Pénalisation des clients, prostitution, en vrac

Nov 04 2013

Je ne suis pas abolitionniste. Je crois qu’on peut faire commerce de services sexuels, avec ses mains, sa bouche, son vagin ou son anus, sans que cela soit plus dégradant qu’un autre travail manuel. Je ne suis pas aveugle. Je sais que la prostitution est majoritairement étrangère, sans papiers, maquée, exploitée. Je cherche comment réconcilier ces deux données dans mon cerveau sans le faire imploser. Je crois que le problème de la prostitution, tel qu’on nous le présente partout, est un problème de traite des êtres humains, un problème de misère et de désespoir bien plus qu’il n’est un problème de morale. Je crois qu’il faut pénaliser les souteneurs, les passeurs, les mamas, je crois qu’il faut inciter les jeunes femmes à rester dans leurs pays d’origines en développant les aides, la formation, les micro-crédits. Je pense qu’il faut lutter contre la pauvreté, en France mais surtout ailleurs, éduquer, développer les échanges entre les services de Police français et ceux des pays concernés, je crois qu’il faut tuer les volontés esclavagistes des hommes dans l’œuf, là où elles se développent.

Je pense que pénaliser les clients est une fausse bonne idée. Je pense que nous pousserons ces femmes déjà précaires à prendre toujours plus de risques pour gagner un peu d’argent. Nous ne ferons que multiplier les codes secrets, les allusions sexuelles dans les annonces, les jeux de planque dans les bois, toujours un peu plus loin, toujours un peu plus dangereux, nous ne ferons que tendre les relations déjà difficiles entre les prostituées étrangères et leurs clients souvent peu soucieux de leurs conditions de travail. Croire que les prostitué(e)s joueront de leur droit à dénoncer le client auprès des services de Police est un leurre. Un client qui ne paiera pas sa passe ou qui violera une travailleuse du sexe ne sera pas retenu par l’idée qu’il pourrait être balancé aux flics par l(e)a prostitué(e). Ce(tte) dernièr(e), souvent persuadé(e) d’être dans l’illégalité en pratiquant, terrorisé(e) par son réseau ou craignant la reconduite à la frontière, élevé(e) dans la crainte des forces de l’ordre dans son pays d’origine, n’ira pas plus porter plainte qu’aujourd’hui. Je pense que nous n’aiderons pas suffisamment les femmes et les hommes prisonniers des réseaux pour qu’elles trouvent un intérêt financier à sortir de la prostitution. Je pense que la France refusera de régulariser la totalité des prostitué(e)s étrangèr(e)s sur son territoire, les renvoyant sur le trottoir avec des titres de séjours courts et ne leur permettant pas de travailler. Je pense que nous déplacerons le problème à nos frontières, en Espagne, en Belgique, en Allemagne, où les filles s’entassent dans des hangars du sexe.

Je crois que les femmes ont le droit de se prostituer. Qu’elles ont aussi le droit de le faire en étant protégées par le droit du travail. Qu’elles devraient avoir le droit à une sécurité sociale, à une retraite, à une protection juridique, qu’elles devraient avoir le devoir de cotiser, de payer des impôts, de déclarer leur activité comme on le fait pour n’importe quel métier. Je ne crois pas aux maisons de passes, aux visites médicales imposées, aux velléités hygiénistes de certains légalistes. Je crois que les putes sont des femmes et des hommes comme les autres, responsables de leur santé et de leur bien être. Je ne les pense pas plus sales, plus à risque, moins informées, au contraire. Je crois au droit des putes à être amoureux(ses), à vivre avec leurs partenaires sans que ce(tte) dernier(ère) soit accusé(e) de proxénétisme. Je crois aussi qu’on ne tombe pas dans la prostitution comme on tombe en amour, qu’on puisse choisir dès l’enfance d’être travailleur du sexe, comme on ne rêve pas d’être tourneur-fraiseur ou caissier chez Bricomarché. Je crois que nous sommes contraints à des choix professionnels qui correspondent souvent peu à nos espoirs d’étudiants, à nos soupirs d’enfants. Mais que nous faisons du mieux que nous pouvons pour nous sortir de la précarité et de la pauvreté. Et que la prostitution n’est pas un métier indigne, et qu’il mérite les mêmes égards et les mêmes règles qu’un autre.

9 responses so far

  1. En fait, une personne qui se prostitue peut avoir le droit à une sécurité sociale, cotiser à l’URSSAF, etc.

    http://www.roomantic.fr/actualites/425/prostitution-le-combat-fait-rage-entre-les-abolitionnistes-et-les-non-abolitionnistes/ (paragraphe 7)

    Sinon, merci pour ton avis sur le sujet qui est, à mon sens, plein de sagesse.

