Archives de catégorie : Non classé

RATP

Tu sais depuis que j’habite en grande banlieue, je comprends mieux les gens qui pètent les plombs, qui agressent un conducteur de métro ou qui tailladent les bus, je dis pas que c’est bien, c’est flippant même de penser qu’on peut en arriver là, c’est juste mon triste constat de voyageuse quotidienne, ballotée entre le mépris des dirigeants et les grêves des employés, les bus annulés et les RER retardés.

Tu voudrais qu’on te gueule pas dessus, après tout tu n’es que le messager, le mec en costume vert mal réveillé, qui t’annonce comme ça que ton bus ne passera pas, que le RER est cassé ou que la neige a tout bloqué, mais mec c’est juste la dixième fois ce mois, qu’on marche 2 kilomètres jusqu’à la gare à pied, qu’on poireaute 40 minutes dans le froid pour se carrer dans un RER blindé, qu’on se fait déchirer à l’arrivée par un patron bien remonté, t’as rien à nous répondre, aucun information, si t’es pas contente, prend tes pieds, je t’assure c’est presque insultant, une ligne de métro qui merde pendant 10 minutes et ça passe au journal télévisé, 3000 personnes prises en otage tout les matins, tout le monde s’en fout, tout va bien.

Je paie un abonnement mensuel presque 100 euros, avant je fraudais mais tu m’as capté et maintenant tu m’attends à la gare avec des CRS et des flics en civil, les amendes et les ADT, ca me coûte trop cher pour que je puisse te résister, j’ai craqué et moi aussi j’ai un truc qui bippe dans mon sac, qui me suit à la trace et qui te permet de faire tes stats, je me dégoute presque d’avoir cédé, tu me traites tellement mal, tes trains puent, tes agents sont désagrèables, c’est gris et puis c’est triste, t’as beau vendre des franchises Bonne Journée à tout les coins de tes quais, y’a rien qui change, elle démarre et se finit toujours mal, l’angoisse du départ, de chez toi ou du taf, quand tu vas arriver, l’excuse qu’il va falloir inventer, parce que problème RATP, tout les matins ca fait beaucoup, ils n’y croient plus, toi non plus, t’as plus envie.

Tu te rends pas compte à quel point c’est déstabilisant, à quel point c’est usant, de jamais savoir quand tu arrives, de devoir prévoir toujours une marge d’erreur possible, de pas pouvoir compter sur toi, quand il neige ou quand tes signalisations sont cassées, bloquée Gare du Nord deux heures à 21h, t’arrive chez toi, t’as plus la force de rien faire, t’as juste envie de t’écrouler, j’ai de la chance j’ai pas d’enfants, des responsabilités limités, qu’est ce que ça sera quand j’aurai un petit à aller chercher ? On se fréquente depuis douze mois, et déja je peux plus t’encadrer, je te crains et je te fuis, tout les prétextes sont bons pour t’éviter, un pote qui peut me ramener, une occasion de rester à Paris, jte jure c’est pas normal, on devrait pouvoir s’entendre, si tu prenais un peu plus mes besoins en compte, si tu m’expliquais normalement ce qui se passe au lieu de me parler comme à un enfant, si tu faisais un effort pour pas arrêter les services dès qu’il pleut ou que ca glisse un peu, si t’y mettais un peu du tien on pourrait être heureux, vraiment, mais tu t’en fous, tu me craches à la gueule tout les matins, t’as même pas les couilles de me parler en face, tu te caches derrière un putain d’écran, annonces éléctroniques, pas un agent physique, alors quand on a la rage on cogne dans les murs et on casse une vitre, je comprends même si je participe pas, ca me défoule un peu de voir les autres taper pour moi.

La Tuile

C’est quand même la tuile d’être un mec. Je me demande souvent comment ils supportent la pression de devoir avoir un érection, signe ultime de la virilité, comment ils gèrent leur délicate machine intérieure, la pulsion semble contrôler l’engin, mais parfois la tête aussi, les signaux se brouillent entre le cerveau et les parties, et le pénis triste reste flasque et sans vie, il s’excite et grogne, se met à gueuler, se fustige tout seul de son incapacité, invoque tout les dieux au chevet de la bite, c’est un drame national, une morne soirée pour l’humanité entière, il ne s’en remet pas et tourne en rond dans la chambre, autour du lit le sillon de ses pas se creuse, il marche l’air malheureux, le gland récalcitrant dans la main, il le tire et le frotte, lui promet des récompenses, promet que ce n’est pas de ta faute et qu’il te trouve terriblement excitante, il s’acharne sur son chibre qui peu à peu se recroqueville, t’essaie de lui dire d’arrêter, que rien n’est grave vraiment, tes paroles se heurtent à la fierté froissée de 8 centimètres de chair plissée.

Au début j’essayais moi aussi et je m’acharnais, les techniques les plus folles et les poses les plus excitantes, les mots crus et les encouragement, pour obtenir au mieux une demie-molle fuyante, qui une fois empalée finit de se dégonfler en toi, c’est usant, pour la mâchoire et pour les poignets, c’est déstabilisant, pour l’ego et pour le désir, toi aussi tu finis par t’énerver, par malmener son bout, le mordre et le tordre, les dents et puis les ongles, tu voudrais baisser les bras, arrêter, fumer une cigarette et même parler d’autre chose, mais tu sens bien qu’il est capital de tout tenter, même sans résultat probant, partager avec ton homme le dur chemin vers l’érection, le moment où tu crois sentir quelque chose, vous allez y arriver, la pénétration vous tend les doigts, et puis la retombée molle le long de sa cuisse, les espoirs de levrette sauvage qui s’envolent, la queue rouge et trempée soumise à la cruelle gravité.

