Abbas.

Abbas est pakistanais, il a 55 ans, et c’est mon collègue préféré. Il travaille dans le sentier depuis 30 ans, depuis qu’il est arrivé en France, il est marié depuis 30 ans aussi, il a des filles qu’il essaie de marier sans succès, mais il va y arriver. Abbas prie dans la petite salle derrière l’entrepôt, il transforme les chiottes tristes en lieu d’ablution, y’a de l’eau jusqu’au plafond et il se contorsionne pour atteindre ses pieds, mais il prie, tout les jours, qu’on soit dans le jus ou qu’on ne glande rien, que ca soit l’heure de la réunion ou d’un truc important, Abbas prie.

Abbas a l’habitude du sentier, de la manière dont on parle, de la manière dont on se vanne, des putes qui bossent sous nos fenêtres et dans notre immeuble, il connait tout ca par cœur, les heures ou tu peux livrer du tissu sans prendre une contravention, les boys qui trainent sur le boulevard à la recherche d’une course à faire, d’un petit boulot, les coupeurs itinérants, les fournisseurs qui t’arnaquent toujours de quelques mètres ou de quelques pièces, il me prévient, il m’apprend le vocabulaire si particulier à ce tout petit milieu, les usages et les gens biens, les boutiques qui grugent au détail et celles qui te feront un prix, Abbas, c’est mon encyclopédie, il déchiffre les factures qu’on m’envoie sur des morceaux de papiers froissé, il parle pakistanais avec les boys, anglais avec les russes, français avec tout le reste, il sourit toujours, quand je lui demande comment il va, il répond toujours très bien, invariablement, même le lendemain du décès de son frère, quand il a fait 800 kilomètres dans la nuit pour aller voir sa belle sœur, Abbas va bien.

Abbas essaie parfois de faire des blagues un peu grasses, pour rentrer dans une discussion, pour avoir l’air, mais tu sens bien que c’est pas son truc. Quand il prépare les commandes pour nos clientes, il colle avec précision l’étiquette sur le carton, et je l’entends psalmodier les prénoms de celles à qui il destine ce colis, Sophie, Julie, Valérie, il rend ce petit geste répétitif et pénible très personnel, presque amoureux, parfois il rajoute qu’il espère que tu seras contente, qu’il a bien préparé ton colis, et qu’il est très content, à chaque paquet qu’il envoie c’est un nouveau prénom, un nouveau soupir, une nouvelle histoire qu’il invente. Je l’imagine parfois en livreur très particulier, père Noël exotique pour cliente esseulée, avec sa barbe blanche impeccable et ses chaussures toujours cirées, sonner à une porte et voir enfin cette femme pour qui il a préparé si minutieusement le paquet, lui remettre et partir, heureux. Parce qu’Abbas n’est pas libidineux, c’est un homme à l’ancienne, il m’appelle mademoiselle et il m’apporte toujours un café, il me demande toujours si j’ai assez chaud, si j’ai besoin de quelque chose, il porte mes colis et me tient la porte, Abbas c’est le charme un peu désuet, un peu comme son odeur d’eau de Cologne discrète, le mouchoir repassé et plié glissé par sa femme dans sa poche qu’il t’offre, la gamelle usée en fer blanc qu’il apporte tout les jours.

Parfois Abbas s’énerve, parce que son métier est difficile, parce que la charge de travail est importante, parce qu’il a perdu quelque chose ou parce qu’il est fatigué, alors il se parle tout seul, il s’encourage, il se calme, allez Abbas, ca va aller mon vieux, tu vas voir, encore trois coupes, encore 30 pièces à monter et c’est fini, allez mon vieux Abbas, du nerf, je l’entends, et quand je lui dis qu’il perd la tête, il sourit et il me dit que c’est de ma faute et que je suis trop belle. Abbas, il est comme ca, même si il souffre, j’entends ses longs coups de fils, et sans rien y comprendre, je devine qu’il se passe quelque chose de grave, c’est toujours toi qu’il va mettre en avant, complimenter, aider, il a assez de force pour ça, il en a trop vu pour se laisser faire, parfois il raconte les montagnes au Pakistan, le gens qu’il a laissé, l’envie de retourner, pour des vacances peut-être, et l’angoisse de ce qui s’y passe, sa maison qui a brûlé, mais Abbas va bien, Abbas va toujours bien.

(NSFW)

Je suis à genou et j’attends.

Les mains derrière le dos, les seins sortis de mon soutien gorge, la jupe remontée, la tête baissée, je regarde mes genoux s’écorcher sur la moquette vieillie, j’attends l’ordre d’après, je ne dois pas croiser son regard, c’est interdit, il y a des règles, des ordres, des codes à respecter, des positions réglementaires, tu ne croises jamais les jambes, tu baisses toujours ton regard devant lui, tu ne portes pas de pantalon, pas de culotte non plus, tu dois toujours être disponible, te laisser fouiller dans les endroits les moins sombres, au restaurant il choisit pour toi sans même te demander ton avis, si tu commences à manger sans demander la permission, son regard change et tu sais ce qui t’attend, sa main fouille violemment ta chatte, sans préavis, tord ton clitoris entre ses doigts, ca pique, ca fait mal, mais tu l’as mérité, tu as désobéi, les clients observent la scène, gênés et voyeurs, quand il a fini il te fait laper sa main, pour t’afficher un peu plus, toi t’as plus faim, t’as juste trop honte pour relever la tête de ton assiette, il a gagné.

Parfois la torture n’est pas physique, n’est pas publique. Les yeux bandés, dans une pièce close, nue et entravée, pas un bruit autour de toi, t’as tellement peur que c’est excitant, une demie heure que tu attends, tu commences à avoir mal, les cordes entaillent ta peau quand tu bouges, mais surtout il y a peut être quelqu’un qui t’observe, sans que tu le saches, sans que tu le devines, parfois tu crois entendre quelqu’un respirer, mais rien ne se passe vraiment, la porte s’ouvre, se ferme, tu penses que tu vas être délivrée, d’une manière ou d’une autre, par la force ou par la douceur, pas de scenario écrit à l’avance, en tout cas si il y en a un tu ne le connais pas, tu es livrée, offerte, impuissante et consentante, le bruit de ses pas te ferait presque jouir si tu n’avais pas si peur, et si il n’était pas seul, et si ils étaient plusieurs à profiter de ce spectacle grotesque, à se branler sur la mise en scène de ton corps qui déborde de tes liens, bien sur c’est impossible, il sait que c’est impossible, mais si il l’avait fait, si il avait pour une fois été plus loin que d’habitude, comment tu réagis, est-ce que tu te laisses faire ou est-ce que tu te barres, à quel point assumes tu tes fantasmes connasse, et qu’est ce que tu fous là, soudain tu penses à tes parents dans la pièce et t’as envie de gerber, tes sens se barrent en couilles et tu entends tout et n’importe quoi, dans le noir à travers le tissu tes yeux inventent des formes, des hommes qui n’existent pas, il ne se passe toujours rien, juste ton imagination qui te fait peur, qui te fait vivre l’enfer, lui il t’observe, il jouit ton angoisse, de tes sursauts quand il s’amuse à marcher sur le parquet qui grince. Il ne se passe rien. Il ne se passera rien.

