L’atelier Zinzolin a besoin d’aide

fév 16 2017

En partant bosser le matin, je passe une tête à Zinzolin, pas longtemps, juste quelques minutes, dire bonjour, se saluer, faire le point sur l’urgence et sur les progrès, se donner du courage, s’embrasser. Ils sont déjà là, autour de la table, sortis des camps ou des hôtels, ils attendent les professeurs, cahier, bic, bonnet. Ils parlent pachto, ourdou, dari, arabe, anglais, ils boivent du café et trouvent que le français c’est plutôt compliqué, mais que ca vaut le coup, que c’est la clé. Ils sont une bonne soixantaine à venir tous les jours passer la porte de l’atelier, avec leurs histoires, leurs silences, leurs espoirs, leurs échecs, mais surtout avec leurs rires, leurs jeux de mots incompréhensibles, leurs blagues en franglais, leur terrible volonté de survivre à tout, partout, quelles que soient les conditions, les souvenirs, les cauchemars, la faim, l’ennui. Ca sort parfois de manière incontrôlable, entre deux exercices de prononciation, l’air de rien, tu sais ma femme est morte en Autriche sur le chemin, tu sais ils ont poignardé ma mère alors je suis parti, et puis ils reprennent comme si rien, les hon et les han, les b et les ba, et toi tu ne sais pas quoi faire de la confidence, alors tu fais comme eux, tu la ranges pudiquement et tu continues, survivre, verbe du 3eme groupe, futur, je survivrai, tu survivras, ils survivront, nous survivons.

A midi ils sont quelques-uns autour de la table, des familles confinées dans les chambres vétustes des hôtels sociaux, sans cuisine, sans rien pour faire cuire, sans espace et même sans air. Les enfants voudraient tout savoir et tout comprendre immédiatement, comment ca s’appelle, courgette, fourchette, chourchette, les parents sont exténués, les yeux vides. M. aura bientôt un bébé, elle a fait une partie du voyage à pied, enceinte, elle a dormi à même la terre pour se cacher à la frontière, elle a traversé la mer accrochée à l’espoir d’accoucher ici, elle a laissé là-bas sa famille et son premier né. A la PMI, hier, elle a entendu le cœur de son bébé pour la première fois, jusqu’ici elle ignorait s’il était encore en vie. Tout va bien dans son ventre, c’est son dos qui lâche, mais le médecin pense que c’est normal, après toute la route, après toute la nuit. C’est l’AMAP de la ville qui donne des légumes, ce sont les volontaires qui cuisinent, ce sont les grands-mères qui font les gâteaux, il faut un village pour faire corps autour du leur, il faut une armée de petites mains bienveillantes et discrètes pour les porter sans les étouffer, pour les accompagner sans les commander. Les adultes traînent autour du thé, il faut doux, les enfants ne veulent pas jouer dehors, ils sont comme les vôtres, devant l’écran, fascinés. La semaine prochaine ils retournent à l’école. Ils viendront faire leur devoir ici, les bénévoles iront chercher les plus petits à 16h pour les faire goûter. Pendant ce temps, Papa est en bas qui court au CAFDA, Maman est en haut et fuit le CAO. Chaque semaine, le temps se suspend en attendant les décisions de placement et d’hébergement, on fait pression comme on peut, mais ils peuvent être envoyés à l’autre bout de la région, assignés à résidence ou convoqués en rétention. Nos solutions sont des pansements, des inventions dans l’urgence, mais nous ne pouvons rien contre l’administration. On voudrait pouvoir les installer juste à côté de Zinzolin. Ils y ont leurs repères, leurs ami-es, leurs cours, leurs formations, mais ca ne suffit pas. La semaine prochaine, Formule 1 de Cergy pour F. et ses deux enfants, à 1h30 de l’école en transports, sans aucune allocation ou possibilité d’acheter des tickets de transports. Manger ou s’instruire il faut choisir. Liberté, égalité, fraternité vous disiez ? Les exilé-es sont des numéros sur des fichiers, des pions qu’on déplace au gré des politiques, des avis, des experts en humanité, sans jamais les écouter.

En rentrant du travail, Zinzolin est encore plein. C’est la fin du dernier cours de français, R. rentre juste du karaté, c’était son rêve depuis l’Afghanistan, il vient juste de commencer. Il préfère son prof à sa maîtresse, difficile de rester 6 heures sans bouger quand on est venu de Kaboul à pied. Il retrouve son père, qui a passé sa journée entre le commissariat pour pointer et à faire la queue pour récupérer son courrier. Tout est long quand on n’a pas de papiers. Dans le bureau, on essaie de traduire en franglais-dari les étapes nécessaires à la cuisson des bolanies, des chaussons afghans aux pommes de terre et aux épices. Dans la salle principale, des enfants du quartier sont venus prendre une leçon de dessin, chut, il faut les laisser travailler. M. passe chercher les médicaments qu’un bénévole a pu passer acheter, elle repart avec un colis de nourriture, ca tombe bien, ils n’avaient plus grand-chose à manger. Le téléphone sonne, c’est A. qui annonce une bonne nouvelle, il vient d’être accepté dans une formation au CAP, il va être logé et même un peu payé ! Il ne parlait pas français il y a quelques mois, il traduit maintenant à Zinzolin pour ceux qui viennent d’arriver. Le week-end arrive, ceux qui restent iront au cinéma grâce aux dons de tickets, d’autres seront reçus au vestiaire pour leur trouver des chaussures et des bonnets, dimanche c’est art thérapie, on se lance des bulles imaginaires pour apprendre à se parler, on pleure de rire de se comprendre mieux par onomatopées que par dictionnaires interposés. Zinzolin ferme cette nuit, mais pas toutes les nuits. Parfois il faut préparer un recours au tribunal administratif en urgence, parfois il faut trier des dons, parfois il faut cuisiner, parfois il faut refaire le monde ensemble, bénévoles et exilé-es pour imaginer ce qu’on pourrait faire de mieux ensemble, ce qu’on pourrait inventer.

L’atelier Zinzolin est le point de repère de centaines d’exilé-es et de réfugi-és dans le Sud de Paris. Nous avons besoin de votre aide pour continuer à le faire vivre, et principalement pour faire les travaux nécessaires à la réfection et à l’installation de sanitaires aux normes. Si vous le pouvez, merci de faire votre don. Tous les euros comptent !

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