Des hommes et des mouches

Sep 17 2015

Je suis toujours très étonnée des stratégies employées par les hommes cis pour pénétrer un vagin. Ma condition nouvelle de célibataire me donne la joie de subir ces tactiques ancestrales, sans doute venues de nos aïeux préhistoriques, puisqu’on y retrouve un certain vocabulaire très-chasse-très-pêche. L’homme, brandissant son gourdin de chair, se poste dans l’ombre et attend de voir passer la vulve fraîchement tondue afin de l’assommer et de le traîner à sa grotte. J’exagère, mais c’est finalement l’image que me renvoient les tentatives cocasses de chasseurs de vagins patentés, diplômés de leurs permis de séduire selon les règles patriarcales, avec option Tinder langue renforcée. Je ne me souvenais pas, ou je ne voulais pas voir, à quel point la séduction est un enjeu de l’égalité hommes-femmes. Les hommes cis hétéros perpétuent volontiers les stéréotypes irrespectueux et genrés hérités d’une imagerie oppressive (ca coûte cher de se sortir une petite, le resto le ciné, il faut au moins que je la nique), n’hésitant pas à recourir aux mensonges, à la dissimulation, à la manipulation pour accéder au coït, et restent coincés dans un délire moyenâgeux laissant penser qu’une femme qui dirait son désir de copuler serait une salope, une salie, une fille de moindre valeur, et qu’il serait donc plus chevaleresque, et plus ambitieux d’arracher un consentement sous quelques manières possibles à une femme qui se refuse ou qui fait semblant de se refuser pour entretenir le désir de conquête de son assaillant. Triste monde tragique, puisque cette mécanique fort peu lubrifiée cantonne les femmes dans des petites cases bien fermées, les habitue à chier allègrement sur leur envie et leur consentement, et les conforte dans l’idée que leur sexualité, la manière, la fréquence, le choix des partenaires, tout cela influe sur leur valeur au grand marché de l’accouplement traditionnel. Ainsi, alors que je présentais mon deuxième petit ami à ma grand-mère, elle me servit cette sortie mythique « Y’a tout le train qui va donc te passer dessus, fais attention personne veut d’un produit abîmé. ». Si mon honorable aïeule n’est pas une force vive du changement vers un monde meilleur, elle représente le sens commun, cette petite voix bien bien ancrée dans nos inconscients féminins par des centaines d’années d’oppression. Nous sommes un produit à conserver au frais, ne briser l’opercule qu’en cas de force majeure pour obtenir le mariage et la protection de la bite majestueuse et pourvoyeuse de sécurité. Être une femme désirante, libre de prendre du plaisir avec Paul ou Brahim sans en attendre le partage d’une feuille d’imposition est donc doublement difficile : cela suppose d’être venue à bout de l’éducation à la préservation du joyau virginal de nos cavités, et de rencontrer des partenaires qui n’attachent pas leur numéro de passage dans la file vers ton clitoris à ta valeur en tant qu’individu. Compliqué.

Avoir du désir et le dire ouvre aujourd’hui une conversation hallucinante avec la plupart des hommes cis héteros. Il faut ensuite être prête à détailler la moindre pratique, dire si on suce après la sodomie ou non merci, les diverses façons dont on accepte d’accueillir la divine semence, si on a testé l’uro et si on est bi. Il n’est alors plus question de rencontres entre deux adultes consentants qui souhaitent passer un moment d’exploration sensuelle, mais d’un menu grande frite coca light mc flurry à la cyprine, l’addition merci. Si les travailleur-ses du sexe mettent en avant leurs pratiques sexuelles dans le cadre d’un échange marchand entre deux parties, il me semble que la recherche systématique du menu érotique préféré de l’autre appauvrit forcément l’échange. Est ce qu’on peut prendre un café avant que tu me pisses dessus ou est ce que tu es pressé ? Je ne dis pas qu’il ne faut pas parler de sexe, au contraire, dire son envie, ses limites, ce que l’on attend, me semble très positif. Mais le désir féminin n’est pas un détail d’une personnalité, quelque chose qui complète le portrait d’un individu tout entier, il devient l’unique point de focalisation du mâle, salivant déja devant le menu des festivités. Une pratique annoncée est une pratique vendue, et plus la pratique est rare, plus elle devient désirable. Une femme annonçant qu’elle aime pratiquer la sodomie se verra sodomisée avec plus ou moins de douceur et/ou de consentement à la première occasion, la pratique ne faisant plus l’objet de discussion ou de découverte ludique, elle est acquise et donc prenable, pilonnable sans questionnement préalable. La femme qui souhaite que son consentement soit respecté se verra reprocher d’avoir menti si elle refuse une pratique qu’elle avait annoncée comme possible, ou se verra confrontée à des efforts de négociation dignes de Camp David de la part d’un homme décidé à la besogner dans les termes énoncés. Il faut avoir confiance en soi, il faut avoir déconstruit son rapport aux hommes et au sexe, il faut être forte pour résister aux injonctions performatives de nos partenaires. De guerre lasse, disons le, les femmes se font enculer. Et pensent à autre chose.