Dans la journée il t’appelle, te donne des ordres, à n’importe quel moment, n’importe quoi, va dans les chiottes de ton travail, branle toi, fais moi écouter, dis mon nom, ne te lave pas les mains, garde l’odeur de ta chatte sur toi, l’odeur rance et coupable de ta mouille qui sèche, l’impression que tout le monde sait, que tout le monde sent, la honte encore, terrible, délicieuse aussi, parfois tu triches et tu te laves les mains, en secret, mais là aussi tu as honte, tu trahis, tu avoueras la prochaine fois, et tu paieras, il pousse le vice jusqu’à te laisser le choix, ses mains, un journal, sa queue au fond de ta gorge pendant qu’il t’écrase le nez pour t’empêcher de respirer, parfois tu pleures tellement tu t’étouffes, mais il continue, c’est ta punition, et tu l’as choisie, cercle vicelard, il t’a fait avouer tes pires envies, et maintenant il joue avec toi, il te pousse plus loin, il te force mais tu ne résistes pas, parce que tu as tout dit, confessé, avoué, que tu es liée par un contrat stupide, tu lui as donné le contrôle de ta chatte, de ton cul, de ta bouche, qui tu baises et qui tu suces, la fréquence de tes orgasmes et ta façon de s’habiller, tout est à lui, tu es un objet, tu ne penses plus, aucune décision à prendre, c’est reposant, c’est presque mieux, juste te laisser faire, comme un animal pleurer quand ca fait mal et hurler quand c’est trop dur, trop bon ou trop loin, juste tes réflexes et rien d’autre, machine à jouir, petite conne qui voulait voir, fille perdue, cul strié des traces de sa main.

Impossible légèreté de l’être.

Putain ce soir je voulais écrire bonheur, j’avais pris des bonnes résolutions, ca suffit de parler de chatte et de fion, je voulais écrire joli, je voulais écrire léger, je voulais parler d’un dimanche au soleil quand tu bois trop de rosé, quant ta tête devient coton et que tu bouquines sans arriver à lire, que t’es avec tes potes et que le temps passe vite, mais lentement, que t’as mal à la tête mais que t’es heureux, parce que la vie est douce, parce que tout va bien, parce que tu penses à rien, qu’il n’y a que l’instant, pas de lundi dans ta tête, pas de responsabilités, de dilemmes, de choix, rien à penser, rien à dire d’ailleurs, juste allumer ta clope et regarder les autres parler, contemplation muette d’un truc presque parfait.

Y’a une expression en anglais que j’aime bien, la déprime c’est un chien noir, y’a un bouquin d’ailleurs ”shoot the damned dog”, où l’auteur raconte sa déprime, sa descente dans le magma dégueulasse du rien, et la manière dont elle survit. J’ai abattu mon gros chien noir il y a quelques années, après avoir passé six mois enfermée chez moi à attendre, littéralement, la mort. Je me souviens encore des minutes sur mon réveil, chiffres rouges qui s’arrêtent, le temps ne passe pas, tout est figé, ton cerveau ne répond plus, tout est une épreuve, te lever, te laver, téléphoner, impossible, position latérale de sécurité pour ton cortex, tu es au bord d’un truc bien laid et tu te regardes sauter, mais tu n’en finis jamais de sauter, pas de loi de la gravité dans la dépression, tu sais quand tu sautes et tu pries pour t’écraser, parce que si tu t’écrases c’est fini, tu peux enfin passer à autre chose, ne plus avoir le vertige, ne plus rien ressentir, couper au cutter tes terminaisons nerveuses, découper tissu par tissu la membrane qui entoure ton crâne et recommencer.

Ce soir le chien noir est de retour, enfin pour être vraie, son fantôme se balade quelque part, pas assez mal pour avoir peur vraiment, juste assez pour me rappeler sa présence, ce truc latent en toi qui refait surface, prêt à t’en foutre plein la gueule, te balancer en boucle les images de tes manques, de tes souffrances, film gore et pathétique de ta vie ordinaire, caméra à l’épaule, poltergeist du passé, et si seulement t’avais pu dire quelque chose, si seulement tu avais crié plus fort, si seulement tu étais moins conne, moins naïve, moins sensible, si tu t’étais écoutée, et si on pouvait changer est-ce qu’on ne referait pas exactement les mêmes erreurs finalement, est-ce qu’on ne reprendrait pas les mêmes chemins foireux, parce que t’es faite de ça, aussi, parce que tu te construis contre, si on te retire tout ça, finalement qui tu es, à quoi tu sers.

Je ne crois pas qu’on décide d’être heureux, je crois qu’on prend ce qu’on peut et qu’on gueule en attendant que ca recommence, peut-être que ce soir j’ai juste envie d’arrêter de gueuler, pour exister, pour me faire remarquer, pour ne pas qu’on m’oublie dans un coin, enfermée à la cave comme quand j’avais 8 ans par mon père qui avait soudainement oublié que j’existais, tu frappes sur la porte décatie et personne ne t’entend, pourtant dehors ca bouge, juste derrière cette putain de porte, il y a des gens, tu hurles et personne ne t’entend, tu pleures mais ils sont occupés, tes poings dans la porte, au bout d’un moment tu arrêtes, parce que ca ne sert à rien, parce qu’ils se souviendront que tu es là, peut-être, et qu’ils ouvriront la porte, tu n’as plus qu’à attendre, résignée, gelée, assise sur la plus haute marche de l’escalier, l’oreille collée au panneau d’agglo qui part en miettes, j’ai attendu une heure, une heure c’est rien, mais je m’en souviens, mythe fondateur de l’histoire de mes manques, je ne veux rien oublier, et je ne veux pas qu’on m’oublie, jamais, en bien, en mal, je veux prendre de la place alors je grossis, lutte pour la survie, plus tu occupes l’espace et plus on te voit, plus on te remarque, et si on te crache dessus tant pis, au moins tu existes, on te reconnait, tu es la grosse fille de quelqu’un, la grosse copine, tu n’es plus rien.