Aujourd’hui j’ai crois avoir compris, et si je me plante tant pis, que les pannes sont égoïstes, qu’elles ne concernent finalement que le mâle et sa bite, ou plutôt l’homme et sa tête, et qu’à part en cas de grosse fatigue ou de dégueulasserie répulsive profonde chez toi, l’homme est soumis à son stress, à l’angoisse de la performance, à son inconscient et à ses peurs, à son envie forte ou trop fluctuante, et qu’il ne sert à rien de se faire violence, de faire des incantations magiques ou de blasphémer, je préfère m’étendre et laisser passer, parler d’autre chose et aller chercher à boire, rassurer, cajoler, embrasser, oublier les conseils abrutis de FHM ou de Glamour, les points de réflexologie et le rhum arrangé au bois bandé, je le laisse se démerder et se calmer, reprendre ses esprits et sa fierté, que la frustration de voir un mec décomposé pour une bête histoire de tuyau engorgé ne vaut pas la peine de s’inquiéter, vivre et laisser vivre, croiser secrètement les doigts pour la prochaine fois.

Je me félicite à chaque fois de mon sexe féminin, de ma capacité à jouir et à me faire jouir, sans contrainte de pesanteur ou de rigidité, et si parfois ma tête rechigne, sur un malentendu on peut s’arranger, je suis bon public et j’ai l’excitation facile, au pire tu triches un peu au début, tu simules la physiologie de la vulve mouillée, l’appétit vient en mangeant, on est jamais aussi bien servi que par soi même, on est aisément dupé par ce qu’on aime, on ne perd pas son temps en aiguisant ses outils, les proverbes et les banalités servent mon propos pour m’éviter de faire une description trop graphique, je ne voudrais pas choquer mon lectorat masculin fragile, et lui ôter pour toujours sa capacité à croire en la merveilleuse et délicate capacité féminine à l’accueillir toujours offerte et préparée, il y a de ces secrets divins qui ne se trahissent pas, dans l’intérêt commun des parties concernés, je jette un voile pudique sur ces techniques, et retourne dans ma chambre, réconforter celui qui m’y attend, penaud et renfrogné.

Où vont les canards quand il géle ?

T’es toujours avec moi, dans un coin de ma tête, dans le fond de mon sac, la couverture raturée, usée, les dessins dans les marges et la liste de course qui sert de marque page, je peux pas compter exactement le nombre de fois où je t’ai lu, dans les moments bien lourds, comme dans ceux plus joyeux, je t’ai appris par coeur, je t’ai aimé, je t’ai hai, t’étais ce que je n’étais pas, tu voyais les choses à travers un prisme bien à toi, le recul sur les choses, la fugue surréaliste, les mots qui s’enchaînent, le style si particulier, les mots, la musique dans ta voix, les jazzmen et puis l’argot.

Holden c’est moi, en mieux,  le paradoxe de la gouaille et de la fragilité, le cœur en toc, la façade qui envoie quand dans ta tête la peinture n’est pas encore sèche, le corps qui vibre, l’esprit qui hésite, la joie exubérante, la tristesse qui te donne envie de te mettre une balle dans le ventre, la folie qui te prend les tripes, ça s’installe peu à peu, tu sais pas comment ca va finir, tu racontes juste ce truc dingue qui s’est passé avant Noël, après tout ca pourrait m’arriver, trois jours dans un lieu étrange, entre la liberté et la contrainte de l’angoisse, le spectre de la psychiatrie barbare, définit ton bonheur et court derrière, c’est l’aventure initiatique parfaite, trois jours d’errance, de petits rien qui prennent leur sens, qui s’inscrivent à jamais dans ce que tu deviens demain, l’alcool pour oublier, pour faire taire les voix des connards, les autres que tu croises si différents, si déglingués, tous des hypocrites, personne ne comprend rien, même celle que tu paies, l’aliénation que tu t’infliges, passage nécessaire vers le reste de tes rêves.

Holden, tu veux partir loin, ta sœur sous le bras, l’Ouest te tend les bras, le soleil et puis la vie plus facile, loin de la ville grise, de l’anonymat des clubs de jazz où tu te bats pour te faire servir à boire, peut-être que là bas les gens répondent quand tu poses des questions, qu’ils te parleront, qu’ils partageront ton goût pour le cinéma, peut-être même que les morts reviennent à la vie, que le fantôme de ton petit frère disparaitra, qu’il sera vraiment là, t’auras plus à le porter, trop lourd à gauche de la poitrine, tu parles mal, t’es grossier, mais t’es juste arraché, dévasté, même les putes te font de la peine, alors tu les laisses parler, même si ça coûte cher, tu respectes pas tes congénères, même pas tes professeurs, t’attend qu’ils se rendent compte que tu existes pour les accepter, pour échanger, comment parler à des sous-merdes qui te méprisent déjà, parce que rien n’est apparence pour toi, malgré le bling-bling de ton hôtel et le luxe que tu décris, t’es né ailleurs de l’intérieur, t’as rien à foutre ici.

Holden, t’es prêt à tout plaquer, tout oublier, tout effacer, te barrer avec la première fille qui dit oui, dans une ferme, vivre d’amour et puis surtout de rien, il paraît que c’est un signe de ton instabilité, on m’a dit que c’était de l’immaturité, je suis pas sure tu vois, pour moi c’est ce qui te rend humain, ca n’a rien de dramatique, c’est le sursaut de vie dans tes trois jours de deuil, de peine et de folie, c’est tout larguer pour se réinventer, encore, devenir un étranger pour mieux se faire aimer, cette fille que tu ne connais pas et à qui tu donnes déjà tout, elle t’attrape le cœur et tu te prends à rêver, t’as plus peur de ce qui arrive après, et même si c’est dingue et si ca n’arrive jamais, au moins tu l’as imaginé.

