La Voisine 2/3

Jan 14 2011

Je n’ai jamais aimé cette maison. Ni son jardin, ni son muret, ni sa cuisine, ni même ma chambre de petite fille. Trop loin de l’école, mais trop proche de l’arrêt de bus, trop petite pour être riche, trop grande pour se plaindre, deux parents sur le papier, un et demi dans la réalité. Je déteste être née dans la maternité toute proche, je ne peux plus voir ma chambre d’enfant, je ne peux plus regarder notre rue sans revoir l’ambulance qui a emporté mon père. Tout est gris et sale, les voisins sont des cons, le maire est un abruti, même les éboueurs semblent me provoquer sans cesse, avec leurs demandes incessantes de tri et d’étrennes. Le pire, c’est peut-être de vivre au milieu de tous ces souvenirs, de tous ces objets que ma mère a accumulé pendant son mariage, toute la baraque en est remplie, des peluches, des objets publicitaires, des collections stupides de timbres, de fèves, de poupées, des meubles en rotin grignotés par les chats, des plantes en plastique, des photos jaunies et laides de personnes que je ne connais pas, des albums entiers de repas de famille, de communions, de baptêmes, des tonnes de merdes inutiles avec lesquelles je me bats chaque jour, à coup de grands sacs poubelles pour gravier, j’ai l’impression d’être toute seule face à une coulée de boue, à chaque fois que j’ouvre un tiroir, j’ai envie de pleurer, tout est plein, tout étouffe, tout est mort là dedans, sans que j’arrive à en venir à bout. Chaque fois que les encombrants passent pourtant, c’est comme un sacerdoce, j’ai l’impression de dire la messe, c’est tout un accoutrement, le tablier de jardin de mon père, les gants à boutures de ma mère, j’enfonce mes bras dans le magma de la cave et j’en tire des meubles, des objets, des lambes, des caisses que je n’ouvre même plus, de peur de trouver quelque chose à sauver, à garder, et que tout recommence, que tout s’accumule, que rien ne disparaisse jamais. Ceci est une lampe de chevet, ceci est une amphore Made In China, livrés pour vous éboueurs, pour ma délivrance, pour le salut de mon moral qui n’en finit plus de me vomir dedans tellement il n’en peut plus.

Pourquoi je reste ? C’est la question que me posent mes collègues. Qu’est ce que je ferai de mieux ailleurs ? Ici au moins, j’ai une maison, un abri, aussi détestable qu’il me soit. Ailleurs je ne connais pas. Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement sociable. Je n’ai pas vraiment d’amis. Ma vie c’est mon travail, j’ai bien réussi. Le week-end, je reste souvent à la maison, je vais faire les courses, j’essaie de m’aérer quelques heures au centre commercial d’à côté, je dors beaucoup, je lis, j’essaie même de peindre ces temps-ci. Je sais que j’ai des travaux à faire dans cette bicoque qui fuit tout ce qu’elle peut, des combles aux fenêtres, tout pourrit lentement, tout s’abîme, tout sent le vieux. Je n’arrive pas à me décider. Je ne sais pas par où commencer. Je me suis construit comme un terrier à l’intérieur d’une vieille boîte ouatée, je me fais l’effet d’un rongeur, ma chambre c’est mon nid, la seule pièce chauffée de toute la maisonnée, la seule que j’aie réussie à vider et à ranger aussi. Dans le salon, j’entasse les cartons d’objets ou de vêtements à donner ou à jeter, le canapé en velours vert de mes parents est recouvert de mon courrier, je le jette là après l’avoir ouvert, c’est ma manière de le classer. J’ai remonté la télévision dans ma chambre, je mange devant, la cuisine est bien trop froide pour que je puisse m’y installer. Et puis je déteste cuisiner, dès que j’allume le four, je revois ma mère et ses gratins trop liquides du dimanche pour le déjeuner, j’ai des odeurs de chou-fleurs et de brocolis qui me remplissent les narines, je tape dans les échantillons d’Imodium du boulot pour éviter de vomir. Ma vie se résume au quatre murs de ma chambre, j’ai repeint en blanc sur le papier peint avec les chevaux de mon adolescence, et quand j’allume ma petite lampe de chevet pour lire la nuit, j’aperçois encore les crinières en relief et les sabots noirs sous le blanc monocouche, ils m’empêchent de m’endormir, j’ai l’impression qu’ils bougent.

Tout ce que je voulais, c’est être différente de mes parents. Je ne voulais pas faire un boulot d’abruti toute ma vie, comme mon père, ou rester à la maison à faire la potiche, comme ma mère. Je voulais une carrière. Je voulais partir d’ici. Je voulais avoir une raison de me lever le matin, je rêvais d’avoir une petite sacoche en cuir, avec des stylos bien rangés, des tickets restaurants, des collègues, un vrai métier. J’ai jamais bien su ce que j’avais vraiment envie de faire, je suis bien tombée, j’ai appris sur le tas, je me suis débrouillée. Je pars tous les matins avec une liste de médecins à rencontrer, à séduire, pour qu’ils fourguent un maximum de cachets à leurs vieux patients séniles, aux jeunes mamans inquiètes, aux adolescents déprimés. Je suis vendeuse de drogues, il n’y a pas de sot métier. J’ai ma sacoche en cuir, et un coffre rempli de médicaments gratuits à distribuer, de post-its en forme de gélules, de stylos suppositoires, et autres gimmicks médicaux destinés à faire sourire le généraliste croulant du village d’à côté. Je passe ma vie dans les salles d’attentes, à regarder les gens se moucher, tousser, s’endormir, râler. Je connais par coeur les magazines de décoration, les Voici et les Paris Match, je suis incollable sur une dizaine d’année. Je connais par coeur les praticiens, aussi, ceux qui voudraient bien se faire inviter à bouffer gratuit dans un congrés huppé, ceux qui voudraient bien que je les suce entre deux patients, ceux qui sont plus conciliants quand je mets un décolleté. Je fais avec, je n’ai pas de pudeur, et personne à qui rapporter une possible infidélité. Je suis une vieille fille, comme ma mère l’avait prédit. Elle n’avait pas tout vu, la pauvre si elle savait, ce qui se passe la nuit, dans sa chambre désaffectée.

9 responses so far

  1. Joliment écrit. Sinon, tu penses rester morte longtemps ? :-}

  2. Changer de narrateur à chaque chapitre est une bonne idée. Ce ne sera pas vraiment un récit polyphonique mais c’est prenant ! L’atmosphère, l’ambiance est bien installée.

  3. c’est autobiographique ?

  4. Faut faire 2 couches, même avec de la peinture monocouche. C’est du bluff.

  5. On est tous le voisin de quelqu’un ?

    Chapitre 3, la rencontre ?

    J’en ai encore un paquet de questions… Mais ce n’est pas seulement pour ça que je reviendrai (j’aime quand j’aime ce que je lis)

  6. Je… Ça me rappelle des tas de trucs… J’ai même… C’est vraiment bizarre l’effet que ça me produit. En attendant la suite…

  7. bien écrit…suspens total pour la3eme partie en espérant que la chute sera digne des 2 premier opus.. (ou est passée la voisine neurasthénique ?)

  8. Comme une impression de déjà vu, déjà vécu. Sisyphe condamné à vider la mer avec une petite cuillère.
    Vivement la suite…

  9. Beaucoup de monde peuvent se reconnaître dans ton récit, je pense.
    Tu as as une jolie écriture.

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