Tout à l’heure j’irai bien, et j’aurai chassé le fantôme du chien noir, j’aurai changé de playlist, d’humeur, tout va bien, tout ira bien, et même si ça foire, si tout devient plus noir, plus trouble, plus pénible, je sais que j’irai bien, parce que j’ai un putain de chien noir au cul, qui vient dans mes rêves la nuit et qui m’emmerde toute la journée, qui me force à réaliser que le pire est peut-être passé, qu’on survit, à tout, même à ce qui t’as tué, un peu, un morceau de toi, ca repousse, ta carapace s’endurcit et tu prends du plaisir à te sentir mieux armée, moins fragile, demain sera peut-être meilleur, peut-être pas, mais toi t’es là.

Les lunes.

Souvent elle a l’air d’aller bien. La tête calée par un coussin, elle zappe, elle boit du thé, elle m’engueule parce qu’il fait froid et que je n’ai pas de gants, elle me dit de descendre sa poubelle et que je travaille trop, elle allume une cigarette et elle parle de sa journée, ce qu’elle a vu et à qui elle a parlé, le prix des tomates qui baissent, les travaux en bas de la maison, les enfants des voisins qui crient un peu trop.

Alors, pour un instant, j’ai l’impression qu’elle va bien. Je m’assois à côté d’elle et je lui prends la main, je raconte les choses qu’elle n’a pas pu voir, la foule des soldes boulevard Haussmann, le RER qui flanche, encore, les nouvelles de la famille sur Facebook, ce que je fais maintenant, mon patron qui crie autant qu’il m’adore, Abbas et son Nescafé à 15h, les tissus, ce que j’aime en ce moment, les vacances qu’on prendra peut-être bientôt. Et elle m’écoute, je la fais rire, elle fait tomber la cendre sur le parquet et elle la balaie en dessous du canapé, pas vu pas pris, elle m’embrasse et me demande ce qu’on mange ce soir, elle dit qu’elle a froid et je lui apporte la couverture bleue.

La chambre n’est qu’à quelques pas pourtant. Un petit couloir, trois pas en avant, prendre la couverture, sortir de la chambre, le petit couloir. Quelques pas, quelques secondes, la couverture dans la main, je parle toute seule maintenant.

Son regard s’est éteint. Sa bouche a pris le rictus que je connais, celui qui annonce les crises, les hurlements, les insultes, les soirs où elle ne me reconnaît pas, la cigarette finit de se consumer entre ses doigts et elle oublie qu’elle fume, elle oublie le geste qu’elle aime tant pourtant, porter la tige à ses lèvres pour en dégager une fumée épaisse qu’elle recrache parfois par le nez, je suis un dragon ma chérie, regarde, elle a oublié et la cendre rouge la brule, ses doigts ne bougent pas, son corps est ailleurs, il ne répond plus, ni au chaud ni au froid, ni à la douleur ni à mes baisers, je suis obligée de prendre sa main dans la mienne pour lui arracher le mégot brulant des doigts, elle me demande qui je suis, ce que je fais là.

Les soirs où je n’existe plus sont difficiles. J’ai essayé longtemps de lui rappeler, de lui prouver par des déductions simples qui j’étais, sa fille. Les albums photos de sont jamais loin de moi, ma carte d’identité non plus. Ca ne sert à rien. Dans quelques heures elle se souviendra, elle aura oublié qu’elle m’a oublié, et je n’aurai pas la cruauté de lui rappeler, je dirai comme d’habitude que tout s’est bien passé, qu’elle a fait la vaisselle après le diner, qu’elle a pris ses médicaments, qu’elle est allée se coucher seule et que je suis rentrée chez moi. Je ne dis plus ses insultes, les coups parfois, les hallucinations, ses obsessions, je ne dis plus comme je la porte à son lit, assommée par les psychotropes, le corps mou et la tête, le menton en avant, qui se pose sur sa poitrine, comme un bébé, trop faible pour la supporter, je ne dis plus ses cris la nuit, qui me réveillent quand je m’endors sur le canapé, les pompiers et les séjours ailleurs, je ne dis plus rien, ca ne sert à rien.

Je ne me les dis même pas à moi. Alors je les écris, je les dessine, je les hurle, je découpe des mots que je colle un par un, je raconte l’histoire anonyme de ma mère en prenant les mots des autres, je mets ces bouts d’elle et moi sur du papier, pour ne pas oublier, qui je suis, qui elle est, d’où je viens, ce que je fais et ce que je cauchemarde, la folie des autres te rentre dans la peau, elle devient le prisme de lecture de tes journées, le téléphone qui sonne et les questions irréelles qu’elle te pose, sa toute petite voix dans l’écouteur, et toi tu es loin, tu es si loin, tu te demandes si elle délire ou si elle a raison, si le feu est vraiment en train de prendre dans la cuisine ou si c’est une hallucination, tu apprends à faire le tri, à pardonner encore et encore, et parfois dans la crise la plus noire, des accents incroyables de tendresse, quand j’ai l’impression qu’elle me voit enfin, quand elle serre ma main quand elle s’endort, quand au matin je trouve son sms, bonne journée ma chérie, couvre toi bien, il fait froid et tu n’as pas de gants.

La fille que j’aime.