Holden, je sais pas pourquoi j’écris tout ça, parce que Salinger est mort et que ca me met dans un drôle d’état, y’a des gens que tu idéalises, dans ta tête y’a tout le film, ca c’est pour lui, j’ai lu tout ce qui est sorti, ce que sa fille a écrit, c’était un drôle de type, reclu, bizarre, secret et mystique, finalement pour moi il ne compte pas, celui qui m’a marqué, Holden c’est toi, t’es un peu mon meilleur pote, un peu mon idole, un peu le frère que j’aurai voulu avoir, je serai ta môme et tu peux m’appeler Phoebe, on partira ensemble, on fera les pires conneries, on se posera des questions et on y répondra jamais, on vivra toi et moi dans un inceste spirituel permanent, je t’écouterai parler, et promis, je te fais rien payer.

Toutes des salopes

J’ai pas de pitié pour les filles connes, celles qui mentent et manipulent, celles qui te volent et puis t’enculent, j’ai pas de respect pour mes sœurs les connasses, celles qui font du mal pour se payer un sac, j’ai pas envie d’être comme elles, de baisser mon froc pour me sentir plus fière, elle te suce et elle a déjà la main dans ta poche, tu t’en rends pas compte mais crois moi y’en a, des salopes intéressées qui comptent en dollars quand elles choisissent leur plat, des encéphalogrammes plats qui te font croire n’importe quoi, qui te tiennent par la queue avec leurs yeux de chienne triste, que tu laisses te toucher sans te rendre compte qu’elles sont pleines de vice.

Y’a ce mec que je connais, il rencontre cette nana, elle est à moitié jolie, il est totalement soumis, il devient son mec de sorties, celui qui paie et qui se tait, parfois ils couchent ensemble mais c’est rare tu vois, il a pas compris que les règles n’arrivent qu’une fois par mois. Ce mec là n’est pas stupide, il a un métier sérieux, des projets et des envies, il est juste tombé sur la mauvaise pute au mauvais moment, il baisse sa garde trop vite et il tombe pour 3 ans. Ce qu’il apprend plus tard, c’est qu’il n’est pas le seul, qu’elle n’habite pas chez sa cousine mais bien chez son mari, qu’elle rentre tout les soirs et qu’elle lui prépare à diner, qu’elle couche avec lui, avec d’autres, et qu’elle est complétement niquée.

Si l’histoire s’arrêtait là ca serait encore trop facile, cette meuf est tellement malsaine que ca pouvait pas, un jour elle tombe enceinte et elle se demande lequel choisir, lequel l’a engrossée, son mari si gentil, mon pote, si soumis, ou les autres connards qu’elle suce quand elle s’ennuie, l’avortement c’est trop dur et puis ca paie pas, elle peut pas choisir de géniteur, et puis après tout pour quoi faire, elle dit à mon pote qu’elle est en cloque, lui tape 4000 euros pour l’accouchement et la clinique, vend la même merde à son mari qui attendait d’être papa, et pendant neuf mois c’est la princesse au petit pois, ses hommes au garde à vous lui passent tout, les caprices et les crises, le shopping et les envies, la reine du monde c’est elle, et puis elle semble si courageuse, elle dit qu’elle assume à mon pote qui voudrait se marier, elle dit à son mari qu’elle est trop fatiguée pour travailler, j’connais pas de grossesse qui puisse mieux se passer, deux chauffeurs, deux traiteurs, deux comptes en banque à volonté.

Dix jours avant le terme, mon pote au téléphone en train de chialer, elle a perdu le bébé, elle est détruite, déprimée, cassée, rien ne sera plus pareil, d’ailleurs elle le quitte, il ne sait pas quoi lui dire, il pleure aussi pour lui, pour elle et pour l’enfant, il fout à la poubelle les cadeaux et les rêves, il boit, il fume, il se fout contre un mur, la caisse encastrée dans le béton pour rien, pour un mensonge et pour une pute. Parce que l’enfant est né, la maman se porte bien merci, elle a accouché tranquille sous péridurale quand il se fracassait sans anesthésie, c’est une petite fille, elle s’appelle Virginie, la liste de naissance est disponible sur internet, mais une enveloppe c’est bien aussi.

Je l’ai croisé six mois plus tard, elle trotte derrière une poussette, morte de rire derrière son téléphone, ca a l’air d’aller, comment on peut oublier, pourtant la petite qui hurle devant, c’est peut-être un morceau de lui, sa chair et puis son sang, la bonne moitié au moins, elle ne me reconnait pas et je me retiens. De lui cracher à la gueule, de lui faire hurler sa mère, de lui arracher la face et de la trainer par terre, j’vois sa tête qui rebondit mollement au ralenti sur le rebord du caniveau, j’ai des flashs plein de sang qui coule et je kiffe déjà la scène, seulement j’ai pas le courage, j’ai pas les couilles, j’arrive pas à bouger, peut-être à cause du bébé, peut-être parce que c’est trop violent, de la voir là, en vie, maquillée et apprêtée, quand mon pote est en fauteuil et qu’il a encore du mal à parler, j’voudrais lui dire que je la méprise et que j’ai honte de partager son sexe, que les meufs comme elles me font vomir, mais y a rien qui sort, tout ce que j’arrive à dire c’est sale pute.

Abbas.

