes, les crises de nerfs, les nombreuses fois où j’ai pensé à avaler mes tubes de lexomil, parce que ça ne finissait jamais, et qu’il fallait que ça s’arrête.

Le harcèlement a atteint son paroxysme quand j’ai eu l’idée funeste de créer une cagnotte pour mon anniversaire. Je commençais à aller mieux, mais ma maladie mentale ne me permettait toujours pas de prendre les transports. J’avais recommencé à travailler, et j’avais peur de devoir arrêter, par peur du métro. (Si vous n’avez jamais été agoraphobe vous aurez du mal à comprendre, renseignez vous). J’ai donc sollicité mes proches pour m’aider à acheter un scooter, et j’ai eu le malheur de partager une fois, une seule fois, le lien de cette cagnotte sur Twitter.

J’ai reçu une déferlante de haine comme je n’en avais jamais connu.
J’ai reçu des messages souhaitant ma mort, plusieurs, pendant des jours.
Ils ont retrouvé mon numéro de téléphone, m’ont inscrit sur plusieurs sites internets. J’ai été harcelée des semaine, des nuits entières. J’ai été maltraitée par la Ligue du LOL, et par tout ceux qui suivaient leur « humour » au point que j’ai été arrêtée par mon psychiatre de l époque. J’ai confié mon mot de passe Twitter à une amie pour ne plus rien voir. Et j’ai pleuré, et je n’ai pas dormi, et je me suis demandée ce que j’avais fait pour mériter tout cela, et je me suis laissée aller à penser que je ne valais rien, qu’il fallait que je disparaisse. C’est ce qu’ils voulaient, j’allais les satisfaire, je n’en pouvais plus. Je me réveillais dans la nuit pour voir si le harcèlement avait cessé, je me couchais avec des insultes, je me réveillais avec 40 nouvelles mentions ordurières.

Ils savaient très bien.

Bien sur qu’ils savaient.

Ils savaient qu’on pleurait. Ils savaient qu’on était touchées. Ils savaient qu’on avait peur.

Le Twitter parisien était encore petit à l’époque. Je connaissais des gens qui connaissaient des gens. Les cercles se croisaient. Ils savaient. Ils s’en foutaient. Ils nous détestaient. Ils nous prenaient pour des connes finies. Ils voulaient qu’on disparaisse. Ils savaient.

Ils se sont calmés quand le féminisme est devenu chic. Tendance.

Ils se sont calmés quand certaines femmes sont devenues puissantes.

Ils se sont calmés parce qu’ils ont accédé à des postes importants. Plus le temps de faire de la merde quand on est rédacteur en chef des Inrocks j’imagine.

 


Le récit de Le Reilly est ici

Je voudrais dire que mon comportement sur Twitter n’est pas exemplaire. J’ai eu des propos nuls. J’ai eu des propos insultants, notamment envers certaines blogueuses comme Capucine Piot, et sans doute d’autres encore.  Mon féminisme a évolué avec le temps. Je n’étais pas dans la sororité en 2011. J’espère démontrer par mes actes que je le suis aujourd’hui, de manière toujours imparfaite sans doute.

Je ne souhaite pas répondre aux sollicitations des journalistes à ce sujet.


 

Me disputer

Hier soir je me suis disputée. J’ai été insensible. J’étais toute prise par mon cerveau pourri. Je me suis disputée avec lui, je me suis disputée avec moi. Je me suis réconciliée aussi, avec lui, je crois. Avec moi, c’est plus compliqué. Aujourd’hui je fais un bilan comptable bien chiche de ce qu’il me reste à offrir. Des lignes de débit, si nombreuses que j’en perds le chiffre. Des peurs et des bleus, à l’âme, au corps, au coeur, des peurs aussi grosses que des monstres tout dessous le lit, des réflexes de Cassandre, prête à croire qu’elle salit tout, toujours. Je me sens comme un animal stupide. Je peine à faire comprendre à mon système nerveux que tout est mieux, que nous nous sommes sauvés, que nous ne craignons plus rien. Je me défends alors qu’on ne m’attaque pas. Je pense à fuir alors que je ne le veux pas. Je suis abimée. Il m’aura fallu plus de trois années pour me l’avouer. J’ai fait semblant d’avoir la main, j’ai fait semblant de savoir ce que je faisais, j’ai voulu me donner le change, j’ai mis une tonne de béton sur la béance dégueulasse de 10 ans de silence, d’abus, d’humiliation et de mensonges. J’ai pleuré 2 heures lors de ma rupture. Et j’ai prétendu passer à autre chose. Personne ne devait savoir. Sauver la face, pour moi d’abord, impossible de regarder dans les yeux les mois perdus, les jours odieux, les couleuvres immondes immenses avalées dans un soupir, impossible d’aimer celle qui a tout accepté, celle qui a laissé faire, celle qui s’est accrochée à ce qui la tuait.