La fille que j’aime est plus belle que moi. Ses cheveux d’abord, noirs, sa peau très blanche, le goût des crèmes qu’elle passe sur ses mains, la lourdeur de ses seins, sa bouche en cœur, sortie tout droit d’un dessin animé, qu’elle colore parfois de rouge ou de rose. Ce qu’elle dit est souvent drôle, intelligent, les mots qu’elle choisit sont parfaits, ni surfaits ni idiots, ils expriment tout à fait ce qu’elle veut dire, sans trop en faire, sans moins en dire, parfois elle marque un temps de silence, comme si le choix était primordial, comme si c’était un acte fort que de faire une distinction entre deux verbes, deux adjectifs, sa respiration se coupe une seconde, et soudain elle parle, parfaitement. Quand elle parle, je me tais, parce que sa voix est précieuse, la fille que j’aime, je ne la vois pas souvent, et j’enregistre tout ce qu’elle dit, je le cache dans un recoin pour plus tard, pour quand elle sera partie, et je l’écoute en boucle dans ma tête, petits bouts par petits bouts, avec gourmandise, ne rien gâcher surtout. La fille que j’aime a eu des amants, beaucoup, elle m’en parle souvent, je lui raconte les miens, mais je suis jalouse de ces hommes qui la touchent et qui la font jouir, cet inconnu croisé quelques minutes à qui elle donne son corps, alors que je suis là, juste à côté, depuis des années, à la regarder vivre, et que je ne suis que la fille qui regarde la fille qu’elle aime.

La fille que j’aime a la peau douce, si douce que parfois je ne fais plus la différence entre son ventre et ses cuisses, je me perd dans son corps, mes mains ne savent plus lire, ses grains de beauté me retiennent, un à un, sur sa cuisse, sous son sein droit, repères de chair, quand je la touche c’est comme un prolongement de moi, son ventre contre le mien devient le notre, mes seins contre les seins deviennent trop de chair, quand je prends son téton dans ma bouche, quand je l’entends qui respire un peu plus vite, un peu plus moite, je deviens presque un homme, j’ai l’angoisse de la performance, comment faire pour faire jouir la femme que j’aime, où la toucher, où l’embrasser, comment aime-t-elle que je la prenne, mes hanches se heurtent aux siennes, va-et-vient, comme si je cherchais à la pénétrer d’un invisible pénis, ses fesses nues dans mes mains, comme un animal je la cogne contre moi, j’envie les hommes de pouvoir la posséder, je sais qu’elle a envie d’être prise, d’être pénétrée, mais je ne peux rien faire, pas de plastique entre nous, seuls mes doigts qui descendent pressés vers sa chatte, j’oublie le mode d’emploi, je plonge directement en elle, violente de l’envie d’être en elle, et quand elle se cambre je me cambre avec elle, je la repousse sur le lit et je recommence, encore, ma langue aussi, dure contre son clitoris, mes doigts entre sa chatte et son cul, la femme que j’aime aime les garçons mais se laisse faire parfois, me donne parfois son corps dans un instant qu’on fera mine d’oublier demain, rien n’existe, ni nos amants, ni toutes les queues du monde, il n’y a que son corps qui compte, la femme que j’aime est égoïste, elle se laisse faire, indolente, étendue, belle et molle, malléable dans mes mains, la femme que j’aime me rend folle sans me toucher, c’est son odeur qui me rend ivre, qui me rend dingue, ses mains ne quittent pas ses cheveux, les bras repliées derrière sa tête, elle me regarde faire, et quand elle a joui, elle me prend dans ses bras, et me dit à l’oreille de me faire jouir, elle me serre contre elle, mes fesses contre son ventre cette fois, ma main entre mes cuisses, ses doigts dans ma bouche, je jouis à en hurler, parce que la femme que j’aime est cruelle, parce qu’elle ne me touche pas et que j’en crève un peu, parce que demain elle repart et qu’elle m’embrassera sur la joue, tendre et condescendante, de voir la fille qui l’aime la vouloir encore, s’accrocher à son bras pour ne pas la laisser partir, son regard déjà ailleurs, le mien encore entre ses cuisses.

Corps étranger

Je fête en ce moment ma deuxième année de vie sans boulimie. Et je ne suis même pas heureuse. Pourtant, les gens, ceux qui savent, sont contents. C’est bien vous progressez, vous ne ressentez plus le besoin de vomir, c’est un grand progrès. Mon cul.

Je ne connais pas de plus grand bonheur que celui d’une crise de boulimie.

D’abord la frénésie. La pulsion. Faire les courses dans un état second, visite du supermarché sous adrénaline, choisir les produits préférés, ceux qui glissent, qui ne blessent pas, le Nutella, la brioche industrielle molle, les pâtes juste un peu trop cuites, l’eau à la fraise, le chocolat, les bonbons, les gâteaux mous, remplir le panier rouge de plastique de ces produits défendus, interdits par des années de lavage de cerveau diététique, ne rien oublier surtout, la machine est lancée, passer à la caisse vite, payer sans regarder la caissière, rentrer rapidement, courir presque, balancer les clés à travers la pièce, se ruer dans la cuisine pour faire bouillir de l’eau, commencer à ouvrir les paquets, manger un premier Snickers, vite, trop vite, un second, ouvrir la brioche, engloutir le paquet tartiné de Nutella, finir le Nutella, passer aux bonbons, sans les mâcher, juste les faire fondre un peu et les avaler en entier, égoutter les pâttes, le beurre, le fromage, les manger rapidement, ne pas oublier de boire, encore et encore, avaler le kilo de pâtes sans respirer, plus vite, avale connasse, c’est bientôt fini, les chips ensuite, mâche connasse, mâche, tu n’en peux plus, tu vas exploser, bouffe encore, du pain trempé dans du lait, les restes d’hier, bouillie informe dans ta bouche, tes dents qui broient sans réfléchir, trois kilos de bouffe dans le bide, ca a de la vie, tu es lourde, encore plus que d’habitude, tu es fatiguée.
S’asseoir par terre, dans la cuisine, à même le sol, au milieu des emballages et des déchets, fumer une cigarette, sentir le magma chaud qui commence à vivre dans ton ventre, commencer à penser à vomir, chercher le meilleur instrument, ta brosse à dent, une fourchette, une baguette, ce qui va te permettre d’expulser le plus rapidement, de déclencher le plus violemment la gerbe, finir la bouteille d’eau à la fraise, sentir le liquide se frayer un chemin dans la bouffe à l’intérieur de toi, passer dans les interstices libres, s’installer pour mieux te délivrer.

