Osez L’Amour Des Rondes – Marlène Schiappa – La Musardine

Fév 20 2011

Selon les éditions La Musardine, la collection « Osez » rassemble des petits guides précis et ludiques consacrés à toutes les pratiques sexuelles. Osez L’Amour des Rondes fait partie des dernières publications. La première question que je me pose, avant même d’ouvrir le livre, est celle de la cible de l’auteure, Marlène Schiappa, lorsqu’elle écrit ce manuel de sexualité. S’agit-il de s’adresser aux hommes qui hésitent encore à révéler leurs fantasmes particuliers de femmes aux courbes exacerbées, ou va-t-elle aider les rondes à décomplexer leur approche de la sexualité, et plus largement, va-t-il permettre d’enterrer certaines idées reçues sur les femmes grosses ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que j’ai 30 ans,  que je suis une femme grosse, et qu’Osez L’Amour Des Rondes devrait donc me parler.

Ce qui frappe d’abord, c’est la couverture, illustrée par Arthur de Pins, illustrateur bien connu de la communauté des dodues, qui représente ici une femme géante aux fesses et aux seins démesurés, à laquelle s’accroche comme la moule à son rocher un petit homme maigrichon, qui se blottit dans les seins généreux de la grosse pin-up comme dans ceux de sa mère pour téter.  La femme ronde est donc symboliquement à la fois dominatrice et castratrice, et maternelle. Ca commence bien, en avant les clichés.

L’avant-propos arrive à point pour répondre à mes questions : le livre s’adresse bien à la femme ronde, que l’auteure s’acharne tant bien que mal à définir, s’appuyant pour se faire sur des sommités telles Karl Lagerfeld, le magazine Playboy, ou l’opinion publique. On ratisse donc large ! Les femmes deviendraient rondes pour diverses raisons : gourmandise, grossesse, dépression, pauvreté, génétique, ou tout simplement parce qu’elles « préfèrent passer leur temps à faire l’amour plutôt que de faire du sport en salle ». On pardonnera à Marlène Schiappa ces clichés grossiers, elle n’aura sans doute pas pris le temps de s’intéresser aux études récentes sur les causes mixtes de l’obésité. On la comprend, son propos doit rester léger ! Elle dédie son ouvrage « aux rondes et à ceux qui les aiment », et nous rassure : les grosses ne sont pas plus bêtes que les autres, il ne faudrait pas croire tout ce que les médias veulent nous faire croire ! D’autre part, l’auteure en est sure, études à l’appui, les rondes sont « les icônes sexy de tous les temps », et elle nous emmène dans un voyage adipeux, de la Vénus de Milo à Laetitia Casta, l’argument ultime de son argumentation étant la recrudescence des opérations de chirurgie esthétique visant à augmenter le volume des fesses ou de la poitrine. Les minces nous envient, la révolution est en marche, nous voilà rassurées !

Je vous passe les pages témoignages d’amants de grosses, qui rassemblent les stéréotypes les plus éculés sur les rondes, qui seraient à la fois plus douces, plus sensuelles, plus « pleines », mais également plus « affamées », bustées, et bien sur,  toujours « de bonne humeur ». Amies obèses, évitez donc d’être callipyges, de mauvaise humeur, ou simplement frigide, il en va de la survie de notre espèce ! On pensait les poncifs sur les femmes venus d’un autre siècle, mais pourtant, les paroles d’hommes choisies par Marlène Schiappa nous confirment le pire : soyez rondes, mais soyez soumises et sexuelles, c’est la seule façon de plaire.

Apprenons maintenant ensemble à devenir sexy tout en restant grosse, selon les préceptes d’Osez l’Amour Des Femmes Rondes :

–       Ne vous goinfrez pas en public. On mangera une sucette, pour rappeler l’aspect phallique du geste, mais pas un sandwich, qui pourrait faire penser à  votre indélicate surcharge pondérale.