Je m’occupe de celle-là aujourd’hui. Je ne peux pas dire que je l’aime ou que je la comprends. Mais je la prends sous mon aile. J’ai repris la thérapie. Je lui donne la main, et on va s’asseoir sur un grand fauteuil vert en velours, pour se réconcilier. Il est trop tard pour les premiers soins, les points de suture à l’arrache ont lâchés, ca gangrène tranquille derrière mes pupilles, il faut drainer à grand coups d’eau salée. Aujourd’hui, je me suis laissée pleurer, seule, chez moi, à grand coup de chansons à textes et de post-rock mélancolique, je me suis forcée à ressentir, je me suis obligée à me souvenir. Fini les compartiments blindés pour déchets toxiques à enterrer, je veux me guérir, me recycler et grandir. Je veux surtout être authentique et libre dans mes relations à venir. La rééducation sera longue, il me faut me débarrasser de la certitude vénéneuse d’être impossible à aimer, de devoir toujours me sacrifier pour espérer recevoir en retour, et donc arrêter d’adopter les récits et les attitudes qui me mènent à répéter les mêmes mauvais films à l’infini. Je refuse la prophétie et son dogme, c’est le tuteur de mon nouveau paradigme.

Je ne sais pas quand j’arriverai à retrouver un état relationnel débarrassé de mes anciens traumatismes. Je ne sais pas en combien de temps on apprend à son corps à ne plus craindre la foudre. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à me pardonner, d’être restée, d’avoir menti, d’avoir cru aux histoires que je me racontais pour échapper à la réalité. Je voudrais oublier, je sais que c’est impossible, je voudrais effacer, mon inconscient se rebiffe. Je travaille donc. Je m’attaque à ce que j’ai refusé de parler, à ce que je n’ai jamais expliqué, surtout pas à moi. Je vais décortiquer pour expurger, je vais retrouver confiance en ma capacité à bien aimer, et à être bien aimée. Je vais être juste, avec moi et les autres. Je vais m’autoriser la colère, je vais m’autoriser à me tromper. Je vais me laisser le temps de réfléchir, je vais me laisser le droit de pleurer. Je vais la sauver, celle qui est encore enfermée là-bas, même s’il faut que je la traîne chez le psy par la peau des pieds. Accroche-toi, on y va.

Ancre

Je m’endors à côté de lui. Ca n’a l’air de rien. Vous êtes des milliers à vous endormir à côté de quelqu’un, sans y penser, pour un instant ou pour toute la vie. Je ne dors pas seule. Je ne dors pas avec les gens. Je n’ai pas de gens avec qui m’endormir. Je n’en cherche plus. J’ai choisi d’être seule. Je subis l’insomnie. Je m’endors avec lui. Quelque chose a rendu les armes. Je me rends vulnérable, je n’ai plus peur. Il est tard quand nous fermons les yeux. Il y a eu la ville, les gens, le désir, la lumière, pourtant je m’endors. Tout est calme. Sa présence n’est pas un écran de fumée, mes peurs ne se cachent pas. Elles ont leur place dans le lit. Nous les accueillons. Elles se font une place au bout de nos pieds et se pelotonnent, tranquille. Il n’est pas un miracle, il n’est pas mon sauveur. Il dompte dans la douceur les hurlements effrayés qui s’échappent de ma peau dès qu’on la touche. Je m’autorise à dire oui. Je préferais dire non, sans réfléchir, avant lui. Non. NON. Pourquoi tenter le diable en osant dire oui ? J’ai confiance. J’ai envie.

J’accepte de dire ce que je ressens. Je ne veux plus prétendre. J’accepte d’être juste moi, j’accepte que ce ne soit pas parfait, que ce ne soit pas exactement à son goût. Je prends le risque de montrer mon intérieur si barricadé, il y a là les restes pourris des charognes anciennes, là mon insécurité et mon dégout de moi même, je donne visite guidée du petit musée de mes horreurs personnelles. A droite, à l’étage, mon humour pourri et ma notion toute personnelle de l’ordre, dans l’armoire du couloir mes rêves rangés du plus sage au plus loufoque, tout en haut de la bibliothèque une collection de mots préférés et de déclinaisons latines oubliées. Mon intérieur est biscornu, mais solide. Lui m’emporte dans des descriptions minutieuses de souvenirs lumineux, je me retiens de pleurer lorsqu’il me raconte les heures mortes et les âmes laides Nos mots ne se heurtent jamais, ils font sens ensemble, nous parlons la même langue. Je vois des signes, je vois dans ses yeux miroir l’alignement de nos crânes. Souvent, je veux hurler MOI AUSSI.

Je m’oblige à penser que cela ne peut pas durer. Je ne sais pas si on guérit un jour d’avoir été abandonné. J’élabore les histoires les plus moches, je me les raconte en secret, je vis avec l’idée de ne pas mériter. Mais parfois, je me laisse aller, mon armure se transforme en manteau coloré, j’arrive à renvoyer mon cynisme au panier, mon angoisse derrière la porte, je profite, tout se tait. C’est là que je m’endors, sans doute. Quand j’accueille l’inconfort de ne pas pouvoir deviner. Quand j’accepte, peut-être, et sans vouloir employer de mots éculés, d’être regardée en entier. De remettre cette histoire dans les mains expertes du temps, de la marée, qui savent polir ou détruire les verres les plus émoussés. Je m’endors contre lui, je déteste ca d’habitude tu sais. Je m’endors avec sa main posée sur moi, ses cheveux cachent ses yeux, je n’ai pas le temps de détailler son visage, je dors déja. Je n’ai plus peur. Je voudrais toujours me souvenir de cela.