Se déshabiller, rituel, s’attacher les cheveux, saisir la brosse à dent cette fois, s’agenouiller devant les toilettes, enfoncer la brosse à dent côté poils au fond de ta gorge, après la glotte, à droite d’abord, pas de réaction, à gauche ensuite, tu tousses, rien ne vient, la panique s’installe, et si tu n’arrivais pas à vomir, si ton corps se refusait, si tu n’avais pas assez mangé, pas assez bu, pas respecté à la lettre le rituel préparatoire, si tu restais là, nue dans tes chiottes, une brosse à dent usée à la main, si tu crevais là,  que vont penser les pompiers, sombre conne obèse décédée d’avoir trop bouffé, reprendre la brosse à dent, l’enfoncer plus fort cette fois, contracter ton ventre, et soudain, enfin, la boue, la gerbe parfaite, elle glisse dans ta gorge et s’accroche mollement aux parois des chiottes, éclabousse ton visage mais tu t’en fous, le goût du sang dans ta bouche, tu saignes mais tu continues, tu vomis, les étapes de ton repas, avec ce goût d’eau à la fraise, les chips d’abord, qui écorchent ta gorge, lames de rasoir, les restes au goût encore reconnaissable, les pâtes, le sucré, le Nutella couleur merde, les bonbons encore acides, tu as réussis, il en reste encore, tu finis avec tes doigts, enfoncés jusqu’au fond, deux d’abord, presque la main ensuite, comme pour aller chercher ce qu’il reste dans ton estomac, jusqu’à ce que tu sentes ton ventre demander pitié, ce pincement familier, signe que tu es vide, que ta crise est finie.

Dernier rituel, tu laves ton visage souillé, tu te rhabilles, tu te fais un thé, le plus noir possible, tu es essoufflée, fatiguée, usée, les yeux exorbités, rouges, tu craches du sang un peu, le thé brûle, mais il te purifie, ton estomac vide se crispe à la rencontre du liquide bouillant, tu es enfin propre, tu allumes une cigarette, tu nettoies les preuves du passage de la bête, tu balances le sac poubelle sur le palier, rien n’a existé, tu te poses dans le canapé, tu finis ta clope, la tête vide, aucun angoisse, rien pour te perturber, juste ton ventre vide et ton esprit rassasié.

La poussière.

Quand tu es mort je n’y ai pas cru. Je t’attendais. Tu allais revenir, c’était sur. Les gens merveilleux ne s’en vont pas, ils n’ont pas le droit. Et puis ton sens de l’humour de merde, ta mentalité post gothique, ca collait. Mourir pour mieux revenir, différent. Je t’attendais.

C’est pour ca que je n’ai pas été à ta crémation. Je ne voulais pas regarder les particules de poussière organique toucher l’herbe de la pelouse du souvenir, là haut au Père Lachaise, puisque tu n’étais pas mort. Ne pas rentrer dans ton jeu, je suis plus forte que toi, je n’y crois pas. Et puis ce jour là il pleuvait, il faisait froid. Pas un jour à aller regarder ton corps inerte rentrer dans un four, les rideaux se fermer comme pour préserver sa pudeur à la mort, le bruit de la fournaise qu’on allume, et l’attente désespérée, attendre que l’employé des pompes funèbres remette à ta femme ce qui reste de toi, quelques grammes de poussière à répandre, grain d’os et sang brulé, les quelques pas du crématoire à la pelouse, et ce cérémonial maladroit, quelques mots pour dire toute une vie, tu retournes à la poussière, à la terre, tu détestais la campagne, tu avais peur des arbres et des bêtes, rien de logique, rien de cohérent, tu n’es pas mort.

C’était il y a cinq ans. Peut être six. Les indices sont là. Les chansons que tu aimais reviennent en random dans mon casque, le coin de rue où tu m’embrassais n’a pas changé, le mec à la moustache du café me demande toujours de tes nouvelles. Je dis que tu vas bien, que tu es en voyage. Que je t’attends. Je reprends un café, au comptoir, comme d’habitude. Tu seras peut-être la bientôt, si seulement je reprends ce café. Dans le métro, à ta station, il m’arrive de descendre, de laisser passer un métro, au cas ou. Tu prendras peut-être le prochain. Je reprends le métro et tu n’es pas là, encore. Demain peut-être. Souvent je pleure aussi, gros sanglots désordonnés, hurlements presque. J’imagine ton corps plein de médicaments, tu marches jusqu’au canal, tu butes dans le trottoir, tu n’as déjà plus toute ta tête, tu vois double, il fait froid, janvier, il pleut, tu montes sur le pont en ferraille, on y a bu des litres de bière pourtant, l’été, en regardant l’eau, en se moquant des bobos chez Prune, ta tête ne répond plus, tu te laisses tomber dans l’eau glacée, et tu te laisses mourir, assommé par les opiacés et par le mal-être, l’eau rentre dans ta bouche et bientôt tu arrêtes de respirer. Ton corps remonte peu à peu à la surface, gonflé d’air et d’eau. Dans une heure, les pompiers viendront te repêcher, mort, froid, mouillé, désarticulé.

Il m’arrive d’être en colère contre toi. L’abandon, je connaissais déjà. J’avais pas besoin de toi. Et puis les autres aussi, ta femme et tes enfants. Ils grandissent eux aussi. Je les aperçois parfois. Ils ne me connaissent pas, mais j’aime les regarder, c’est un peu malsain sans doute. Pour eux tu reviendras, c’est sur. Pour eux au moins. Il faut être un grand connard pour laisser autant des gens qui t’aiment. Connard.

Quand tu es mort, personne ne m’a prévenu. Je n’avais aucune légitimité à l’être. Mon numéro de téléphone, tu le connaissais par cœur. Ni répertoire ni carnet où noter mon nom, pas d’indice de mon existence. Pour les gens de ta vraie vie, je n’existe pas, je n’ai jamais existé. J’ai appris ta mort en te téléphonant. Tu prévenais qu’il était inutile de laisser un message, parce que tu étais mort. Puis sur le net, ils ont parlé de toi, un peu, ils ont dit combien tu étais quelqu’un de bien, de drôle. Ils ont parlé de ta femme, de tes enfants, de ta famille. J’avais envie de hurler. Tu m’as tué un peu aussi, ce soir là. Je n’existe pas. C’est égoïste, mais tu t’en fous. Tu es parti, tu n’as aucun droit.

Tu sais tu aurais pu avoir un enfant, un autre. Avec moi. Mais le fantôme d’un papa mort, c’était beaucoup. Alors rassure toi, lui aussi, tu l’as tué.

Du désir, et autres contrariétés.

