Bipolaire

Fév 10 2014

Je déteste qu’on me dise que je vais mal. Que je suis « fatiguée ». Qu’il faut que je dorme. Toutes ces périphrases qui me rappellent que je suis bien malade, là, quelque part au fond de ma tête, malgré les médicaments et la thérapie, cette épée de Damoclès, peut-être que demain, peut-être que la semaine prochaine. Je me souviens ce que c’est d’être trop déprimée pour réfléchir à uriner dans mes draps, tant les quelques mètres qui me séparent des toilettes sont trop difficiles à parcourir. C’est ça la dépression, celle du fond, du milieu du tunnel. Pas juste un épanchement de l’âme sur la tristesse absolue du monde et des enfants qui meurent de faim. La dépression ne pense plus à rien, ni à soi ni aux autres. La dépression laisse sécher sur ton visage les jours successifs de morve, de croûtes, de bave, de pleurs, sans que tu trouves la force de les effacer. Tu ne vois plus ni la crasse, ni les poubelles qui font une montagne au milieu du salon, ni la litière du chat qui déborde de merde. Tes draps puent, tu pues, tes cheveux collent visqueux en paquet autour de ton visage halluciné d’angoisse. La dépression n’est pas romantique. Elle ne récite pas Goethe au soleil couchant. Elle ne s’étend pas sur les tombes anciennes pour attendre la mort. Elle est la mort. L’arrêt de toute la vie.

Pourtant, il faut vivre. Avec l’idée que ça va recommencer. Avec l’œil sans cesse braqué sur la courbe de mon humeur, sur mon cahier d’humeur. Repérer les signes, le manque de sommeil, le trop de sommeil, l’énervement permanent, l’hyper activité, la créativité même devient problématique, écrire trop ou pas assez peut être symptomatique de l’arrivée d’une tempête ou d’une défaite. S’interroger, en permanence, sur ses réactions, est-ce-que j’en fais trop ou pas assez, si je crie, est-ce parce que je suis légitimement agacée, ou est-ce que je me laisse emporter trop loin, est-ce que tout est proportionnel à l’événement, est-ce que je suis dans une fourchette de normalité, est-ce que je dois m’inquiéter. Et puis les gens, ceux qui ne comprennent pas ou qui ne veulent pas voir, qui demandent sans cesse, si j’ai bien pris mes médicaments, si j’ai bien dormi, si je suis énervée, si je suis triste, si je suis angoissée, qui se rassurent eux même de leur propre santé mentale en m’écoutant énumérer mes soucis, mes molécules et mes échecs. Ces gens qui disent bipolaire comme on dirait lunatique, sans voir ce qui se cache derrière le mot, ceux qui disent maniaco-dépressif, et qui ne voient en toi qu’un tueur en série putatif, une grenade dégoupillée prête à péter à n’importe quel moment, qui te donnent de handicapé sans attendre que tu t’en donnes le nom. Les mots qu’on ne dit pas pour te décrire, les mots qu’on utilise qui ne sont pas les bons, les mots qui blessent, ceux qui servent contre toi pour t’anéantir. Elle est malade, comme pour dire elle ne compte pas, ne l’écoute pas.

J’ai le luxe de pouvoir réfléchir. J’ai le luxe de pouvoir anticiper ma prochaine dépression, ma prochaine hypomanie. J’achète ces chances à grands coups de molécules, de discipline, de travail sur moi même, de surveillance constante. J’ai trop joué avec mon cerveau, je n’ai plus de tickets pour le manège. J’ai trop peur pour déconner. L’alcool, les substances, tout m’effraie dans vos excès. J’ai vu des gens comme vous, perdre la tête, pour quelques grammes d’herbe, pour quelques verres de trop. Je me rapproche de la fenêtre quand tu allumes ton joint, c’est peut-être idiot, j’ai peur de ta fumée, j’ai peur de la respirer, peur de perdre le contrôle, tu ne peux pas comprendre, puisque c’est ce que tu recherches toi, la détente, les muscles qui se relâchent. Je veux rester tendue, pointue, sûre et rassurée. Je suis une mauviette de ma tête, j’ai trop à y laisser.

9 responses so far

  1. Oui, merci, j’aime tes paroles. Douvent je me dis que j’aimerais t’entendre lire tes propres textes.
    Et aussi que j’aimerais te filmer en train de les lire. Peut-être très simplement, en plan fixe, ni trop loin, ni trop près, à une table, avec de la lumière du jour, dans un café calme, peut-être. Un jour où il ferait beau et où on aurait la journée devant nous, ou quelques heures au moins. Tu lirais quelques textes et ensuite tu me dirais ce que tu voudrais faire des plans tournés ; que tu les garde pour toi, les mettre en ligne, ou que tu préfères qu’on en efface tout ou partie, ou que je les conserve sur mon disque dur, comme des archives à ta disposition. Bref, ces images seraient à toi et j’en ferais ce que tu voudrais.
    Si un jour ça te chante, j’aimerais beaucoup que tu me contactes.
    Mais déjà si tu en enregistrais toi-même quelques-uns, ne serait-ce qu’avec le dictaphone d’un iPhone, ça serait vraiment bien.
    Merci encore pour tes textes.

