Petite mère

Mar 16 2011

Les pieds chauds dans les baskets roses congelées, petit matin pourri, tout le temps la pluie, les doigts qui piquent, les yeux qui pleurent, marche petite mère, y’a l’horloge qui tourne, y’a école, y’a la maîtresse et la porte qui se ferme à heure fixe. Ce matin j’ai crié, parce que tu n’allais pas assez vite, parce que tu ne voulais pas te lever, tout à l’heure je ne serai pas là pour venir te chercher, avance petite mère, presse le pas, ne me retarde pas, je te dépose et je commence ma vie, j’ai toi et puis le reste du monde, j’ai moi et puis j’ai nous, parfois c’est compliqué, je me dis que tu ne t’en souviendras pas, les heures à la garderie et les repas à la cantine, tous les mômes font comme toi, alors pourquoi j’ai l’impression qu’il n’y a que toi pour me regarder avec ces yeux là ? Tu perds ton écharpe, elle traîne derrière toi, tu perds l’équilibre, tu t’enroules autour de moi, je n’ai pas le temps ce matin, pas le temps pour les câlins, pas le temps pour t’expliquer, pas le temps pour m’émerveiller, je serre ta main dans la mienne, j’ai oublié de le faire pour te rassurer, je le fais juste pour te faire avancer. Tous les matins, c’est pareil, le même trajet, tes yeux qui glissent sur les vitrines, la boulangerie, le supermarché, le passage clouté, l’escalier, la porte d’entrée, chaque matin tu grandis, et moi je ne vois rien, je m’en rends compte une fois installée seule dans le train, je regarde tes photos sur mon téléphone comme une mère débile, pourtant c’est le genre de truc que je détestais, ces mamans poules qui pleurent quand la petite fait sa rentrée, je me surprends à me dire que je perds du temps, qu’on perd du temps, toi et moi, à faire nos lacets et à éviter les flaques, à courir toute la journée sans se croiser.

J’étais contente quand tu es arrivée, je n’en pouvais plus de te porter, il fallait que tu viennes, je t’attendais, j’avais passé les deux derniers mois allongée, à craindre le moindre mouvement, la moindre contraction, la moindre sensation, tu es née en quelques heures, tu étais bleue, tu ne pleurais pas, il a fallu te secouer, le médecin te tenait la tête en bas, tu t’es décidée à respirer. C’est affreux, mais ces quelques secondes de silence font encore partie de mes plus jolis souvenirs, je n’avais pas réalisé que quelque chose de sérieux pouvait t’arriver, j’étais abrutie de fatigue, complètement hypnotisée, plus personne ne criait, ma respiration s’était calmée, la sage femme est sortie, tout était blanc, vert et rouge, tu as refusé d’hurler, ta peau était rouge, presque prune, tout était ralenti, ouaté. Depuis tu pleures, tu cries, tu parles même, ta peau est brune et rose, tes yeux ne sont plus bleus, tu as des exigences, des revendications, des manières et des caprices, tu as des mots d’enfants, des baisers mouillés, des cauchemars et des rires incontrôlables, tu parles avec des cailloux dans la bouche, comme si tu ne voulais pas prononcer de vrais mots, comme si ceux qu’on invente ensemble étaient plus rigolos. Quand tu as pleuré pour la première fois, tu as signé notre contrat de filiation, tu devenais ma fille, ma chair et mon sang, je devenais ta mère, tu sortais de mon ventre pour être, je prends ça très au sérieux tu sais, j’ai ces images de mères dévouées qui viennent me hanter, ces femmes qui ont laissé filer leurs vies pour se donner à leur marmaille, moi je ne veux rien abandonner, c’est peut-être ce qui rend notre exercice difficile, me préserver pour mieux t’aimer.

