Lundi après-midi

Mai 30 2011

Elle s’approche de moi. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que je l’ai repérée depuis l’entrée. Je suis un aimant à fous, à illuminés, à gentils psychotiques et à imbéciles heureux. Peut-être parce que je suis le fou de quelqu’un. Peut-être parce que je suis celle qu’on voit de loin. Je n’en sais rien. Mais avec sa dégaine de sortie du lit sous Tranxene, ses cheveux sales et luisants sous les néons de l’hypermarché, ses vêtements débraillés et son pantalon trop court, et surtout ce tic nerveux, sa joue qui se contracte toutes les dix secondes pour rejoindre son oreille, elle clignotait en plein milieu du rayon frais.

J’ai les mains dans les bananes, et les écouteurs bien enfoncés dans les oreilles. Alors elle tire sur ma jupe. Une première fois comme par erreur, juste en passant derrière moi, elle attrape un pan de tissu qu’elle glisse entre ses doigts, je ressens juste un pincement, mais je ne me retourne pas. Elle continue son tour pour aller se planquer aux tomates. Je me dirige vers les balances électroniques, je pose mes bananes, j’étiquette, et je manque de tomber à la renverse. La dame est accroupie derrière moi, elle tient les longueurs de ma jupe dans ses deux mains, et elle attend. Elle ne dit rien. Je me rattrape comme je peux, j’évite surtout de l’aplatir de tout mon poids, autant pour elle que pour moi. Je n’ai pas envie de la toucher. Quelque chose me dégoute dans son visage gris et dans son regard flou. Je devrais avoir honte, mais c’est plus fort que moi.

Elle se relève.

Elle s’appelle Monique. Elle s’appelle Monique. Elle s’appelle Monique. Et moi ? Et moi ? Et moi ?

Moi c’est Daria. C’est pas très cool de m’attraper comme ca Monique.

Je te connais pas Daria. Je te connais pas Daria. Je te connais pas Daria.

Je ne te connais pas non plus. Il y a beaucoup de gens ici.

Beaucoup. Beaucoup. Beaucoup. Tu m’emmènes au shampoing ? Tu m’emmènes au shampoing ? Tu m’emmènes au shampoing ?

Nous voilà parties pour le shampoing. Monique habite la petite structure d’appartements thérapeutiques, juste à côté. Je ne savais même pas que cette structure existait. Je ne comprends pas tout. Apparemment il y a un éducateur, et puis une dame pour ranger. Et puis ils sortent quand ils veulent, parce qu’ils sont majeurs. Elle y tient beaucoup, Monique, à sa majorité. Peut-être parce qu’elle est en institution depuis petite ? Je n’en sais rien. Pour dire vrai, je lui donnais une quarantaine d’années. Quand je lui demande son âge, elle commence par me demander le mien, trois fois de suite, évidemment, et elle me dit qu’on est presque pareilles, elle et moi. Presque pareilles, Daria et moi.

No responses yet

Leave a Reply

Get Adobe Flash player