Je ne crois pas aux hormones qui expliqueraient le manque d’éducation, de respect et d’intelligence relationnelle des hommes cis. Je ne crois pas aux règles qui rendent sales, aux petites filles qui doivent être bavardes, aux femmes obligatoirement « michtoneuses ». Je crois à un long processus d’oppression de la liberté d’un groupe par un autre. A une éducation genrée qui enseigne aux uns à prendre et aux autres à accepter d’être prises. La drague, la séduction la vie intime, rien n’échappe aux injections subies depuis notre enfance. Je repère chez moi, à force de réflexion, les moments où ma volonté se courbe devant l’envie d’être une fille normale, une fille qui dit oui, une fille qui se tait, une fille qui se laisse baiser même quand elle n’en a pas envie. Je résiste parfois, je cède encore trop souvent, parfois même sans m’apercevoir de la violence que je me fais. Cela vient plus tard, quelques minutes ou quelques heures après, cette espèce de culpabilité de ne pas avoir su dire non, de ne pas avoir été assez forte ou alerte pour réagir. D’avoir laissé ce processus de lamination totale de ma volonté de femme gagner. Je m’en veux. J’en pleure, comme une fille. Et puis je me dis que je ne laisserai plus rien passer. Alors je retourne à la case 0, à ne plus rien supporter des hommes qui ne soit pas parfaitement dans le respect de mon individualité. Alors j’ai la tentation de me taire. Mais je me souviens, et je me mords, et je gueule. Et je ne me laisse plus faire. Et je ne veux plus entendre qu’il faudrait être plus souple, qu’il faut accepter les défauts de l’autre. Il ne s’agit pas ici des qualités d’un éventuel partenaire, de savoir s’il range ses chaussettes sales ou s’il sait faire les pâtes à l’ail, il s’agit de ce que je suis en droit d’attendre en temps qu’être humain, en tant que personne vivante. Il ne s’agit pas de qualités qu’on pourrait choisir sur catalogue, mais des caractéristiques essentielles de ce qui rend la découverte de qualités possibles. C’est le préambule à l’amour, celui du corps ou celui des têtes, que de savoir se regarder soi en tant qu’individu désirant et volontaire. C’est un joli préliminaire. Je ne sais pas si c’est tout à fait possible. Après la révolution sans doute, amours et révoltes. Mais je ne suis plus prête à transiger. My way, José.

 

13 responses so far

  1. Et BIM ! Je partage, j’adore ! Tellement bien écrit !

  2. Intéressant, mais merde s’il te plais (ouais on se tutoie, c’est plus simple… Surtout sur internet). Quite à passer pour un gros con mysogine, stop les généralités sauvages… Je ne me sens pas chasseur de vagins patenté, mais à priori je suis un homme cis (malheureusement pour certain(e)). Alors la part de connards semble être gigantesque (constats personnel, d’après diverses vidéos, divers témoignages, de nombreuses amies), mais c’est allez bien vite en besogne je trouve que de taxer tous les hommes cis de prédateurs vicieux, esclaves de leurs bites.

    Dois-je comprendre que toutes les femmes cis cherchent à trouver où est l’embrouille? ne font aucune confiance aux hommes cis? Cèdent à l’instance? (Généralités :T).
    Finalement, je devrais arrêter d’être franc et comprendre « peut être » quand on me dit « non » en fait… (Blague)

    Je ne dit pas être tout blanc. Ce que tu décris, j’ai du certainement le faire. Je ne sais pas vraiment en fait. Pas sciemment en tout cas.
    D’après ce que tu décris je pense être un produit imparfait de notre société. Dans le sens où tout cela me parait être un manque de respect tellement énorme, que ça en dépasse tout sens commun. Mais c’est là, et ça existe dans les deux sens. Parce qu’il y a des hommes qui croient qu’une femme échangera son intimité contre un repas et des verres, mais aussi parce que des femmes le font. Parce que des hommes croient qu’insiter est quelque chose de normal et que des femmes croient que de ne pas vouloir ça ne l’est pas. Parce que des hommes ne se pose pas la question de consentement et que des femmes n’osent pas exprimer un refus.