Tu chouines un peu ce matin, c’est la pluie, c’est la nuit qui n’en finit pas de se lever, tu vas bien, tu n’es pas malade, tu as mangé, tu es bien habillée, je fais dans ma tête la liste des tâches essentielles à ta survie que j’aurais pu oublier, tes chaussettes sont propres, dans ton cartable, il y a ton goûter préféré, tu as arrêté de tousser, tu vas bien, petite mère, tu n’es pas du matin, c’est tout, tu es comme moi, les yeux collés, les paupières engluées, le cheveu qui rebique sur les côtés. C’est long toute une journée avec les autres, je sais, quand je te récupère, tu hurles, tu cries, surexcitée, tu cours, tu dessines,tu flottes, tu nages, tu dînes et tu t’endors d’un coup, roulée en boule sur un coin du canapé, la tête sur mes genoux, les cheveux toujours emmêlés, un peu de peinture coincée sous les ongles, j’ai abdiqué. Je te regarde dormir, quelques minutes suffisent, avant de te porter dans ta chambre, tu es lourde, petite mère, tu me casses le dos, bientôt 16 kilos, quatre fois plus qu’à ta sortie de la maternité, quatre années passées à m’assurer que tu es dans les bonnes cases, les bonnes courbes, les bonnes moyennes, 48 mois d’une gestation in vivo bien plus complexe que je ne l’imaginais, je te porte encore en dedans, je crois que tu n’es pas encore née pour de vrai, pourtant tu respires cette fois, tu ronfles même parfois. Quand tu dors, j’ai la tentation d’oublier que tu existes, c’est affreux, ou alors c’est sain, je ne sais pas, je ferme la porte du couloir, j’ouvre la fenêtre et j’allume une cigarette, ton odeur d’enfant s’efface pour celle du tabac, en quelques minutes, je redeviens moi, juste moi.

30 responses so far

  1. Un bien joli monologue d’une si tendre maman …

  2. Merci. Je connais. Puis y’a ce moment aussi où tu te dis « mais je suis un peu con quand même de ne pas en avoir profité plus ce matin ». Mais c’est la vie.

  3. « je serre ta main dans la mienne, j’ai oublié de le faire pour te rassurer, je le fais juste pour te faire avancer »… et moi j’ai les larmes qui montent, pour toutes les fois où je serre sa main de 3 ans en oubliant de le faire pour la rassurer…
    Merci pour ces lignes, qui m’aident à comprendre quelle mère je suis, et que je ne suis pas différente.

  4. Ouin. J’ai envie de rentrer plus tôt pour serrer mes filles dans mes bras, c’est malin (et demain je recommence à les faire courir pour les emmener à l’école et chez la nounou…)

  5. J’ai atterri ici grâce à Brindilles via Facebook…
    Heureusement que je suis toute seule au bureau, parce que je pleure devant mon écran…

  6. Quel magnifique texte, qui me parle tant… Merci Daria.

  7. J’en ai pleur. C’est tellement çà de l’accouchement au trajet crèche.Vais faire un bisou à mon p’tit monstre de dix mois.

  8. Merci…

  9. J’aurais pu écrire tout ça (évidement pas aussi bien!), mais ça fait tellement écho que c’en est troublant… Merci pour ce moment d’émotion, et pour les questions qu’il me fait me poser.
    Un blog de + à suivre!

  10. Magnifique, énorme, ma fille a le même âge, en tout cas le même poids, et tous ces instants de culpabilités, de tendresse, je les connais, c’est si bien dit… Quelle écriture ! (Je viens de découvrir votre blog par le biais de celui de Caroline, à propos du livre de M.S. qui m’auras au moins servi à ça ;o) !)

  11. Hmmm….
    Un texte sur le proxénétisme BCBG voit la venue des proxénètes.
    Un texte sur les gamins et les mamans débarquent.
    Pourrais-tu faire un texte sur Linux/le FN/le champagne (au choix) ?

    Ciao.

  12. Si je parle de l’Euromillions, tu crois que je peux moyenner un truc ?

  13. Ca doit vraiment être un truc de nanas cette dévotion pour les enfants.
    Personnellement j’en ai 3, et je me dis que j’ai vraiment dû être un gros enculé dans une vie antérieure pour mériter ça.

  14. Juste Ouah. Parce que je pleur et que c’est rare!
    Juste Ouah parce que dans ce texte y a plus d’émotion que dans tout ceux que j’ai pu lire, parce qu’il à TOUT les sentiments qu’une maman peut ressentir:
    L’amour, le manque, la culpabilité aussi, le doute bien sur, la peine évidement!!!