Saloperie de désir de merde. Envie qui te prend aux tripes d’être dans les bras de l’objet de ta lubie, de compter les poils de sa barbe un par un, de retenir dans la paume de ta main l’emprunte de sa joue, de son pied, de sa queue. Entre l’envie de vomir et la crampe pré-menstruelle, entre l’hystérie d’avoir gratté 3 euros au Banco et la joie réelle d’avoir attrapé le dernier métro, le désir, l’envie, ce truc lancinant qui t’attrape le cerveau, qui te retourne le ventre, qui broie toute tentative de réflexion. Un peu comme un mec qui finit sa plaquette de Néocodion, comme un réveil après 6 dolipranes codéinés, l’urgence du désir comme obligation de résultat, sous peine d’intense douleur morale immédiate.

Le désir, quelle merde.

Tu n’aimeras point, tu ne désireras point la femme de l’autre, tu ne feras pas d’avance à l’homme marié et no zob in job, autant de dogmatiques affirmations qui sont écrasées comme des merdes par l’envie. Tu porteras des capotes à chaque fois, tu ne coucheras pas au premier rendez-vous, tu ne coucheras pas pendant tes règles, tu ne suceras pas un mec dans des chiottes crades, principes de base pour la serial-fuckeuse en bonne santé, terrassés par la bête immonde, le crabe de l’hormone, qui pour 20 minutes de plaisir incroyable te font flipper pendant 3 mois et faire la queue au centre de dépistage le plus proche, subir les questions étonnées de ta gynéco, et  jurer que, promis, ca ne se reproduira plus.

Un jour tu fais tout ce qu’il ne faut pas. Tu deviens la maîtresse de l’homme marié avec qui tu couches dans des hôtels miteux, et pendant que tu le suces tu entends les vibrations de son portable sur la table de nuit, sa femme sans doute. Alors tu t’acharnes à être mieux que cette connasse qui a emprisonné le mec que tu aimes, tu lui imagines des atouts incroyable, un physique de nymphette et un mental de Viet-Cong. Dans ta tête, c’est la loose, tu rejoins le clan des meufs qui ne peuvent pas présenter leur mec, tu passes ta vie à attendre qu’il appelle, prison mentale que tu te fais toute seule pour avoir un peu plus mal, encore, parce que si t’as mal, c’est que ton histoire existe.

Après en avoir bien chié, bien pleuré, bien insulté sa race de vie la pute, tu fais le point. Ce mec, parfait, finalement tu ne le connais pas. Et finalement, à part lui servir de vide couilles parce que Madame a mal à son épisiotomie, entre vous y’a pas grand chose. Ce que tu aimes c’est l’histoire, le drama, les murmures, les rendez-vous, le secret. Et puis sexuellement, c’est moins bien. T’as moins mal au ventre quand tu l’attends dans ton string des grands jours. Parfois tu te fais même un peu chier quand il te parle de son boulot, de ses collègues, de ses mômes.

Tu veux lui dire que c’est fini, mais avec un mec marié, rien ne se passe jamais comme tu voudrais. Au moment où tu es prête à lui dire que c’est la dernière fois qu’il te lèche sur le parking d’Ikea, lui il t’annonce qu’il t’aime, qu’il est prêt à quitter le confort de sa grande maison familiale pour te rejoindre dans ton studio du 4e, que ce sera dur mais tant pis, qu’il veut recommencer avec toi.

Merde.

Une seule solution pour éviter ce genre de situation pourrie : la DLC.

Niquer avec un mec marié, l’aimer un peu, le kiffer beaucoup, après tout, ca arrive, tout  le temps, et souvent ca n’a aucun impact sur rien. Les amants se séparent, chacun reprend sa vie. Mais pour s’en assurer, la Date Limite de Consommation de 4 mois est ton amie.

4 mois c’est le temps moyen qu’il faut pour comprendre que tu fais de la merde, pour qu’il tombe amoureux de toi.  4 mois c’est suffisant pour avoir exploré pas mal de délires sexuels, pour avoir réussi à passer une nuit entière avec lui, pour prendre le meilleur d’un truc pas terrible.

Et mieux encore, tu dois lui annoncer tout de suite que le compte à rebours à commencé. Le mec marié se sentira obligé de te faire changer d’avis, sera encore plus charmant, encore plus performant, encore plus lovely rha rha.

Au bout de quatre mois, pas la peine de s’expliquer, de pleurer, de s’engueuler.

Tu repars faire la fête, rencontrer des mecs libres et chiants, il repars avec sa femme, ses gosses, et vous gardez chacun pour vous le souvenir impérissable du parking d’Ikea la nuit, du Formule 1 de la porte de Châtillon entre midi et deux, mais surtout de ce qui aurait pu être, de l’infinité des possibles, de ce que tu devinais de lui et de ce qui l’excitait chez toi, des moments où quand même, tu y as cru, même si t’avais pas le droit.

J’ai été un génie.

De 13 ans à 16 ans. Parfaitement. En tout cas, tout le monde s’accordait à le dire. Dans ma petite pension du fin fond de la forêt, académie Amiens, mes professeurs n’en connaissaient pas d’autres, j’aimais lire, j’aimais avoir raison, je sors d’un an au Canada, toute seule, où j’ai appris à faire la lessive et à parler anglais, j’ai sauté deux classes, je suis une rebelle, j’écoute NIN et Einzerstunde Neubaten, mes copines écoutent les Fugees, j’ai pas la gueule de l’adolescente qu’on séduit alors je me venge en fermant la gueule de tout ceux qui m’emmerdent, j’aime pas les gens ou alors les gens ne m’aiment pas, je fume derrière les grands arbres dans le noir alors que c’est strictement interdit et ca me fait passer pour une fille forte, une rebelle. Je passe mon bac défoncée sous le regard inquiet de mes professeurs qui tiennent à la réputation 100% boîte à bac de leur établissement, ils comptent sur ma mention pour faire mousser leur potentiel, moi j’ai la tête dans l’été qui arrive, l’appartement que je vais partager à 50m de ma prépa, enfin pouvoir écouter de la musique, lire ce que je veux, téléphoner, parler à des garçons, tout ce qui était rigoureusement passable de lapidation immédiate dans mon école tellement old-school qu’on y portait un uniforme.

L’été justement, je suis un autre genre de génie, le génie de l’embrouille, du stop jusqu’en Espagne, de ces boîtes immenses qui passent un son tellement brutal et tellement mauvais que tu es obligé de consommer, je rattrape en deux mois mes 4 ans d’enfermement, j’ai de mauvaises fréquentations qui ont mal lu Kerouac, pour la première fois j’ai l’impression d’avoir une place quelque part, sur la banquette arrière d’un break détruit, enfin j’ai une bande, je me reconnais en eux, sentiment d’appartenance, de vivre un peu aussi, j’oublie que dans quelques jours mon cerveau devra fonctionner normalement, je me perds un peu, je ne lis rien de la bibliographie obligatoire pour fille sérieuse qui rentre en hypokhagne.