Abbas est pakistanais, il a 55 ans, et c’est mon collègue préféré. Il travaille dans le sentier depuis 30 ans, depuis qu’il est arrivé en France, il est marié depuis 30 ans aussi, il a des filles qu’il essaie de marier sans succès, mais il va y arriver. Abbas prie dans la petite salle derrière l’entrepôt, il transforme les chiottes tristes en lieu d’ablution, y’a de l’eau jusqu’au plafond et il se contorsionne pour atteindre ses pieds, mais il prie, tout les jours, qu’on soit dans le jus ou qu’on ne glande rien, que ca soit l’heure de la réunion ou d’un truc important, Abbas prie.

Abbas a l’habitude du sentier, de la manière dont on parle, de la manière dont on se vanne, des putes qui bossent sous nos fenêtres et dans notre immeuble, il connait tout ca par cœur, les heures ou tu peux livrer du tissu sans prendre une contravention, les boys qui trainent sur le boulevard à la recherche d’une course à faire, d’un petit boulot, les coupeurs itinérants, les fournisseurs qui t’arnaquent toujours de quelques mètres ou de quelques pièces, il me prévient, il m’apprend le vocabulaire si particulier à ce tout petit milieu, les usages et les gens biens, les boutiques qui grugent au détail et celles qui te feront un prix, Abbas, c’est mon encyclopédie, il déchiffre les factures qu’on m’envoie sur des morceaux de papiers froissé, il parle pakistanais avec les boys, anglais avec les russes, français avec tout le reste, il sourit toujours, quand je lui demande comment il va, il répond toujours très bien, invariablement, même le lendemain du décès de son frère, quand il a fait 800 kilomètres dans la nuit pour aller voir sa belle sœur, Abbas va bien.

Abbas essaie parfois de faire des blagues un peu grasses, pour rentrer dans une discussion, pour avoir l’air, mais tu sens bien que c’est pas son truc. Quand il prépare les commandes pour nos clientes, il colle avec précision l’étiquette sur le carton, et je l’entends psalmodier les prénoms de celles à qui il destine ce colis, Sophie, Julie, Valérie, il rend ce petit geste répétitif et pénible très personnel, presque amoureux, parfois il rajoute qu’il espère que tu seras contente, qu’il a bien préparé ton colis, et qu’il est très content, à chaque paquet qu’il envoie c’est un nouveau prénom, un nouveau soupir, une nouvelle histoire qu’il invente. Je l’imagine parfois en livreur très particulier, père Noël exotique pour cliente esseulée, avec sa barbe blanche impeccable et ses chaussures toujours cirées, sonner à une porte et voir enfin cette femme pour qui il a préparé si minutieusement le paquet, lui remettre et partir, heureux. Parce qu’Abbas n’est pas libidineux, c’est un homme à l’ancienne, il m’appelle mademoiselle et il m’apporte toujours un café, il me demande toujours si j’ai assez chaud, si j’ai besoin de quelque chose, il porte mes colis et me tient la porte, Abbas c’est le charme un peu désuet, un peu comme son odeur d’eau de Cologne discrète, le mouchoir repassé et plié glissé par sa femme dans sa poche qu’il t’offre, la gamelle usée en fer blanc qu’il apporte tout les jours.

Parfois Abbas s’énerve, parce que son métier est difficile, parce que la charge de travail est importante, parce qu’il a perdu quelque chose ou parce qu’il est fatigué, alors il se parle tout seul, il s’encourage, il se calme, allez Abbas, ca va aller mon vieux, tu vas voir, encore trois coupes, encore 30 pièces à monter et c’est fini, allez mon vieux Abbas, du nerf, je l’entends, et quand je lui dis qu’il perd la tête, il sourit et il me dit que c’est de ma faute et que je suis trop belle. Abbas, il est comme ca, même si il souffre, j’entends ses longs coups de fils, et sans rien y comprendre, je devine qu’il se passe quelque chose de grave, c’est toujours toi qu’il va mettre en avant, complimenter, aider, il a assez de force pour ça, il en a trop vu pour se laisser faire, parfois il raconte les montagnes au Pakistan, le gens qu’il a laissé, l’envie de retourner, pour des vacances peut-être, et l’angoisse de ce qui s’y passe, sa maison qui a brûlé, mais Abbas va bien, Abbas va toujours bien.

Les lunes.

Souvent elle a l’air d’aller bien. La tête calée par un coussin, elle zappe, elle boit du thé, elle m’engueule parce qu’il fait froid et que je n’ai pas de gants, elle me dit de descendre sa poubelle et que je travaille trop, elle allume une cigarette et elle parle de sa journée, ce qu’elle a vu et à qui elle a parlé, le prix des tomates qui baissent, les travaux en bas de la maison, les enfants des voisins qui crient un peu trop.

Alors, pour un instant, j’ai l’impression qu’elle va bien. Je m’assois à côté d’elle et je lui prends la main, je raconte les choses qu’elle n’a pas pu voir, la foule des soldes boulevard Haussmann, le RER qui flanche, encore, les nouvelles de la famille sur Facebook, ce que je fais maintenant, mon patron qui crie autant qu’il m’adore, Abbas et son Nescafé à 15h, les tissus, ce que j’aime en ce moment, les vacances qu’on prendra peut-être bientôt. Et elle m’écoute, je la fais rire, elle fait tomber la cendre sur le parquet et elle la balaie en dessous du canapé, pas vu pas pris, elle m’embrasse et me demande ce qu’on mange ce soir, elle dit qu’elle a froid et je lui apporte la couverture bleue.

La chambre n’est qu’à quelques pas pourtant. Un petit couloir, trois pas en avant, prendre la couverture, sortir de la chambre, le petit couloir. Quelques pas, quelques secondes, la couverture dans la main, je parle toute seule maintenant.