  15. De passage, venue de chez Caroline, j’ai parcouru tes billets, j’aime la plume, les mots, les cris qui parlent de vérité de crudité toute nue sans chichis sans complaisance. tes billets pas doux et forts. Ce texte est si vrai, des moments où l’on est pressé du matin, où l’on fait passer notre rythme avant le leur, où leurs petits pas ont tellement de mal à tenir les nôtres, qu’ils trébuchent sur les trottoirs et finissent toujours par nous dire quand même « je t’aime maman » après cela parce qu’ils ont peur que notre amour fuie comme le rythme qu’on leur impose parfois. Maman solo qui a vécu et réalisé ce que tu dis dans un billet « j’ai failli me marier une première fois avec le rêve maison enfants chien » (pour me rendre compte que c’était du pipeau) je vis cela au quotidien, et je m’interroge de la catégorie de ton billet « fiction » ? Pourtant cela sonne si vrai … Merci je reviendrai souvent te lire.

  16. M’autorises tu à l’imprimer, à enlever les -e- à la fin des mots (j’ai un petit père et pas une petite mère) et à le coller dans l’album de mon fils ?
    Bien sur, je laisserai ton nom en bas du texte…
    Tu as écris exactement ce que je ressens ! c’est magique !

    ps : j’arrive de chez Caroline et je suis de lire tout le blog..M.S aura servi à ça comme le dit sabinekinouk !

  17. Merci de l’avoir écrit… 🙂

  18. Ma Tinette va avoir 4 ans dans 10 jours.
    Merci Daria pour ce texte qui dorénavant me li(e)ra à ton blog.

  19. Je passe ici pour la première fois ce soir… Ben sans regret aucun, je reviendrai c’est sûr!

    Merci!

  20. J’aime beaucoup le verbe et l’aisance, et l’émotion dans vos textes en général. C’est juste et çà parle à mes tripes sans être larmoyant, et sans cette sorte de sentimentalisme laid qu’on voit parfois.

    Mais … je suis mère. Et je crois que là. C’est un peu trop… sentimental. Pas que je critique le texte en lui même, qui a un souffle certain. Mais il me semble que c’est une sorte de vision de la mère idéalisée actuelle. Disons que c’est ce qu’on voudrait toutes être parce que c’est ce qu’il serait bien d’être. Mais.. je ne suis pas certaine que ces émotions exacerbées fassent parti d’un quotidien de mère lambda. Même si..on aimerait bien que des émotions aussi jolies soient une évidence qui nous introniserait.

  21. J’aime beaucoup.
    C’est si juste, cette petite culpabilité qui ne nous quitte pas, ou cette sensation de fuite du temps avec ses gamins qu’on a peine à voir grandir…

    Et quelle belle déclaration d’amour !

    C’est la première fois que je viens par ici, quelle belle surprise !

  22. C’est vraiment beau… J’ai pas d’enfant mais j’aime beaucoup ta description de l’équilibre entre la maman et soi. L’odeur de l’enfant, puis celle de la cigarette, ça c’est vraiment parlant

  23. Et rassurant aussi !

  24. hello Dariamarx, arrivée chez vous depuis hier suite au lien de Caroline je suis scotchée par ce que je lis… bravo c’est très fort! je reviendrai!

  25. Splendide… juste un regret… j’aurais aimé qu’il soit encore plus long !
    Merci pour cette si jolie leçon ! Lundi je serrerai la main de mon petit Marius (4 ans aussi !) pour le rassurer et pas pour le presser ! Tanpis pour le retard ! Carpe Diem…

  26. Quel plaisir de vous lire Daria !!! MERCI 🙂

  27. J’aime bcp le style. Oui, je sais, c’est le fond qui est émouvant, formidable de quotidien et de tendresse. Mais tout ça ne passerait pas sans un talent (et un certain travail) littéraire. Que je salue autant que l’humanité de la maman.

  28. Merde.
    C’est beau.
    Merci

  29. […] la maison ? J’avais été émue aux larmes et terriblement choquée en même temps parce ce merveilleux texte de Daria Marx (merci Clarisse qui me l’avait passé). Le matin, on se lève, on cavale, on […]

  30. […] essayons de nous mettre à leur place, de les comprendre. Il est toujours plus facile de changer le regard que nous portons sur les autres que de les changer eux-mêmes. Leurs besoins ne sont pas les nôtres, leur notion du temps et de […]

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