Joyeux Anniversaire

Nov 18 2013

J’essaie, tu vois. Je ferme la porte. Je n’écoute pas cette chanson. Je change de chaîne. Je tourne en rond. J’allume fort la lumière, même la nuit, je brûle de l’encens, des bougies. Je ne regarde pas derrière l’armoire, il n’y a rien sous mon lit. Je chante fort dans les parkings, dans les tunnels, je remplis mes oreilles de cris. J’essaie, mais je n’y arrive pas. Tu me rattrapes, tu me cherches, tu ne me laisses pas. Tu es là. Une ombre, un détail, une lettre qui tombe de la bibliothèque, d’autres ouvrent la Bible pour deviner le hasard, je n’ai qu’à te laisser la place de venir pour que tu te manifestes. Barre toi putain. Dégage. J’y crois même pas, à ces conneries, aux esprits. Je conchie les voyantes et les tireuses de cartes, je crois aux morts qui reviendront pourtant, c’est un élégant paradoxe. Mais pas maintenant. Pas comme ca. Tu reviendras gonflé de chair dans ton corps d’adulescent, le sourire narquois, la clope au bec, tu reviendras en te marrant, certainement pas en te planquant dans un courant d’air.

Si c’est toi, c’est pas drôle vraiment. Tu vois bien que ca me rend triste. Tu vois bien que je n’ai pas oublié. Pas la peine de me torturer. Je respecte nos rituels. Je t’attends devant notre café. Je me plante là, l’enseigne a changé tu sais, plus de cascade de bulles cheaps  à l’entrée. Tu détesterais. J’allume une cigarette, je guette le bout de ta rue, pour quelques minutes je me persuade que tu es seulement en retard.  13 ans de retard, qu’est ce que ca fait, je peux bien t’attendre encore, le temps de te revoir, en transparence, comme une décalcomanie que je rajoute à un décor en papier mâché. Je t’assois, sage, à la table près de la fenêtre. Tu es là, ou presque. A chaque fois, la même larme débile, celle de l’oeil droit, la larme unique, radine, j’ai trop pleuré déjà, c’est la fumée dans mes yeux, c’est le film qui repasse en boucle, celui de la dernière fois, ta voix que je reconstitue maladroitement, pour la conserver, pour ne pas l’oublier. Tu es mort, je peux bien te manipuler, en choisissant de te retirer, tu m’as donné le droit de tout réécrire, de tout refaire cent fois quand le sommeil arrive, d’imaginer des retours mièvres, des envolées fantastiques. Tu n’as plus rien à dire. Tu ne diras plus jamais. Rien.

Je fais du bruit contre ton esprit, pour qu’il s’éloigne de moi, je fais du bruit dans ma tête pour tuer les souvenirs de toi, rien n’y fait, je te porte entre deux côtes, là où c’est tendre, là où c’est chaud, là où ca coince, où ca tord, je te porte comme un mal de coeur, comme une exigence, je te porte et je ne peux pas t’abandonner. Je ne suis pas la seule, je sais bien, à souffler dans l’urne pour que tes cendres ne retombent jamais, je n’avais pas le monopole, quand tu vivais, maintenant que tu es mort, je suis libre de m’imaginer que tu n’aimais que moi, je suis libre de dégommer les autres, pan l’autre brune, pan le boulot, il n’y a plus que nous. C’est moi qui décide, quand tu viens et quand tu pars, je n’ai plus à céder à ton emploi du temps, je ne concède plus rien. Je te convoque au gré de mon envie, tout le reste, je bloque. Tu râles je vois bien. Tu fais tomber les livres, tu fais claquer les portes. Tu es mort, mon vieux, il faut que tu t’y fasses.

5 responses so far

  1. Whaou…. Aucun mot ne vient …Mais paradoxalement l’irrésistible envie de laisser un commentaire pour dire un grand merci ! Ce texte m’a marqué , c’est fait, c’est ancré . Et si c’est la première fois que je commente , ce n’est pas la première fois ,où après lecture de ton texte ,il me faut quelques minutes pour redescendre de là où tu nous emmènes ! Merci!

  2. Ton texte là tout de suite, il me parle tellement, il résonne en moi, pour diverses raisons, ça sonne toujours juste, toujours amer, ça m’atteint comme trop rarement les textes le font. En fait je dois dire, c’est souvent le cas avec les tiens, quand même.
    Tu fais partie de ceux que je ne connais pas, mais dont les écrits me marquent et restent. Tu me rappelles un peu qui je suis au fond de moi. Je crois que c’est important de te le dire de là où je suis. Alors merci.

  3. C’est magnifique, vibrant d’une claire-obscurité somptueuse

  4. réaction au billet suivant:

    je comprends pas. t’es belle. t’es chanmé. t’écris méchamment bien. t’es imprévisible. t’es absolument unique. tu inspires. tu attires. j’ai du mal à croire ce que tu écris ici. ça me sidère.

  5. Juste envie de dire merci pour ces mots qui font écho, écho à d’autres « signes », à d’autres attentes inlassables de quelqu’un qu’on sait pourtant « parti » (comme c’est con de dire « parti » pour ne pas dire mort, c’est pas comme si le mot « mort » allait les tuer une deuxième fois, hein…).

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