–       Dansez, mais seulement si vous savez. Inutile d’essayer d’imiter vos copines minces qui se trémoussent sans avoir pris de leçons. Vous auriez l’air d’un tas. Prenez des cours de salsa, par exemple, car sinon, vous risqueriez  « d’incarner l’absence de maîtrise de soi »

–       Ne vous ruez pas sur la bouffe comme une candidate de Koh Lanta après un jeune forcé. C’est bien connu, les grosses ingurgitent des tonnes de nourriture en public, et cela sans aucune retenue. Sachez vous tenir, merde ! L’auteure vous conseille de « ne pas prendre de déssert si personne d’autre n’en prend à votre table » et surtout « de ne pas demander de doggy bag » (?!)

–       Mentez sur votre poids quand vous draguez en ligne ! Mais pas trop ! Juste ce qu’il faut pour attirer un maximum de mecs ! Vous vous arrangerez  avec la vérité une fois le temps du rendez-vous arrivé ! Si vous avouiez votre vrai tonnage, personne ne voudrait de vous, bien sur.

–       Soyez drôles, mais pas trop. La femme grosse a l’obligation d’être marrante, mais ne doit pas oublier que sa priorité doit toujours rester sa soumission totale à l’homme. Elle préfèrera donc rire aux blagues pourries de son compagnon plutôt que de se lancer dans un récital de vannes.

–       On se rend à la visite médicale sans rechigner. Je pense que cela se passe de commentaires. Les grosses se soignent, pas la peine d’enfoncer le clou sur l’énormité de ce conseil.

–       On suit la mode, mais pas trop. Parce que soyons honnêtes, les grosses ne peuvent pas tout mettre. Contentez vous donc de mettre une jolie broche, d’accessoiriser.

–       Restez fières dans les transports, « partagez vos Twix avec votre voisin dans l’avion ». Donc la grosse apporte du chocolat dans l’avion, puisque la grosse n’arrête jamais de bouffer. Voilà voilà.

Passons maintenant au cœur du message : Les rondes, des pièges à hommes :

Les conseils de ce chapitre me donnent envie de vomir. Strictement envie de vomir. Je ne comprends pas pourquoi l’auteure pense qu’il est utile de rappeler aux grosses qu’il faut se laver les dents, se laver, se maquiller. A croire que notre couche de gras nous empêche de nous mêler à la société, que nous vivons en tribu, dans une cave remplie de femmes obèses, sales, puantes et poilues. Et on retrouve en filigrane, l’obsession de Marlène Schiappa pour la prétendue oralité des rondes : ainsi, les grandes dents blanches préalablement lavées grâce aux conseils données serviront d’appâts, l’homme rustre associant toujours la bouche et les dents à la fellation.

L’équation (grosse=bouffe) + (grandes dents = grande bouche) = bonne pipe, semble être au cœur de la tactique primale de séduction de la grosse en goguette. La grosse est un trou béant, qu’il suffit d’habiller de quelques paillettes pour que la virilité d’un homme vienne s’y planter. Merci, tout cela est fort réconfortant, vraiment. On apprend également que la dodue doit éviter tout décolleté affriolant ou toute mini-jupe, sous peine de tomber immédiatement dans la catégorie « Vieille Pute », alors que sa consœur mince serait sexy et élégante, elle.

Ronde et Désirable, le chapitre de la honte :

Pour être désirable, vite, conformons nous aux normes en vogue de capillarité, faisons nous épiler ! L’auteure se pose en spécialiste du sujet, détaillant pour la grosse novice les différentes formes possibles d’arrachage de poil, triangle inversé, ticket de métro, cœur, et intégral. Elle nous recommande le ticket de métro, car il aurait un effet amincissant dans une mesure de 1,5 à 3 cm de poils selon votre corpulence. Attention ! Vous tromper de mesure met en cause votre pubis de manière grave ! Vous risqueriez de dégoûter à vie votre amant de votre « grosse vulve » par cet « effet grossissant ». On peut donc être ronde, certes, mais pas  de partout, et certainement pas du mont de Vénus, ne choquons pas le mâle et son pénis fragile et peu habitué à cette colline de chair supplantant nos organes. Marlène Schiappa nous déconseille l’intégrale, qui est pourtant la méthode d’épilation la plus confortable et la plus seyante selon moi, car les admirateurs de grosses dames aiment les poils. Oui oui. Vous avez bien lu. Elle le dit, elle l’affirme, elle le sait.