  2. Chère Daria,
    je suis tombée brièvement dans la prostitution à 19 ans après une agression sexuelle traumatisante. Toutes les prostituées autour de moi avaient connu un viol ou une agression, certaines ne le reconnaissaient pas, une jolie fragile de 33 ans avec des beaux yeux un peu vides, violée à 16 ans par le coiffeur chez qui elle suivait une formation me disait « il m’a appris le cul, j’ai aimé ça ». Tellement qu’à présent elle se tapait des clients dans son appart + soirée échangiste avec son copain, histoire de bien se persuader que le cul, elle aime ça. Elle ressemblait encore à une môme cette nana. Au dernière nouvelle, cette petite mouflette adorable était méconnaissable, du genre 40 kilos de pris, cheveux sales, regard définitivement vide. AUCUNE prostitué ne connaît de fin paisible, avec ou sans proxo.
    Je suis pour la pénalisation des clients, socialement c’est un pas énorme pour toutes les femmes, les putes et les autres. Comprendre que se prostituer, c’est un suicide. C’est le comble de l’élégance, se faire du mal au lieu de dégorger sur quelqu’un d’autre le mal qu’on nous a fait. Faire comprendre à la société qu’être un client, même si tu penses être qu’un pauvre mec gentil dans le fond qui réclame juste son quota de tendresse, c’est avant tout être une enflure.

  3. Juliette : on ne peut pas sortir UN exemple et en conclure que c’est vrai pour TOUTES les prostituées…
    D’autre part… que pensez vous de tous les mineurs qui sont morts de la silicose, BEAUCOUP sont morts prématurément de leur métier (et là on a des statistiques fiables), mais là personne ne pense à interdire cette exploitation des corps.
    Que pensez vous de tous les chinois qui se ruinent les poumons à teindre et délaver vos jeans fashion ? BEAUCOUP aussi vont mourir prématurément de cet empoisonnement lent.

    Mais vous ne militez pas pour l’abolition des jeans hein 🙂

    Donc abolitionniste parce que la partie du corps n’est pas le poumon ou autre, mais bien.. oh tabou… le sexe…

    Il y a des millions de gens qui meurent de leur métiers dans le monde, mais comme c’est pas « le sexe » ce n’est pas MAL…

    Au lieu de se draper dans une morale bien pensante, peut-être penser à faire voir la part de nos préjugés moraux et de la réalité de l’exploitation du corps humain dans sa totalité et on pas quelques centimètres carrés tabous quand le reste est autorisé…

  4. Merci, vraiment, pour ce billet au ton pondéré et à la rigueur intellectuelle certaine, plein d’humilité à reconnaitre que le problème n’est pas simple, et qu’il est fondamentalement dérangeant car il fait s’affronter en nous un certain nombre de valeurs pouvant aboutir à des résolutions contradictoires.

    Il me semble que, peut être, nous pourrions nous accorder sur au moins une action contre ceux qui recueillent une sorte d’unanimité dans l’échelle du mal : les proxos, aux chefs de réseaux.

    Je crois que c’est possible et je pose juste une question : pourquoi semble-t-on ne pas vouloir se diriger plus vers ce combat là ?

    N’est ce pas parce que la justice tendrait à devenir forte avec les faibles et faible avec les forts ? En un mot, parce qu’il serait plus confortable de s’en prendre aux clients qu’aux proxos ? (problème de moyens ? par facilité ? rentabilité ? …)

    Pour le problème de la drogue, il me semble qu’on a abandonné depuis longtemps l’idée de pénaliser le consommateur et qu’on centre l’action ailleurs. Avec un certain succès, je crois. Même si c’est perfectible et que la tâche est énorme.

    Comme j’aurais aimé qu’on échange avec tant de ferveur, pour trouver des solutions, sur nos 5 millions de chômeurs, les inégalités qui s’accroissent dramatiquement, la maladie qui frappe les plus démunis, notre société qui se raidit et devient intolérante. Non pas que ces problèmes soient plus importants que ceux liés à la prostitution ou à d’autres sujets récents pour lesquels il aura fallu parlementer des mois en France alors qu’une seule après midi a été nécessaire au parlement d’outre Manche (je pense au « mariage pour tous »), mais pour qu’enfin on agisse. Avant que ça ne nous saute au nez.

    En espérant que les inévitables trolls de service ne viennent semer le trouble dans un débat qui risque d’être animé, encore merci pour la justesse de vos propos, Daria.