Septembre tristesse, mes potes repartent et c’est pire qu’un au revoir, je partage un petit appartement glauque avec une fille qui est mon opposé complet, famille nombreuse normande, catholique et fière de l’être, chef scoute, fiancée, qui porte fièrement à son caban marin les petits pieds dorés sensés représenter ceux d’un foetus avorté. Si elle savait seulement le monstre ignoble qui partage son frigo, elle le comprend vite, les larmes et les sermons quand je rentre un peu trop tard un peu trop heureuse, j’ai quitté ma pension pour vivre avec un père spirituel en culottes bleues marines.

Septembre, angoisse aussi, rentrée en prépa, je ne suis plus un génie, c’est fini, autour de moi des gens hallucinants, un moche à cheveux longs arrive d’un conservatoire russe, des jumeaux en Barbour font des concours de latin, ils sont tous tellement épanouis dans leur habit de maître du monde futur et j’en ai tellement rien à foutre que le contraste se nique complétement sur la photo de classe. Je rends mes premières dissertations, et je les récupère avec en option un très belle envie de mourir consécutive à la note récoltée, mais surtout aux appréciations lapidaires, aux remarques glacées, aucun encouragement, vous n’êtes rien mademoiselle, vos opinions n’en sont que trop, veuillez utiliser votre langue maternelle qui est à priori le français, petits mots en rouge sur mes doubles copies, que je déchire souvent dans des accès de rage terrible. L’émulation, la vie en groupe, l’étude à la bibliothèque, les conférences et le Collège de France, toutes ces choses que j’aimerai aujourd’hui revivre mais qui à l’époque devenaient torture, des pages et des pages de notes, de fiches de lecture, de bachotage sur des sujets de colle stupides, combien de lampadaires à Bruxelles en 1907 mademoiselle ?

Je travaille et je deviens médiocre, c’est déjà beaucoup, j’ai la chance de ne plus être ridiculisée complétement aux résultats des galops des concours, je sais que je ne serai jamais normalienne, ni rien d’autre d’ailleurs, je ne dors plus non plus, je commence à voir des choses étranges, la nuit parfois j’imagine des milliers de rats qui courent derrières les plinthes de l’appartement, ca me rend folle, je saute dans un taxi et je me réfugie à 4h du matin sur le canapé de l’appartement familial, expulsée à 7h par ma mère furieuse d’être surprise au saut du lit par son amant du moment, je ne vais pas bien mais mes notes s’améliorent, la khâgne se rapproche et j’ai ma chance, et si je khâgne je passe le concours, tout devient possible, peut-être.

Ma colocataire me quitte fin mai, décidément je suis insupportable, et c’est un peu la fin de mes efforts, de mes petits succès, sa chambre devient salon, elle a laissé son matelas, je m’y affale pour fumer au lieu de relire mes notes, peu à peu mes potes reviennent, ma libido aussi, mon envie de lire, de voir, de penser hors de ce qui m’est imposé, envie de libérer du temps de cerveau pour être, mauvaise décision, convoquée par la directrice de promotion, mademoiselle on voit vos doigts de pieds à travers vos baskets trouées, et alors, et alors, mes ongles sont vernis et c’est ca qui compte.

Fin juin, prise de décision, le pour et le contre, le pire et le meilleur, l’avis de ma mère et le mien, je ne fais pas partie de ceux qui pleurent en attendant les résultats des délibérations, j’ai envie de pouvoir khâgner pour prouver que je n’ai pas tout à fait perdu mon temps, avoir mes équivalences en fac aussi, mais quelle que soit la décision, je n’irai pas, c’est fini, j’abandonne dans ce lycée les heures de gloire prévues par ceux qui pensent encore que je suis un génie, j’abandonne derrière moi les mots qui comptent entre deux virgules dans Breton, les silences de Flaubert et l’importance de la verge dans Shakespeare, pour moi le voyage au bout de la folie s’arrête ici.

Géraldine, la vengeance.

Je m’appelle Géraldine, j’ai 24 ans. Dans la vie, je suis chômeuse, ascendant Bac STG, mes employeurs s’appellent Mc Do ou KFC, en interim, c’est la crise, personne peut embaucher. J’ai un chat, Milouz, rapport aux Simpsons, et j’habite à Aubervilliers, mais de la fenêtre de mon T1 je vois le périph, c’est comme si j’étais à Paris. Mes hobbies c’est le shopping, mes copines, les sorties en boîte et le scrapbooking. Tout les étés je pars une semaine en club avec mes BF4E, on s’éclate. Je voyage beaucoup grâce à ca : la Tunisie, la Turquie, le Sénégal, mais j’ai pas vraiment vu la différence, le petit-déjeuner est le même à chaque fois. Pour 2010, j’ai pris une grande résolution, je vais trouver l’homme de ma vie, le vrai, le père de mes enfants, celui qui fera battre mon coeur plus fort que Pitbull sur la piste du Metropolis, celui qui me demandera de l’épouser, de lui faire un enfant, avec qui on achetera une maison et une voiture, qui me fera mon café le matin et qui n’oubliera jamais mon anniversaire. J’ai 24 ans et j’ai besoin d’amour, j’ai pas vraiment eu de chances de ce côté là, mon père je le connais pas, et ma mère était trop occupée à trouver une solution pour gérer qu’elle a oublié de m’en parler. A la télé, ils disent que les filles sans pères ont des déficits affectifs, moi, je sais pas, je crois pas qu’on puisse manquer de ce que l’on ne connait pas.

Ce que je sais, c’est que l’homme de ma vie, je vais le reconnaître tout de suite. Depuis le temps que je l’imagine, que je découpe des mannequins et des acteurs dans les magazines pour en faire des collages sur les murs de ma chambre, depuis le temps que j’essaie des mecs qui ont l’air de lui ressembler, je sais exactement ce que je veux, et je ne ferai aucune concession.