Le pire restant toujours à venir, j’apprends dans le paragraphe suivant, subtilement sous-titré « Elle préfère l’amour en mer », que les grosses transpirent comme des veaux, « un peu d’émotion, un coup de chaleur ou de fraicheur, un petit effort, et hop, les aisselles, le dos, l’entrejambe se mouillent ». L’auteure nuance : les grosses sont, selon elle, bien sujettes à une perspiration anormale, mais ne puent pas. Ou plutôt, ce n’est pas de leur faute. Ou plutôt, on ne comprend pas vraiment le projet de ce paragraphe, les grosses sentent, ca, on l’aura compris, mais les explications restent floues. On retiendra le conseil de l’auteure, du déodorant matin, midi et soir, ou un amant qui aime l’odeur de votre transpiration (le même qui aime les poils, sans doute, comme plus haut). Pour pallier à ce désagrément majeur, la solution est toute trouvée : la grosse doit baiser dans l’eau ! Plus de soucis de sudation ! Quel excellent conseil vraiment, qui suppose donc que la grosse a un partenaire fiable et séronégatif avéré, puisque baiser dans une piscine (dans la mer en fait, dans le livre, merci pour la correction) vous empêche le port du préservatif … La grosse est donc la femme d’un seul homme, si elle a la chance d’en trouver un ! Vous aurez également noté que la grosse est uniquement hétérosexuelle, il ne manquerait plus qu’elle soit grosse et gouine …

Du cul, du cul, du cul

Quelques pages techniques maintenant. Vous avez réussi à ferrer un prétendant, malgré votre épilation ratée, vos litres de sueur, vos odeurs corporelles, votre sens du rythme à chier et vos blagues grasses ? Il est l’heure de niquer ! N’ayez pas peur, l’auteur vient à votre secours en vous recommandant par ordre de préférence les positions les plus folles !

–       La levrette : il s’agit ici de mettre en avant le meilleur visage de la grosse : son cul.

–       Amazone Light : La grosse pourrait briser son amant en deux. Faites vous légère !

–       En cuillère : la position recommandée pour les timides qui ne voudraient pas se montrer de face … mais strictement impossible techniquement si comme moi vous possédez un postérieur important et un amant en dessous des 34 centimètres

–       Sodomie mensongère : il s’agit ici de faire croire à votre amant qu’il vous sodomise alors qu’il s’introduit seulement entre vos deux miches. Technique usitée par la plus vieille profession du monde depuis des siècles. Merci pour cet aimable rappel de notre condition, Marlène.

–       Missionnaire : A l’Ouest, rien de nouveau, mais l’auteure ne manque pas de préciser à la grosse paresseuse et molle de ne « pas faire l’étoile de mer »

–       On évitera « de face », les bourrelets empêcheraient la pénétration. Pour être pourvue de bourrelets charnus, rien ne m’empêche de baiser en position du lotus, si ce n’est la souplesse de mon amant. Quand on ne sait pas, on se tait, non ?

–       Le Face Sitting, ou action de s’asseoir sur le nez de son partenaire, est formellement interdit par l’auteure, sous peine de graves souffrances. Dommage, il reste la pratique préférée des Fat Admirers de tout poils. On revoit sa copie, Mme Schiappa ?

–       Et bien sur, un chapitre entier lui est consacré, on sucera son partenaire, des heures durant, des couilles au gland, sans rien lui refuser, puisque la grosse qui aime tant bouffer aime forcément bouffer la queue de son amant. Le cliché de l’oralité est porté jusqu’à la fin de l’ouvrage, sans aucune trace de sarcasme dans les mots de l’auteure. Juste une femme de plus qui n’a rien compris, qui n’a pas cherché à comprendre.