Son regard s’est éteint. Sa bouche a pris le rictus que je connais, celui qui annonce les crises, les hurlements, les insultes, les soirs où elle ne me reconnaît pas, la cigarette finit de se consumer entre ses doigts et elle oublie qu’elle fume, elle oublie le geste qu’elle aime tant pourtant, porter la tige à ses lèvres pour en dégager une fumée épaisse qu’elle recrache parfois par le nez, je suis un dragon ma chérie, regarde, elle a oublié et la cendre rouge la brule, ses doigts ne bougent pas, son corps est ailleurs, il ne répond plus, ni au chaud ni au froid, ni à la douleur ni à mes baisers, je suis obligée de prendre sa main dans la mienne pour lui arracher le mégot brulant des doigts, elle me demande qui je suis, ce que je fais là.

Les soirs où je n’existe plus sont difficiles. J’ai essayé longtemps de lui rappeler, de lui prouver par des déductions simples qui j’étais, sa fille. Les albums photos de sont jamais loin de moi, ma carte d’identité non plus. Ca ne sert à rien. Dans quelques heures elle se souviendra, elle aura oublié qu’elle m’a oublié, et je n’aurai pas la cruauté de lui rappeler, je dirai comme d’habitude que tout s’est bien passé, qu’elle a fait la vaisselle après le diner, qu’elle a pris ses médicaments, qu’elle est allée se coucher seule et que je suis rentrée chez moi. Je ne dis plus ses insultes, les coups parfois, les hallucinations, ses obsessions, je ne dis plus comme je la porte à son lit, assommée par les psychotropes, le corps mou et la tête, le menton en avant, qui se pose sur sa poitrine, comme un bébé, trop faible pour la supporter, je ne dis plus ses cris la nuit, qui me réveillent quand je m’endors sur le canapé, les pompiers et les séjours ailleurs, je ne dis plus rien, ca ne sert à rien.

Je ne me les dis même pas à moi. Alors je les écris, je les dessine, je les hurle, je découpe des mots que je colle un par un, je raconte l’histoire anonyme de ma mère en prenant les mots des autres, je mets ces bouts d’elle et moi sur du papier, pour ne pas oublier, qui je suis, qui elle est, d’où je viens, ce que je fais et ce que je cauchemarde, la folie des autres te rentre dans la peau, elle devient le prisme de lecture de tes journées, le téléphone qui sonne et les questions irréelles qu’elle te pose, sa toute petite voix dans l’écouteur, et toi tu es loin, tu es si loin, tu te demandes si elle délire ou si elle a raison, si le feu est vraiment en train de prendre dans la cuisine ou si c’est une hallucination, tu apprends à faire le tri, à pardonner encore et encore, et parfois dans la crise la plus noire, des accents incroyables de tendresse, quand j’ai l’impression qu’elle me voit enfin, quand elle serre ma main quand elle s’endort, quand au matin je trouve son sms, bonne journée ma chérie, couvre toi bien, il fait froid et tu n’as pas de gants.

La fille que j’aime.

La fille que j’aime est plus belle que moi. Ses cheveux d’abord, noirs, sa peau très blanche, le goût des crèmes qu’elle passe sur ses mains, la lourdeur de ses seins, sa bouche en cœur, sortie tout droit d’un dessin animé, qu’elle colore parfois de rouge ou de rose. Ce qu’elle dit est souvent drôle, intelligent, les mots qu’elle choisit sont parfaits, ni surfaits ni idiots, ils expriment tout à fait ce qu’elle veut dire, sans trop en faire, sans moins en dire, parfois elle marque un temps de silence, comme si le choix était primordial, comme si c’était un acte fort que de faire une distinction entre deux verbes, deux adjectifs, sa respiration se coupe une seconde, et soudain elle parle, parfaitement. Quand elle parle, je me tais, parce que sa voix est précieuse, la fille que j’aime, je ne la vois pas souvent, et j’enregistre tout ce qu’elle dit, je le cache dans un recoin pour plus tard, pour quand elle sera partie, et je l’écoute en boucle dans ma tête, petits bouts par petits bouts, avec gourmandise, ne rien gâcher surtout. La fille que j’aime a eu des amants, beaucoup, elle m’en parle souvent, je lui raconte les miens, mais je suis jalouse de ces hommes qui la touchent et qui la font jouir, cet inconnu croisé quelques minutes à qui elle donne son corps, alors que je suis là, juste à côté, depuis des années, à la regarder vivre, et que je ne suis que la fille qui regarde la fille qu’elle aime.

La fille que j’aime a la peau douce, si douce que parfois je ne fais plus la différence entre son ventre et ses cuisses, je me perd dans son corps, mes mains ne savent plus lire, ses grains de beauté me retiennent, un à un, sur sa cuisse, sous son sein droit, repères de chair, quand je la touche c’est comme un prolongement de moi, son ventre contre le mien devient le notre, mes seins contre les seins deviennent trop de chair, quand je prends son téton dans ma bouche, quand je l’entends qui respire un peu plus vite, un peu plus moite, je deviens presque un homme, j’ai l’angoisse de la performance, comment faire pour faire jouir la femme que j’aime, où la toucher, où l’embrasser, comment aime-t-elle que je la prenne, mes hanches se heurtent aux siennes, va-et-vient, comme si je cherchais à la pénétrer d’un invisible pénis, ses fesses nues dans mes mains, comme un animal je la cogne contre moi, j’envie les hommes de pouvoir la posséder, je sais qu’elle a envie d’être prise, d’être pénétrée, mais je ne peux rien faire, pas de plastique entre nous, seuls mes doigts qui descendent pressés vers sa chatte, j’oublie le mode d’emploi, je plonge directement en elle, violente de l’envie d’être en elle, et quand elle se cambre je me cambre avec elle, je la repousse sur le lit et je recommence, encore, ma langue aussi, dure contre son clitoris, mes doigts entre sa chatte et son cul, la femme que j’aime aime les garçons mais se laisse faire parfois, me donne parfois son corps dans un instant qu’on fera mine d’oublier demain, rien n’existe, ni nos amants, ni toutes les queues du monde, il n’y a que son corps qui compte, la femme que j’aime est égoïste, elle se laisse faire, indolente, étendue, belle et molle, malléable dans mes mains, la femme que j’aime me rend folle sans me toucher, c’est son odeur qui me rend ivre, qui me rend dingue, ses mains ne quittent pas ses cheveux, les bras repliées derrière sa tête, elle me regarde faire, et quand elle a joui, elle me prend dans ses bras, et me dit à l’oreille de me faire jouir, elle me serre contre elle, mes fesses contre son ventre cette fois, ma main entre mes cuisses, ses doigts dans ma bouche, je jouis à en hurler, parce que la femme que j’aime est cruelle, parce qu’elle ne me touche pas et que j’en crève un peu, parce que demain elle repart et qu’elle m’embrassera sur la joue, tendre et condescendante, de voir la fille qui l’aime la vouloir encore, s’accrocher à son bras pour ne pas la laisser partir, son regard déjà ailleurs, le mien encore entre ses cuisses.