  2. Merci Daria

  3. Texte très juste. Andrew Solomon a parlé de ça aussi dans un TED : http://on.ted.com/h02xp

  4. […] Je déteste qu’on me dise que je vais mal. Que je suis « fatiguée ». Qu’il faut que je dorme. Toutes ces périphrases qui me rappellent que je suis bien malade, là, quelque part au fond de ma tête, malgré les médicaments et la thérapie, cette épée de Damoclès, peut-être que demain, peut-être que la semaine prochaine. Je me souviens ce que c’est d’être trop déprimée pour réfléchir à uriner dans mes draps, tant les quelques mètres qui me séparent des toilettes sont trop difficiles à parcourir. C’est ça la dépression, celle du fond, du milieu du tunnel. Pas juste un épanchement de l’âme sur la tristesse absolue du monde et des enfants qui meurent de faim. La dépression ne pense plus à rien, ni à soi ni aux autres. …  […]

  5. @mickey cruel: ça rend très bien http://tinyurl.com/pjv4us3

    @daria: « J’achète ces chances à grands coups de molécules, de discipline, de travail sur moi même, de surveillance constante. J’ai trop joué avec mon cerveau, je n’ai plus de tickets pour le manège. J’ai trop peur pour déconner. L’alcool, les substances, tout m’effraie dans vos excès. J’ai vu des gens comme vous, perdre la tête, pour quelques grammes d’herbe, pour quelques verres de trop »

    Tu t’es fait une petite place dans mon quotebook. C’est la même chose pour moi. Je dois passer un temps fou à faire des exercices, tenir des cahiers, ménager des moments de purge mentale, avoir une hygiène de vie réglo qui n’a rien à voir avec celle de mon entourage, être excessivement prudente… ça fait pas du bien à la vie sociale quand tu réalises ça. Mais comme personne n’est non plus là pour apaiser les moments de chute libre… Ton texte m’aidera sûrement le jour où l’envie de m’abrutir comme mes amis sera trop forte.

  6. Je ne suis pas bipolaire mais je suis depressive chronique. Etre au fond du gouffre, ça je connais. Avoir peur de tout ce que tu dis, tut ce que tu fais. J’ai aussi une autre maladie chronique, qui ronge mes muscles et mes articulations. ça fait mal, ça énerves. ça m’entraîne encore plus bas et ça frustre.
    Je me retrouve beaucoup dans tes mots. Avoir peur de chaque excès, ceux que les gens trouvent « normaux » parce que nous, on est toujours dans l’excès. Ou peut-être pas. On est pas sûr.
    Personnellement je n’arrive pas à anticiper. Il me faut de l’entrainement.
    ça me dégoute ces gens qui ne savent pas de quoi ils parlent et utilise le mot bipolaire à toutes les sauces. J’ai envie de leur cracher à la gueule, mais ça aussi, ça doit être excessif je suppose.
    Tes mots me touchent, ça résonne à l’intérieur. Merci.

  7. Désolé d’écrire pour un si petit détail, mais ça gâche un peu ma lecture, alors je préfère l’éviter à d’autres, c’est le  » qui te donnent de handicapé », que je ne comprends pas.

  8. Pas bipolaire, mais borderline. Au fond, ça y ressemble un peu, un brin moins de dépression, un brin plus de rage…mais les questionnements et le regard des autres sont un peu les mêmes. Et puis cette hygiène de vie aussi, qui est capitale, alors que j’ai 23 ans et que les autres peuvent se permettre tous les écarts. On me trouve un peu rigide…c’est que je sais trop bien ce qu’une simple après-midi de relâchement peu couter. Bref, ton texte m’a touchée. Je ne te connais pas, mais je te souhaite beaucoup de courage pour la suite.

  9. Salut !
    La force nécessaire au quotidien que vous avez acquise est fantastique.
    On appelle, par intériorisation culturelle, les dépressifs malades mais distinguer le sain du non-sain est absolument relatif et sujet à caution. Je vous propose ou te proposes -oui disons te pour souscrire symboliquement à l’idéal socialiste du début du dernier siècle- je te proposes chère autre cette conférence de Boris Cyrulnik, neurologue, psychanalyste et psychiatre éclairé : https://www.youtube.com/watch?v=zNws3XGKW4s
    Mais peut-être en as-tu déjà entendu parler ?

    En passant, ton écriture est exquise.

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