    Alors que dans le fond on en est tous au même point. Ça fait juste trois putain de plombe que je suis solo et l’onanisme ça passe le temps, mais c’est quand même nettement plus fun à deux. Que ce soit pour un soir, plusieurs, ou plus longtemps encore.
    Et que ce serait tellement plus simple si on arrivait à être un maximum franc et honnête, les uns avec les autres…

    Bon sinon pour tout les caverneux hommes cis qui ont oublié d’évoluer et d’apprendre ce qu’étaient le respect, la sensualité et la sexualité (Choses qui ce font en général à plusieurs). Quelques mises en situation:
    « Il » croit que tu va coucher avec lui pour un verre et une crêpe, un pain dans sa gueule. Il insiste pour des détails trop intimes, un verre d’eau dans la gueule (toujours avoir un verre d’eau). Il pense plus souvent aux trous qu’il va pouvoir chibrer plutôt qu’à tes envies, tu lui écrases les bourses.
    C’est un peu simpliste mais à priori efficace, avec la répétition, il finira par apprendre.
    Enfin renverser les rôles, quitte à se laisser pécho par un gros lourd, essayer d’aller pécho le mec mignon avec qui tu échanges des regards depuis 20 minutes mais qui ne sais pas comment t’aborder toi et tes copines. Payer un verre à un mec qui te plait et que sais-je d’autre, discuter. Insister pour faire une position qu’il n’apprécie guerre (il y en a).
    Pour gagner en assurance en « attendant » que les mentalités evoluent, essayer au moins une fois un sport de combat, peut être que ça peut plaire et c’est une très bonne activité physique (cardio, tonus, tout ça). Jiu-jitsu, j’ai été maîtrisé par une nana une tête plus petite que moi et un tier moins lourde, oui c’est efficace (voir le truc de la position). Krav maga, ou les 36 manières de broyer des testicules. Même si la solution face à un danger imminent reste la fuite (cardio, tonus, tout ça :p)

    Par respect je tiens quand même à dire que si ça te fait du bien et bah lâche toi, et si ça en aide d’autre à évoluer et bien tant mieux. Mais j’en ai marre d’avoir le sentiment d’être jugé en permanence « gros lourd »
    J’espère que les ajouts à ma remarque un peu véhémente t’auront au moins fait sourire. 😉

    Anyway, be safe.
    Un mec cis de plus

    (Bon coquilles éventuelles, je suis sur mon téléphone)

  3. Yep, c’est la merde, les relations hétéros dans le contexte qui nous est imposé. Maintenant, j’ai ma fille qui grandit et qui me pose des questions sur le désir ou les trucs de ce genre.
    C’est compliqué. Je lui explique ce côté collectionneur ou «compèt’» qui est tellement valorisé chez les petits gars, le fait qu’on leur apprend que tous les moyens sont bons pour « chopper »… mais d’un autre côté, faudrait pas qu’elle pense que tout n’est plus qu’un champ de bataille, la laisser passer à côté d’histoires intéressantes.

    Alors, tu dis quoi, à ta fille qui grandit?
    Ben, que finalement, alors que cela reste tellement difficile de trier entre le sexe, le désir, l’amour, l’amitié et tout ça, il reste une valeur sûre pour ne pas trop se planter : le respect. Si l’autre te respecte pour ce que tu es, sans vouloir te changer, te piétiner, te forcer la main, te faire du chantage aux (faux) sentiments ou te coller sur un piédestal, alors, il y a une bonne chance qu’il y a quelque chose d’intéressant à vivre avec.

    Et puis, finalement, ça marche pour pas mal de choses, comme petit principe, faute de mieux.

  4. Mais tu sors qu’avec des bourrins c’est pas possible, je connais plein de mecs qui ne sont pas comme ça, c’est comme si je jugeais toutes les meufs vénales, fashion victim, et aficionados du rangement.
    Mme Marx, soyez plus sélective, en tout cas je ne me reconnais pas dans ce portrait du mec qui sodomise parce qu’il a le « droit », enfin, on dirait un film porno, du Virginie Despente…
    Ou alors faut changer de lieu de drague, troquer la boîte de nuit pour la bibliothèque.
    Fille légère entraine mec bourrin, forcément.
    Bon, je me casse, j’aime lire tes textes mais il y a un proverbe chiite ou italien ou zen, je ne sais plus trop qui dit :
    Si on pense tout le temps être asservi, on fini par l’être un jour.