  5. juste une réponse en mode ferme pour Freucs : laisse parler les gens compétents qui connaissent le sujet, j’ai nommé les filles sorties du piège et qui ont retrouvé une vie et leur âme. Le fond est indissociable de la forme, le corps est indissociable de la psychée. En quelques mois la prostitution vous transforme n’importe quel être humain en mort-vivant. je mets en pièce jointe le témoignage d’Ulla, porte-parole des prostituées de Lyon en 75, clamant à l’époque qu’elle était libre de son choix :« Comment avez-vous pu me croire ? » http://8mars.info/ulla
    Conclusion que je rerépète : laissez parler les pro, comprenez les filles sorties de cet enfer ET reconstruites.

  6. Juliette : je ne me suis jamais laissé impressionné par les arguments d’autorité péremptoires.
    Et pour mémoire un pro n’est pas forcément compétent… c’est juste qu’il gagne sa vie avec…

    D’autant que vous ne répondez pas sur des arguments de fond, et que ne vous en déplaises, deux exemples ne font pas une vérité, ça fait juste deux exemples.

    Et je répètes passez 10 ans au fond d’une mine ça vous transforme aussi… parfois même pas en mort vivant, mais bien en mort tout court.

    Vous mettez en parallèle fond et forme, psyché et corps, ce parallèle n’a pas de sens. Après prenons ce qui nous intéresse psyché et corps… ok. Mais argumentez : en quoi l’usage du sexe serait différent de celui d’un autre organe ? Vous avez loupé le fond de mon argumentation… quel manque de professionnalisme de votre part 🙂

  7. Juliette : votre lien en confirme en rien ce que vous dites, et en suivant un peu plus loin on tombe sur : http://cybersolidaires.typepad.com/ameriques/2002/09/comment_avezvou.html

    Je cite :

    À l’encontre de ce qu’en pense Florence Montreynaud, selon le Bus, ce n’est pas la prostitution en soi qui est aliénante, mais la marginalisation auxquelles les réduit la France abolitionniste. Les femmes du Bus revendiquent que les traditionnelles indépendantes soient traitées comme des citoyennes à part entière.

    Et c’est des pros qui le disent… et elles pensent plutôt comme moi que comme vous… allez savoir ma chère… allez savoir 🙂

  8. Pensez-vous vraiment que qui que ce soit ignore encore dans quelles conditions sont contraints de travailler les ouvriers chinois dont vous parlez ? Vous n’avez pas le monopole de l’information. Vous dites que personne ne pense à interdire cette exploitation des corps : donc depuis cette époque où les mineurs crevaient à cause de leur travail, il n’y a bien sûr eu aucun remise en cause des conditions de travail dans les milieux professionels à risques ? Personne ne critique par ailleurs les conditions de travail lamentables
    Venir à bout de cette exploitation qui a cours à l’échelle du monde n’est pas la seule affaire des militants qui s’efforcent de susciter des prises de conscience et d’obtenir des avancées sociales au travail : seul un engagement des états peut aujourd’hui permettre de lutter contre l’exploitation des travailleurs où qu’ils se trouvent. Il existe aujourd’hui une volonté de l’Etat de s’engager dans un processus d’abolition de la prostitution : faut-il négliger ce problème parce que celui de l’exploitation des travailleurs à l’échelle mondiale n’est pas réglé ? C’est l’avis de ceux qui trouvent que le monde aussi injuste soit-il est destiné à le rester, parce que c’est comme ça ; dès lors, ce n’est pas à ceux-là de juger l’engagement des autres et de donner des leçons de morale sur le militantisme. On ne règlera pas tous les problèmes en même temps, mais quand l’occasion se présente de prendre à bras le corps un problème tel que celui de la prostitution (et ceci est valable pour n’importe quel autre problème pour lequel l’état s’engagerait enfin.), faut-il la laisser passer parce qu’on ne prend pas en charge les autres au même moment. Lutter contre l’exploitation n’implique pas de ne lutter contre rien d’autre : mener plusieurs luttes en même temps est quelque chose de possible quoi vous en pensiez …
    Par ailleurs, vous vous cachez en accusant les autres de puritanisme, de moralisme … en leur prêtant une pensée taboue de la sexualité. Et c’est là bien hypocrite de considérer que les personnes qui se prononcent contre la prostitution en tant qu’exploitation du corps et de la personne le sont parce que le sexe, c’est sale. Par « le sexe », on entend la « sexualité », et en effet, aujourd’hui, on considère que la sexualité doit être une affaire de consentement et non de soumission induite par le besoin d’argent. Est-ce un problème ? Vous parliez aussi de l’usage du sexe censé être similaire à celui d’un autre organe … Franchement, n’êtes vous pas conscient que la sexualité est bien plus qu’un acte mécanique et qu’elle est empreinte de représentations et de symbolique ?

  9. edit – Je m’adresse à Freucs. 🙂

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