Corps étranger

Je fête en ce moment ma deuxième année de vie sans boulimie. Et je ne suis même pas heureuse. Pourtant, les gens, ceux qui savent, sont contents. C’est bien vous progressez, vous ne ressentez plus le besoin de vomir, c’est un grand progrès. Mon cul.

Je ne connais pas de plus grand bonheur que celui d’une crise de boulimie.

D’abord la frénésie. La pulsion. Faire les courses dans un état second, visite du supermarché sous adrénaline, choisir les produits préférés, ceux qui glissent, qui ne blessent pas, le Nutella, la brioche industrielle molle, les pâtes juste un peu trop cuites, l’eau à la fraise, le chocolat, les bonbons, les gâteaux mous, remplir le panier rouge de plastique de ces produits défendus, interdits par des années de lavage de cerveau diététique, ne rien oublier surtout, la machine est lancée, passer à la caisse vite, payer sans regarder la caissière, rentrer rapidement, courir presque, balancer les clés à travers la pièce, se ruer dans la cuisine pour faire bouillir de l’eau, commencer à ouvrir les paquets, manger un premier Snickers, vite, trop vite, un second, ouvrir la brioche, engloutir le paquet tartiné de Nutella, finir le Nutella, passer aux bonbons, sans les mâcher, juste les faire fondre un peu et les avaler en entier, égoutter les pâttes, le beurre, le fromage, les manger rapidement, ne pas oublier de boire, encore et encore, avaler le kilo de pâtes sans respirer, plus vite, avale connasse, c’est bientôt fini, les chips ensuite, mâche connasse, mâche, tu n’en peux plus, tu vas exploser, bouffe encore, du pain trempé dans du lait, les restes d’hier, bouillie informe dans ta bouche, tes dents qui broient sans réfléchir, trois kilos de bouffe dans le bide, ca a de la vie, tu es lourde, encore plus que d’habitude, tu es fatiguée.
S’asseoir par terre, dans la cuisine, à même le sol, au milieu des emballages et des déchets, fumer une cigarette, sentir le magma chaud qui commence à vivre dans ton ventre, commencer à penser à vomir, chercher le meilleur instrument, ta brosse à dent, une fourchette, une baguette, ce qui va te permettre d’expulser le plus rapidement, de déclencher le plus violemment la gerbe, finir la bouteille d’eau à la fraise, sentir le liquide se frayer un chemin dans la bouffe à l’intérieur de toi, passer dans les interstices libres, s’installer pour mieux te délivrer.

Se déshabiller, rituel, s’attacher les cheveux, saisir la brosse à dent cette fois, s’agenouiller devant les toilettes, enfoncer la brosse à dent côté poils au fond de ta gorge, après la glotte, à droite d’abord, pas de réaction, à gauche ensuite, tu tousses, rien ne vient, la panique s’installe, et si tu n’arrivais pas à vomir, si ton corps se refusait, si tu n’avais pas assez mangé, pas assez bu, pas respecté à la lettre le rituel préparatoire, si tu restais là, nue dans tes chiottes, une brosse à dent usée à la main, si tu crevais là,  que vont penser les pompiers, sombre conne obèse décédée d’avoir trop bouffé, reprendre la brosse à dent, l’enfoncer plus fort cette fois, contracter ton ventre, et soudain, enfin, la boue, la gerbe parfaite, elle glisse dans ta gorge et s’accroche mollement aux parois des chiottes, éclabousse ton visage mais tu t’en fous, le goût du sang dans ta bouche, tu saignes mais tu continues, tu vomis, les étapes de ton repas, avec ce goût d’eau à la fraise, les chips d’abord, qui écorchent ta gorge, lames de rasoir, les restes au goût encore reconnaissable, les pâtes, le sucré, le Nutella couleur merde, les bonbons encore acides, tu as réussis, il en reste encore, tu finis avec tes doigts, enfoncés jusqu’au fond, deux d’abord, presque la main ensuite, comme pour aller chercher ce qu’il reste dans ton estomac, jusqu’à ce que tu sentes ton ventre demander pitié, ce pincement familier, signe que tu es vide, que ta crise est finie.

Dernier rituel, tu laves ton visage souillé, tu te rhabilles, tu te fais un thé, le plus noir possible, tu es essoufflée, fatiguée, usée, les yeux exorbités, rouges, tu craches du sang un peu, le thé brûle, mais il te purifie, ton estomac vide se crispe à la rencontre du liquide bouillant, tu es enfin propre, tu allumes une cigarette, tu nettoies les preuves du passage de la bête, tu balances le sac poubelle sur le palier, rien n’a existé, tu te poses dans le canapé, tu finis ta clope, la tête vide, aucun angoisse, rien pour te perturber, juste ton ventre vide et ton esprit rassasié.