Déja sur la taille, il faut absolument qu’il fasse au minimum 6 centimètres de plus que moi. Sinon c’est juste pas possible. En plus la mode est aux talons en ce moment, alors j’imagine même pas sortir avec un mec petit. Pareil pour le poids, impossible de sortir avec un mec plus maigre que moi, j’ai pas envie de me taper des complexes tout les matins, merci beaucoup, et puis je vais pas me taper un gros non plus, je suis pas au bout du rouleau.  Non l’idéal, c’est qu’il soit quand même baraqué, j’aime bien me sentir toute petite quand il me prend dans ses bras, mais qu’il soit quand même pas trop massif, pour être sur qu’on le confonde pas avec un gros, et surtout qu’il aie des muscles au dessus des hanches, zut, je sais plus comment ca s’appelle, mais en tout cas qu’on voit le muscles en dessous de la peau, même si j’attends pas la tablette de chocolat non plus. Bref, un mec normal, grand et musclé mais pas trop. Jusque là, rien de bien compliqué. Si tu es une fraicheur  d’1m80, 76kg de muscles, et que tu te sens concerné par ma recherche, tu peux m’écrire.

Sur le visage, j’aime pas trop les bruns. Ma came, c’est plutôt les blonds ou les châtains clairs, mais surtout pas avec les cheveux longs, moi j’aime les crânes rasés, les bad boys de la capillarité. Les yeux doivent être clairs, verts ou bleus, parce que marron ou noir c’est vraiment trop commun, et puis ca risque de gâcher mon capital génétique pour les enfants.

Au niveau du style, soit un bad boy looké en streetwear, ou alors un minet super bien habillé, avec des marques, genre le jean Diesel, la ceinture DG, le pull Paul Smith et les dernières Nike Id. Pour le bad boy, évite quand même le survet, mais j’aime bien les skaters, les baggys, et si tu veux mettre une casquette Homecore, tu peux.

Faudrait aussi que tu gagnes bien ta vie, genre commercial ou alors agent immobilier, pas parce que je suis vénale, mais c’est important que tu puisses m’offrir des cadeaux, payer le restaurant, m’offrir des fleurs, et puis quand on aura des enfants, je serai surement mère au foyer.

Je te préviens, j’aimerai pas tes amis, mais je les inviterai quand même à la maison parce que je suis la copine parfaite, j’achéterai des bières et je te fera des friands à la saucisse pour tes soirées foot, mais tu le paieras une fois tes potes partis, je te ferai la misère et ca finira en dispute.

Ta famille m’adorera, parce que je suis mignonne, sympathique, mais moi je peux pas les blairer parce qu’il faut toujours les aider à déménager ou à nettoyer la cave le dimanche, et le dimanche, tu le sais, c’est notre journée à nous, celle où tu vas me chercher les croissants, où on fait le ménage ensemble dans notre nid d’amour, où je te saoule pour qu’on aille se promener la main dans la main dans le froid comme dans les films, et toi tu préferes jouer à la XBOX, mais c’est pas grave, on est tout les deux à côté, toi devant ton jeu, moi devant le forum d’aufeminin, on partage. Le samedi j’ai déjà fait tout notre programme d’amoureux, le matin on fait les courses chez Auchan, il faut y aller tôt sinon la bonne viande est déja vendue, on déjeune chez KFC sur le chemin du retour (j’ai mes entrées), et l’après-midi on discute de nos sentiments, de la manière dont on veut faire évoluer notre relation pendant que je regarde le téléfilm d’M6 en repassant tes chemises pour la semaine prochaine. Si tu veux passer l’aspirateur, tu peux.

Samedi soir, j’aime pas trop sortir, et puis on a vraiment pas les mêmes goûts au cinéma, pas question d’aller en boîte avec toutes ces pétasses qui cherchent un homme. Soirée DVD sur le canapé, et si tu es sage, je te laisserai me toucher les seins pendant le film. Si tu veux me laisser choisir le film, tu peux.

Au début de notre relation, au lit, je te ferai le grand jeu, je te sucerai tout les soirs et je te dirai que j’adore la sodomie. On achètera des toys et tu me parleras de tes fantasmes secrets avec ta coiffeuse, je te dirai que tu as le droit d’avoir un jardin secret, et je t’encouragerai à tout me dire. 6 mois plus tard quand tu voudras m’enculer je te dirai que j’ai mangé un bolino pas frais, je te sucerai pour Noël et ton anniversaire, et je vérifierai tout les soirs ton portable, ton ordinateur, tes poches et l’état de ton caleçon, parce que cette pute de coiffeuse, j’ai compris son petit jeu, et je vais pas me laisser faire. Si tu veux acheter une tondeuse pour que je te coupe moi même les cheveux, tu peux.

Tu vois, on sera heureux tout les deux, on ne fera plus qu’un, on verra les mêmes films et on sortira dans les mêmes lieux, si seulement on pouvait travailler ensemble, notre harmonie serait parfaite.

Parfois je te trouve un peu triste quand tu rentres, comme si ca ne te faisait pas plaisir de me retrouver après ta longue journée. Pourtant j’ai préparé la dernière recette de spaghettis aux courgettes de Marmiton, j’ai changé la litière du chat, et j’ai même choisi le programme télé pour ce soir, on regarde la Nouvelle Star.

J’ai l’impression que tu t’ennuies alors que tu as tout pour être heureux, une fille gentille et jolie qui fait la cuisine et qui se souvient de l’anniversaire de ton père. Bien sur tu as fait des concessions, tu crois pas que j’allais supporter longtemps ton poster des X-Men sur le mur du salon, maintenant il y a un joli paysage romantique, c’est bien plus chic. Pour ta fête je te prépare une surprise, on va à un stage de deux jours de cuisine pour couples, il paraît que c’est très bon pour renouer notre communication, tu vides le poisson pendant que je coupe les oignons, et on goûte le fruit de notre collaboration, en espérant que ca soit bon, sinon je le supporterai pas, tu voudrais pas qu’on passe pour une équipe de perdants.

Tu vois je cherche pas quelque chose de compliqué, juste un mec normé, normal et pas trop chiant, sans trop de saveur et sans trop de piquant, un mec à aimer comme j’aime mon chat, pour le serrer contre moi et lui gratter le ventre quand il a froid, sans opinions et sans passions, je veux pas passer mes week-ends à parler tunning avec tes potes du Team Auto-Gaga, un mec gentil et qui surtout qui m’aimera comme je suis, qui changera tout pour moi, de sa personnalité à sa coupe de cheveux, en passant par ses goûts musicaux et pour qui il votera.

Grosse féministe