A ce moment de la lecture, page 94 tout de même, deux Immodium et trois Valium plus tard, je me demande ce qui a bien pu pousser Madame Schiappa a écrire ce ramassis de merdes. L’appât du gain peut-être. Son vécu d’adolescente ronde mal digéré ? Ses propres angoisses vis à vis de la sexualité ? Ses problèmes de sudation ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’il n’y a aucune recherche, aucun témoignage, aucun mot, qui résonne justement. Je suis une femme grosse. Ma taille de pantalon est 54. Ma taille de soutien gorge est 110 F. Je suis grosse depuis l’enfance, j’ai traversé l’adolescence, les premiers amours, la découverte de la sexualité, les petits amis, le couple, en étant grosse. J’ai appris à jouir et à faire jouir en était en surpoids, j’ai cherché, j’ai tâtonné, j’ai consulté, je n’ai pas toujours été bien dans ma peau, j’ai cherché à plaire, j’ai cherché à me protéger, j’ai vécu le parcours classique d’une FEMME. Pas d’une grosse, juste d’une femme, avec l’embarras de quelques bourrelets en plus.

Je sais qu’il existe des centaines de femmes rondes, grosses, et même minces, qui sont sincèrement complexées par leur poids, et qui se tuent à petit feu en voulant à tout prix rentrer dans le moule impossible de ce qu’on leur présente comme idéal dans les médias et dans les films. Mais je ne comprends pas une seconde comme La Musardine a pu penser que ce genre d’ouvrage, plein d’idées reçues, de clichés, d’insultes presque, pouvait être une façon de se libérer, d’oser enfin vivre son corps pleinement, d’érotiser ce qui semblait en souffrance.  Au contraire, cet ouvrage, ce torchon, perpétue sans les interroger les idées qui nuisent depuis des années aux rondes, aux grosses, aux obèses.

Parce qu’Oser L’Amour Des Rondes, c’est oser s’aimer lorsque tout autour de vous vous condamne à changer, c’est oser affirmer qu’on désire être soi, malgré les obstacles et malgré la pression du groupe. Et pour un homme, c’est certainement autre chose qu’aimer la générosité d’une poitrine ou la pilosité odorante d’un pubis. Aimer une ronde, c’est aimer un individu, une femme. Si l’auteure avait vraiment voulu donner dans le pratique elle aurait du consulter les pages sexo des magazines en ligne de Fat Acceptance à l’américaine, qui consacrent depuis toujours des rubriques entières à l’art de l’érotisme et de la pornographie en XXL. Elle aurait du s’intéresser vraiment à son sujet, plutôt que de nous vomir cette soupe plate et conformiste, tout juste bonne à enchaîner celles qui se pensent grosses dans leurs complexes et leur mal de vivre.

Toutes les parties en itallique sont des citations directes de l’ouvrage.

Osez L’Amour Des Rondes – Marlène Schiappa – La Musardine – 8 euros

ISBN : 978 2 84271 419 2

101 responses so far

  1. Je suis arrivé sur votre compte-rendu d’ouvrage après quelques recherches sur notre secrétaire d’État à l’égalité homme/femme. J’ai, en effet, appris qu’elle avait écrit des bouquins érotico-porno, ce qui est tout bonnement scandaleux pour quelqu’un du gouvernement, d’autant plus à ce portefeuille-ci. J’espérais que ce ne serait pas trop dégoûtant et que sa littérature aurait quelque chose de « féministe » (même si pour moi le porno n’est qu’un avilissement pour l’âme, pour l’homme et pour la femme) et même pas. Le livre que vous avez démoli est absolument odieux. Et faux par-dessus le marché. Toutes ces considérations sur la pilosité, sur la danse, sur tout, sont misérables… Dire qu’elle avance que certains hommes pourraient se dégoûter d’une femme pour une fâcheuse toison, c’est à mourrir de rire. Les vrais hommes aiment les vrais femmes peu importe ces détails. Je ne vois que des métrosexuels superficiels et insignifiants pour exiger des coupes intimes particulières…
    L’obésité est une maladie, la rondeur est une morphologie. Chacun ses goûts mais il faut arrêter de culpabiliser les gens, c’est insupportable. Mon ancienne amie était ronde et très bien faite et je sais qu’elle plaisait beaucoup ! À moi le premier. Je ne connais pas votre blog mademoiselle mais vous mes semblez féministe. Ainsi, dans la logique de votre article, il serait sain que vous lanciez une pétition exigeant la démission de Mme Schiappa. Bonne continuation

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