Géraldine, la vengeance.

Je m’appelle Géraldine, j’ai 24 ans. Dans la vie, je suis chômeuse, ascendant Bac STG, mes employeurs s’appellent Mc Do ou KFC, en interim, c’est la crise, personne peut embaucher. J’ai un chat, Milouz, rapport aux Simpsons, et j’habite à Aubervilliers, mais de la fenêtre de mon T1 je vois le périph, c’est comme si j’étais à Paris. Mes hobbies c’est le shopping, mes copines, les sorties en boîte et le scrapbooking. Tout les étés je pars une semaine en club avec mes BF4E, on s’éclate. Je voyage beaucoup grâce à ca : la Tunisie, la Turquie, le Sénégal, mais j’ai pas vraiment vu la différence, le petit-déjeuner est le même à chaque fois. Pour 2010, j’ai pris une grande résolution, je vais trouver l’homme de ma vie, le vrai, le père de mes enfants, celui qui fera battre mon coeur plus fort que Pitbull sur la piste du Metropolis, celui qui me demandera de l’épouser, de lui faire un enfant, avec qui on achetera une maison et une voiture, qui me fera mon café le matin et qui n’oubliera jamais mon anniversaire. J’ai 24 ans et j’ai besoin d’amour, j’ai pas vraiment eu de chances de ce côté là, mon père je le connais pas, et ma mère était trop occupée à trouver une solution pour gérer qu’elle a oublié de m’en parler. A la télé, ils disent que les filles sans pères ont des déficits affectifs, moi, je sais pas, je crois pas qu’on puisse manquer de ce que l’on ne connait pas.

Ce que je sais, c’est que l’homme de ma vie, je vais le reconnaître tout de suite. Depuis le temps que je l’imagine, que je découpe des mannequins et des acteurs dans les magazines pour en faire des collages sur les murs de ma chambre, depuis le temps que j’essaie des mecs qui ont l’air de lui ressembler, je sais exactement ce que je veux, et je ne ferai aucune concession.

Déja sur la taille, il faut absolument qu’il fasse au minimum 6 centimètres de plus que moi. Sinon c’est juste pas possible. En plus la mode est aux talons en ce moment, alors j’imagine même pas sortir avec un mec petit. Pareil pour le poids, impossible de sortir avec un mec plus maigre que moi, j’ai pas envie de me taper des complexes tout les matins, merci beaucoup, et puis je vais pas me taper un gros non plus, je suis pas au bout du rouleau.  Non l’idéal, c’est qu’il soit quand même baraqué, j’aime bien me sentir toute petite quand il me prend dans ses bras, mais qu’il soit quand même pas trop massif, pour être sur qu’on le confonde pas avec un gros, et surtout qu’il aie des muscles au dessus des hanches, zut, je sais plus comment ca s’appelle, mais en tout cas qu’on voit le muscles en dessous de la peau, même si j’attends pas la tablette de chocolat non plus. Bref, un mec normal, grand et musclé mais pas trop. Jusque là, rien de bien compliqué. Si tu es une fraicheur  d’1m80, 76kg de muscles, et que tu te sens concerné par ma recherche, tu peux m’écrire.

Sur le visage, j’aime pas trop les bruns. Ma came, c’est plutôt les blonds ou les châtains clairs, mais surtout pas avec les cheveux longs, moi j’aime les crânes rasés, les bad boys de la capillarité. Les yeux doivent être clairs, verts ou bleus, parce que marron ou noir c’est vraiment trop commun, et puis ca risque de gâcher mon capital génétique pour les enfants.

Au niveau du style, soit un bad boy looké en streetwear, ou alors un minet super bien habillé, avec des marques, genre le jean Diesel, la ceinture DG, le pull Paul Smith et les dernières Nike Id. Pour le bad boy, évite quand même le survet, mais j’aime bien les skaters, les baggys, et si tu veux mettre une casquette Homecore, tu peux.

Faudrait aussi que tu gagnes bien ta vie, genre commercial ou alors agent immobilier, pas parce que je suis vénale, mais c’est important que tu puisses m’offrir des cadeaux, payer le restaurant, m’offrir des fleurs, et puis quand on aura des enfants, je serai surement mère au foyer.

Je te préviens, j’aimerai pas tes amis, mais je les inviterai quand même à la maison parce que je suis la copine parfaite, j’achéterai des bières et je te fera des friands à la saucisse pour tes soirées foot, mais tu le paieras une fois tes potes partis, je te ferai la misère et ca finira en dispute.

Ta famille m’adorera, parce que je suis mignonne, sympathique, mais moi je peux pas les blairer parce qu’il faut toujours les aider à déménager ou à nettoyer la cave le dimanche, et le dimanche, tu le sais, c’est notre journée à nous, celle où tu vas me chercher les croissants, où on fait le ménage ensemble dans notre nid d’amour, où je te saoule pour qu’on aille se promener la main dans la main dans le froid comme dans les films, et toi tu préferes jouer à la XBOX, mais c’est pas grave, on est tout les deux à côté, toi devant ton jeu, moi devant le forum d’aufeminin, on partage. Le samedi j’ai déjà fait tout notre programme d’amoureux, le matin on fait les courses chez Auchan, il faut y aller tôt sinon la bonne viande est déja vendue, on déjeune chez KFC sur le chemin du retour (j’ai mes entrées), et l’après-midi on discute de nos sentiments, de la manière dont on veut faire évoluer notre relation pendant que je regarde le téléfilm d’M6 en repassant tes chemises pour la semaine prochaine. Si tu veux passer l’aspirateur, tu peux.