  5. Et même dans les commentaires, on n’échappe pas aux #Notallmen…

  6. « Ou alors faut changer de lieu de drague, troquer la boîte de nuit pour la bibliothèque.
    Fille légère entraine mec bourrin, forcément. »

    Voilà voilà. N’importe quoi.
    Encore une fois, les femmes sont responsables si elles sont traitées comme de la merde.
    #notallmen mon cul

  7. @Etienne : à moins que tu n’aies effectivement couché avec tous ces mecs que tu dis connaître « qui ne sont pas comme ça », en réalité, tu n’en sais rien, de comment ils sont… C’est pas marqué sur la tronche, c’est pas visible, la façon dont chacun se comporte dans l’intimité.

    T’as des gars qui sont socialement sympas, modernes, respectueux, gentils et tout ce que tu veux, mais qui, par ignorance, immaturité, conditionnement, mimétisme ou que sais-je d’autre, restent de gros relous dans la séduction et, pis, dans leur intimité.

    Si qqn·e a un truc…

  8. Je me permets de donner mon avis, car j’ai beaucoup réfléchi au sujet.

    tous les mecs ne se comportent pas comme des porcs, des mecs biens il y en a un paquet. Perso, je me suis toujours comporté comme un gentleman (j’invite la fille à prendre un verre, puis resto, puis après direction chez moi). Les filles ont toujours apprécié mon côté charmant. C’est vexant de me faire passer pour un salaud. Vous n’avez pas honte ?

  9. Très beau texte, très juste… La première bataille qu’on gagne c’est de se rendre compte du droit inaliénable à son propre consentement. Consentement qui n’est pas discuté, pas enseigné pendant l’enfance, l’adolescence. Cette absence de discussion sur le sujet qui fait qu’il est parfois si difficile de dire NON alors qu’on ne veut pas, et que ce non n’est pas écouté, même quand il est prononcé, par des mecs à qui personne n’a appris à le respecter (forcément, la culture et la société leur apprend l’inverse)

    Bon, et les inévitables #notallmen en commentaires. Ça me tue comme à chaque fois qu’on vient témoigner de trucs difficiles qui nous arrivent, sexisme, racisme, homophobie, etc, la première réaction de la majorité des personnes non concernées par l’oppression en question (ici, les mecs cis donc) viennent te dire « ah, MOI, je suis pas comme ça ». Mais lâchez vos nombrils et écoutez les témoignages au lieu de les remettre en question! c’est vraiment lourd à la fin, c’est une négation violente de choses qu’on vit et que vous ne vivez pas!

  10. Le Monolecte, j’aime beaucoup ton petit principe.

    « Fille légère entraine mec bourrin, forcément. » wut? C’est quoi cette logique fallacieuse… Te transformes tu en gros bourrin devant une fille que tu juges « légère »? Comment qualifies tu une fille de légère d’ailleurs? Sur quels critères?… Ton phrasé n’est vraiment pas loin de la culture du viol, attention (Point Godwin des discussions sur le féminisme).
    Sinon, oui Étienne, on connais tous pleins de mecs qui ne sont pas comme ça. Heureusement d’ailleurs. Mais là n’est pas la question…

    Enfin, mesdames, oui #notallmen.
    Parce que je trouve que les mots ainsi que les manières de les articuler sont importantes, surtout dans ce genre de contexte, et qu’il existe une différence fondamentale entre « les hommes/femmes cis sont formatés par la société pour/à… » et « les hommes/femmes cis sont/font… ». Le premier énonce un fait globalement vrai c’est indéniable, bien que très variable d’un individus à l’autre. L’autre, à l’inverse, fait de cas particuliers une généralité, ce qui est souvent proche des argumentaires mysandristes, qui ont plutôt tendance à desservir la cause féministe. Loin de moi l’idée de te classer dans cette catégorie, on ne se connais pas assez… Même si je reste mitigé après la lecture de quelques uns de tes billets récents…

    (Je m’excuse encore des coquilles eventuelles… Smartphone relou, PC mieux, mais free met du temps à réparer ses lignes de fibres. -_-)

  11. Les commentaires me font pleurer… Entre monsieur « NON MAIS MOI JE SUIS PAS COMME ÇA HEIN TOUS LES MECS SONT PAS COMME ÇA ARRÊTEZ DE ME JUGER, MOIMOIMOIMOIMOI » et monsieur « c’est de ta faute t’as qu’à sortir avec des mecs bien », tu es servie… En même temps, fallait s’y attendre, mais bon…

  12. Merciiiii, super article !!
    +1 sur le com de l’elfe ci-dessus

  13. Je suis tombee sur ton blog aujourd’hui completement par hasard entre deux excels chiants. Et tombee en extase devant cet article. PUISSANT. Pas d’autre qualificatif.
    Bravo!

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