Samedi soir, j’aime pas trop sortir, et puis on a vraiment pas les mêmes goûts au cinéma, pas question d’aller en boîte avec toutes ces pétasses qui cherchent un homme. Soirée DVD sur le canapé, et si tu es sage, je te laisserai me toucher les seins pendant le film. Si tu veux me laisser choisir le film, tu peux.

Au début de notre relation, au lit, je te ferai le grand jeu, je te sucerai tout les soirs et je te dirai que j’adore la sodomie. On achètera des toys et tu me parleras de tes fantasmes secrets avec ta coiffeuse, je te dirai que tu as le droit d’avoir un jardin secret, et je t’encouragerai à tout me dire. 6 mois plus tard quand tu voudras m’enculer je te dirai que j’ai mangé un bolino pas frais, je te sucerai pour Noël et ton anniversaire, et je vérifierai tout les soirs ton portable, ton ordinateur, tes poches et l’état de ton caleçon, parce que cette pute de coiffeuse, j’ai compris son petit jeu, et je vais pas me laisser faire. Si tu veux acheter une tondeuse pour que je te coupe moi même les cheveux, tu peux.

Tu vois, on sera heureux tout les deux, on ne fera plus qu’un, on verra les mêmes films et on sortira dans les mêmes lieux, si seulement on pouvait travailler ensemble, notre harmonie serait parfaite.

Parfois je te trouve un peu triste quand tu rentres, comme si ca ne te faisait pas plaisir de me retrouver après ta longue journée. Pourtant j’ai préparé la dernière recette de spaghettis aux courgettes de Marmiton, j’ai changé la litière du chat, et j’ai même choisi le programme télé pour ce soir, on regarde la Nouvelle Star.

J’ai l’impression que tu t’ennuies alors que tu as tout pour être heureux, une fille gentille et jolie qui fait la cuisine et qui se souvient de l’anniversaire de ton père. Bien sur tu as fait des concessions, tu crois pas que j’allais supporter longtemps ton poster des X-Men sur le mur du salon, maintenant il y a un joli paysage romantique, c’est bien plus chic. Pour ta fête je te prépare une surprise, on va à un stage de deux jours de cuisine pour couples, il paraît que c’est très bon pour renouer notre communication, tu vides le poisson pendant que je coupe les oignons, et on goûte le fruit de notre collaboration, en espérant que ca soit bon, sinon je le supporterai pas, tu voudrais pas qu’on passe pour une équipe de perdants.

Tu vois je cherche pas quelque chose de compliqué, juste un mec normé, normal et pas trop chiant, sans trop de saveur et sans trop de piquant, un mec à aimer comme j’aime mon chat, pour le serrer contre moi et lui gratter le ventre quand il a froid, sans opinions et sans passions, je veux pas passer mes week-ends à parler tunning avec tes potes du Team Auto-Gaga, un mec gentil et qui surtout qui m’aimera comme je suis, qui changera tout pour moi, de sa personnalité à sa coupe de cheveux, en passant par ses goûts musicaux et pour qui il votera.

Dedans Dehors

Dedans, le froid des courants d’air des couloirs immenses, qui s’étirent vers rien, succession de hublots aux paysages glauques, des cris souvent, un murmure informe, les lumières bleues de la télévision, blanche d’un néon, rouge arrêtez vous, vert, passez.

Dehors, le vide jonché d’objets, paquets de cigarettes vides, conserves aplaties, piles usagées, cantines cabossées, papiers roulés en boule qu’on déplie pour y lire une lettre, un mot. Plus loin un mur, terne, un vide encore, un mur encore.

Dedans le temps, ordonné par l’institution, levez vous, couchez vous, lavez vous, urinez, toussez, avalez, parlez, taisez vous, dormez encore. Ballet chorégraphié à la minute par ceux qui décident, pas de résistance possible, la couleur naïve des médicaments dans un gobelet de papier, bleu, rouge, rose.

Dehors entre deux murs, des gens qui fument, parlent, courent, dessinent ensemble sans le savoir la topographie de la folie, sillons dédaléens de chacun des pas, l’envie de mourir discute musique avec la schizophrénie, l’autiste adulte tape dans un ballon que lui renvoie le délire de persécution.

Dedans ensemble, au signal, ils parleront, leurs parents, la vie qui passe, la peur des autres, les hurlements à l’intérieur, les armes de destruction intime, au signal encore ils se taisent, se regardent et se jugent silencieusement, celui là est plus atteint que moi, celle là est irrécupérable.

Dehors il pleut maintenant, et les adultes sont inquiets, le temps se joue des fous, certains collés à la vitre contemplant l’eau qui fait ce qu’elle veut, suinte et dégouline sous la porte du préau, d’autres pleurent, la pluie comme injure, injustice personnelle, d’autres encore se battent pour la télévision, fenêtre vers un dehors où il ne pleut pas.

Dedans tu regardes les minutes défiler sur l’horloge de la salle de vie. Cachée derrière tes cheveux tu tentes de te concentrer sur ton livre, ignorant les borborygmes de ton voisin de canapé, qui récite depuis ce matin la même mélopée incompréhensible.

Psychiatrie de secteur, dépôt des malades mentaux en fin de course, des petits, des pauvres, des effrayants, des alcooliques, des toxicomanes, des déprimés, des autistes, des anorexiques, des malheureux, Ville Evrard, ville du non-droit total, de l’abrutissement aux psychotropes, et de la thérapie forcée, royaume des fous qui pleurent.

Ville Evrard, erreur d’aiguillage, demain tu sors.